Parmi les jardins de Fès celui de Boujeloud est le plus connu : il fut jardin royal, enclos par de hautes murailles, avant le percement d’une imposante porte de ferronnerie ouvragée. Il a fait l’objet de nombreuses transformations et ce n’est pas toujours simple de reconstituer son histoire.

Essayons de donner quelques repères.

Le jardin de Boujeloud doit son nom de « Bou Djeloud » ou « Bou Jeloud » à la corruption de langage, du terme « Bou Jenoud » : « la place d’armes » ou « la garnison ».

Il est actuellement appelé Jnan Sbil. À propos du nom actuel voici les précisions données par mon ami Kaïs G. : Jnan Sbil= سبيل ; etymologiquement :Jnan = verger ou jardin, sabil = chemin , lieu où le passant, le voyageur où l’étranger de passage peut trouver un peu de repos et de quiétude

C’est sous le règne de Moulay Hassan (1873-1894) que Fès-Jdid fut réuni à la Médina par un ensemble de hautes murailles crénelées pour des raisons de sécurité et pour protéger des regards indiscrets les jardins de Boujeloud destinés aux dames du Palais.

Un souterrain permettait l’accès du Palais à ces jardins clos qui s’étendaient jusqu’au Dar el Beïda, nouveau Palais construit par Moulay Hassan à la fin de son règne, agrandi par Moulay Hafid et aménagé ensuite pour la Résidence en 1914. Ce souterrain conduisait également au Palais du Batha commencé par Moulay Abd Er Rahmane et continué par les autres souverains jusqu’à Abd El Aziz (1894-1909).  Après avoir été le cercle des officiers au début du protectorat, il est maintenant devenu musée dont le riad est un modèle de jardin intérieur marocain.

En 1911, lors des discussions préparatoires à l’organisation du protectorat, le Sultan Moulay Hafid avait demandé à ce que la propriété des palais Dar Batha et El Beïda avec le jardin de Boujeloud lui soit reconnue définitivement car il avait fait, de ses deniers personnels, des dépenses dans les jardins qu’il tenait donc à avoir en toute propriété. L’État français avait accepté cette demande mais avait ajouté une clause de « droit de préférence » à son endroit au cas où le Sultan désirerait aliéner ce domaine.

Le jardin de Boujeloud de 1912 à 1917

Le Maréchal Lyautey, avec l’accord du Sultan Moulay Youssef (qui avait remplacé Moulay Hafid), a acquis, en 1912, pour le compte du Protectorat, l’ensemble du jardin de BouJeloud, du Palais de Moulay Hafid et du Batha.

En 1912, le jardin de Boujeloud s’étendait sur sept hectares et demi : à l’ouest jusqu’à l’arrivée de l’oued sous Bab Dekaken, au nord jusqu’à la haute muraille isolant le passage de Fès-Jdid à la porte de Boujeloud et où il y avait la porte de Bab Chems, au sud jusqu’à une muraille située derrière l’annexe des Travaux municipaux et à l’est jusqu’à l’entrée de Dar el Beida, palais clos et isolé, adossé à Dar Batha.

À l’intérieur de ces limites il y avait peu de choses et l’on s’en rend bien compte sur le plan de Fès levé de janvier à mars 1913 par le lieutenant Orthlieb du 4ème Régiment de Tirailleurs et mis à jour en 1916. (Voir plus bas)

L’ancien oued traversait le jardin d’ouest en est. La partie haute du jardin limitée par la muraille longeant ce qui devait être l’avenue des Français était un jardin délaissé dans lequel étaient répartis quelques arbres fruitiers : mech-mech (abricotiers du pays !), poiriers, figuiers, orangers, citronniers, grenadiers, myrtes et quelques mûriers sur lesquels étaient prélevés les feuilles destinées à nourrir les vers à soie.

Dans la partie basse du jardin entre l’ouest et le bordj Cheikh Ahmed, l’eau débordante formait un marécage bordé de végétation spontanée (emplacement du futur lac). Quant à l’île où fut installé le théâtre de verdure, elle ne contenait aucune autre végétation que les herbes naturelles pendant la saison pluvieuse.

Ces vastes terrains étaient donc peu utilisés et servaient de passage pour aller du Palais du Sultan aux nouveaux Palais de Dar Beïda et Dar Batha.

La route bordant le jardin de Boujeloud à l’est et le séparant de la nouvelle Résidence fut construite en 1914  (visible sur la version révisée de 1916 ci-dessous).

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Plan à l’Échelle 10.000 ème levé par le lieutenant Orthlieb du 4ème RT, Plan de 1913, version mise à jour en 1916

Un jardin public en 1917

Aux environs de 1917, sous la gestion du premier chef des Services municipaux de Fès, le capitaine Mellier, il est décidé de réserver le jardin de Boujeloud à la création d’un jardin public. C’est la date du premier tracé et des premières plantations à l’intérieur du jardin.

Les bambous seraient venus d’Italie à cette époque, quelques pieds plantés avec des arbustes se seraient progressivement multipliés au point de les étouffer et de devenir des plantations touffues.

C’est surtout entre 1920 et 1930 que furent plantés les palmiers et les arbres d’ornement d’espèces importées provenant pour la plupart de multiplication : semis, boutures etc., faites à la Pépinière municipale Djenane El Arachi. Vers 1921 fut construit le kiosque à musique placé au centre du jardin amorcé en 1917, et trois ponts en ciment ce qui amena les protestations du Service des Beaux-Arts qui auraient préféré, avec  raison, des ponts traditionnels.

Par arrêté viziriel du 20 juin 1922 et procès-verbal de remise du 2 août 1922, le jardin de Boujeloud de 7ha 76a 46 ca en provenance des Domaines privés de l’État Chérifien est classé au Domaine de la ville de Fès. Cette surface devait être diminuée de 3 854 m² rétrocédés la 13 septembre 1940 par la ville au Domaine Chérifien pour l’agrandissement du Collège Moulay Idriss, dont la construction avait commencé en 1917, sur des plans de l’architecte Canut.

En 1925, le service des Beaux-Arts demande une étude du jardin public, ce qui sera fait par le plan du 20 mai 1927 ! de M. Zaborsky, architecte paysagiste et chef technique des plantations du Maroc, projet qui ne sera pas suivi d’effet.

En 1925 également, le régime de distribution des eaux de l’oued est modifié par un répartiteur construit dans le jardin. Une réserve d’eau de plus d’un demi hectare destinée à l’usine électrique située assez loin en contrebas, sera un lac dont les bords sont plantés de saules pleureurs et de peupliers.
Le jardin reste inchangé jusqu’en 1939, date à laquelle le chef des Services municipaux René Maître, grand amateur de jardins, décide de transformer la partie centrale du jardin. Avec la collaboration de M. Zaborsky et de M. Marchisio pour la percée des trois portes sur l’avenue des Français, les Travaux municipaux réalisent le grand bassin central, tous les petits bassins, vasques, goulottes, escaliers, sols, bordures, canalisations, plantations.

C’est un travail important qui change l’aspect du jardin et qui est inauguré en mai 1939 par S.M. le Sultan Mohammed V.

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Photographies du jardin dans les années 1950

Le jardin de Boujeloud, traversé par deux bras de l’oued est devenu une magnifique promenade publique. La végétation luxuriante, les multiples vasques et jets d’eau, le parfum des roses au printemps, les allées ombragées, en font un lieu de flânerie, particulièrement goûté des Fasi.
Un café maure, installé entre l’étang et l’oued accueille les rêveurs que charment l’harmonie des chants d’oiseaux et le bruissement de l’eau.
Pendant plusieurs années on donna des concerts militaires hebdomadaires dans un kiosque formant le centre de la large allée axiale, où se trouve actuellement le bassin aux jets d’eau.

Enfant, j’ai accompagné mes grands-parents au jardin de Boujeloud  et les ai entendu raconter leurs promenades dominicales, dans les années 1930, au jardin où ils se rendaient en fiacre, avant de revenir à pied en ville-nouvelle par Fès-Jdid et le Mellah. C’était un lieu de sortie pour les habitants qui ne possédaient pas de voiture pour aller chercher la fraîcheur à Sefrou, Immouzer ou Ifrane durant les mois d’été. Il y avait également quelques barques qui permettaient de faire du canotage sur le lac. Bien que la baignade fut interdite, le lac servait de piscine à tous les enfants qui n’avaient pas les moyens de payer l’entrée de la piscine municipale qui de toutes façons ne pouvait accueillir tout le monde. Le plan d’eau est même appelé « la piscine » mais le seul surveillant de baignade est l’« assas » du pacha qui passe 2 à 3 fois par jour à bicyclette et confisque les habits des baigneurs et   « pour les ravoir, qu’est-ce qu’on prend ! on en revient la peau toute rouge ! ». La crainte de l’assas n’est pas bien terrible car dès qu’il a  disparu les gamins réapparaissent et certains évitent même de se faire confisquer les habits en venant à la « piscine » le moins habillés possible !

Aujourd’hui les gardes sont vigilants et jouent facilement du sifflet pour rappeler à l’ordre les enfants … ou les adultes qui marchent sur les pelouses, et seuls les canards ont droit à la baignade. On rencontre à la veille des examens de nombreux étudiants qui viennent chercher calme et fraîcheur pour réviser leurs cours. Il ne manque que le petit café maure ! qui n’a pas retrouvé sa place après la rénovation (pour dire vrai il avait disparu bien avant !).

La foire de Fès fut organisée en mai 1940 au jardin de Boujeloud : en effet le terre-plein et les locaux de la foire artisanale de Fès,  au centre de Fez Ville-Nouvelle servaient de lieu de stockage du matériel militaire. Après quelques semaines d’hésitation, compréhensible dans le contexte de l’époque, le Comité de la Foire, en parfait accord avec la Résidence générale et les autorités locales, a décidé de continuer la tradition des Foires artisanales, dont le général Lyautey, en 1916, en pleine guerre, avait inauguré le cycle des manifestations de « tactique économique ».
« C’est dans ce délicieux jardin, où coulent des eaux vives, où s’épanouit la flore marocaine, où embaument les jasmins, les rosiers de Bagdad, les orangers … que s’abriteront les stands de nos artisans. L’art dans un décor de fleurs. Quel symbole encourageant ! » Progrès de Fès. Mai 1940

Pour donner une solennité particulière à cette Foire artisanale du temps de guerre, c’est sous les auspices d’une inauguration impériale que c’est ouverte la VII ème édition de la Foire de Fès : S.M. le Sultan et le Résident général, assistés des vizirs, des fonctionnaires du Maghzen, des autorités civiles et militaires de la région ont parcouru les allées du jardin de BouJeloud et les stands des artisans voulant démontrer que malgré la guerre et les désordres qu’elle entraîne, le Maroc est calme, le Maroc travaille.

Le jardin de Boujeloud servira également de cadre à la foire de 1941

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Inauguration de la Foire de Fès.  Mai 1940.  Arrivée du Sultan Mohammed ben Youssef et du Général Noguès devant l’entrée principale du jardin de Boujeloud. Entre le Sultan et le Général Noguès on aperçoit le Prince héritier, futur Roi Hassan II.

De 1950 à 1956 nouvelle série de travaux importants qui vont achever ce grand parc dans lequel a été réunie toute la flore ornementale présentant quelque intérêt à Fès où l’eau       « ce luxe de Fès » est prodiguée partout.

1950-1952 : création du jardin exotique
1953-1956 : création du jardin de bambous et jardin du pavillon
1956-1957 : jardin de l’Étoile.

La dernière rénovation a eu lieu à partir de 2006 avec une inauguration en 2010.

Ancien dégagement entre Fès-Jdid et Fès el-Bali, jardin des Sultans et des Sultanes, devenu jardin public depuis 1917, le jardin de Boujeloud ou Jnan Sbil est adopté par toute la population fasi, fréquenté et admiré autant par les habitants de la ville que par les touristes du monde entier.

Le jardin en mai et juin 2016

Voir l’émission d’Arte « Jardins d’ici et d’ailleurs » consacré à Jnan Sbil (2016) https://www.youtube.com/watch?v=jw-5od7w7OU