Bab Lamer (ou parfois el Lamer) date du 14ème siècle et  est une des cinq portes de l’enceinte mérinide bâtie en 1276 , à la fondation de Fès-Jdid. Le rempart est en pisé : mélange d’argile, de sable et de chaux battue et coulé dans un moule qui donne un matériau considéré comme plus solide que la pierre. Cette enceinte, de 2 m d’épaisseur et d’environ 7 m de haut, est renforcée tous les 25 m par des tours de flanquement. Au sommet court un chemin de ronde qui offre un passage d’environ 1,50 m de large.

La porte de Bab Lamer servit d’abord d’entrée à la casbah des archers syriens qui protégeait le Dar el Maghzen : cette casbah était édifiée sur un emplacement appelé Malah (je ne sais pas si cela a un lien avec le nom de mellah – dont il y a plusieurs interprétations de l’origine -)
Puis elle constitua l’entrée de la Casbah des Djabalas, guich qui disparut lors du protectorat. (guich : tribu – ici les Djabalas – qui met sa force militaire au service du Sultan en échange de terres.)

Avant l’arrivée des Français on entrait au Mellah par Bab Lamer (côté sud) à laquelle on accédait par un sentier tortueux et par Bab Jiaf côté nord.

Au moment de l’arrivée des Français à Fès, Bab Lamer était murée depuis de longues années, à la suite d’une épidémie de typhus ou de peste et par mesure sanitaire car on explique en effet que les cadavres des gens et des bêtes étaient jetés dans le ravin extérieur et que c’est pour épargner au quartier l’odeur nauséabonde du ravin que l’on mura la porte. Mais la superstition s’était établie avec le temps : la porte était murée pour que la peste n’entre point.

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Son nom lui-même ne serait pas arabe et reste une énigme. On dit que de vieux juifs français l’expliquent par la déformation du français « la mort » (peut-être un lien avec sa fonction d’empêcher la mort de rentrer ?)

Dans Hespéris Tamuda Vol XX-XXI 1982-1983 dans un article intitulé « Fès-Jdid, de sa fondation en 1276 au milieu du XXème siècle » Henri Bressolette et Jean Delarozière donnent cette version du nom de Bab Lamer :
Bab al Amr, porte de « l’ordre », nommée ainsi en raison de la proximité de la caserne des gardes et que l’étymologie populaire a déformée en Bab Lamer, la porte de « la peste »

Hammad Berrada dans « Fès de Bab en Bab Promenades dans la Médina » PM Éditions Casablanca 2002 ( à avoir absolument si vous voulez vous promener sans guide en médina) dit que Bab Lamar ou Bab al-Amr n’est pas son nom réel : « Le nom réel s’est perdu pour prendre presque son antonyme : l’amour »
Je ne sais pas trop ce qu’il veut dire, car pour moi antonyme signifie « mot qui a un sens opposé à celui d’un autre ». L’antonyme d’ « amour » serait « haine » et inversement.
Cela voudrait dire que Bab Lamer aurait été la Porte de la haine …. peut-être restée de l’autre côté du mur fermé ! et vue du côté Mellah c’était la porte de l’amour !
Les psy savent que l’amour peut cacher la haine …. on comprend pourquoi le Génie a ouvert une porte à côté !!
Berrada fait-il référence à des prostituées qui se trouvaient, dit-on, dans les parages ?

Personne apparemment n’était très pressé de ré-ouvrir cette porte « protectrice » et lors de leur arrivée à Fès en 1911 les troupes françaises ouvrirent une autre porte, de faible largeur dans les remparts entre Bab Lamer et le bastion de la Casbah des Djabalas. (Cette porte servit  aux habitants du Mellah assiégés par les émeutiers en avril 1912 à se réfugier dans les jardins du palais du sultan).

Cette porte permettait le passage à pied, à cheval et en charrette.

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Vers 1915 le Génie fit une première percée dans le mur qui permettait le passage d’une voiture. Les juifs nommèrent cette porte Bab Mehalla, probablement par ce qu’elle avait été faite par la méhalla (l’armée) française ou parce qu’elle conduisait aux camps militaires.
Sur les cartes postales de l’époque on trouve d’ailleurs plusieurs appellations : nouvelle porte de Dar Debibagh, porte du borj el Ma

Lorsqu’en 1916 la municipalité met en vente les premiers terrains de la ville nouvelle, le mouvement de circulation entre Dar Debibagh (nom de la ville-nouvelle) et le Mellah augmente et on songea à élargir la trouée et à faire un pont plus large, mais les crédits manquaient.

Ce n’est qu’en 1924 que la municipalité construisit le pont et élargit la percée. Sur l’initiative du général de Chambrun, le service des Beaux-Arts étudia un projet de porte qui fut agréé et les crédits accordés.

Pour réaliser ce projet, le mur du rempart fut coupé, des fondations furent faites de chaque côté du pont en vue de la construction de la porte monumentale qui aurait embelli cette sortie du Mellah, mais les travaux en restèrent là et le rempart semble donc mutilé. Cette porte devait avoir 2 arceaux qui auraient permis de réguler la circulation en créant deux voies de circulation. Apparemment les crédits se sont évaporés et la porte n’a jamais été faite.

On peut voir sur la photo ci dessous le rempart ouvert, permettant la sortie du Mellah, au niveau du dispensaire israélite (à gauche, à la place de l’ancien casernement des Djabalas).
Dans le coin inférieur droit, on constate que Bab Lamer est encore murée.

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         Vue aérienne : rempart ouvert et Place du Commerce

Bab Lamer fut ouverte à la fin des années 1920 avant d’être restaurée. Au début des années 1930 le service des monuments historiques réalisa un travail de restauration des zelliges qui décorent le cintre et constituent une relique de l’époque de l’édification.

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Pour finir à propos de l’évolution des ouvertures de porte dans ce quartier charnière entre Fès Djedid et Fès Ville-Nouvelle, deux dernières photos :

Sur la 1ère,sur la droite de la photo on voit la sortie de la « nouvelle porte » du Mellah. C’est à cet endroit qu’une brèche sera faite dans le rempart pour ouvrir en grand la place du commerce sur la ville vers 1924.
Plus à droite à une centaine de mètres, et non visible se trouve Bab Lamer

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À gauche et au pied du bastion (photo ci-dessus) on distingue un arrondi amorce d’une ouverture qui sera la porte Sloukya .

En quelques années cette partie du Mellah qui était enfermée, jusqu’en 1911, dans les remparts aura 3 ouvertures : la porte Sloukya, la nouvelle porte élargie et Bab Lamer ré-ouverte (mais qui restera une porte piétonne).

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Ensuite au fil des années c’est la Place du commerce, que l’on voit sur la photo aérienne,  qui évoluera et finira par constituer une partie de l’esplanade devant le Palais Royal

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Bab Lamer en 2002 : la voie est piétonne. L’accès à la Place du Commerce et à l’esplanade du Palais Royal se fait à gauche de la tour, à peu près selon le tracé visible sur la vue aérienne.

Bab Lamer en 2012 : La restauration a été poursuivie mais la porte est toujours piétonne