Photographie aérienne 1926 : Le Mellah et Fès-Jdid. Au premier plan jardins et pépinières.
Le quartier juif des villes marocaines est appelé « Mellah », on pourrait même dire          était appelé car il ne reste plus de quartier juif au Maroc.

Le premier Mellah créé au Maroc est celui de Fès : l’accord est unanime sur ce point. Le consensus n’est pas total pour fixer le date de sa fondation ; les avis sont encore plus partagés quant à l’origine de ce mot qui a fait l’objet de diverses interprétations et recherches étymologiques. Chacun ou presque a voulu mettre son grain de sel !

Une fois déterminée l’origine du mot, il restera à préciser dans un prochain article la date où les juifs ont été installés en communauté organisée, dans le Mellah de Fès.
Commençons par ce qui fait consensus dans l’origine du mot Mellah : l’appellation est purement marocaine.

Gaudefroy-Demombynes, dans un article de mai 1914 nous dit : « elle n’a été signalée, hors du Maroc, qu’à Alger où « melahin » a désigné jadis un groupement juif. Le mot n’est pas juif ; la source est à chercher en terrain berbère ou arabe, plutôt arabe puisqu’il s’agit d’un mot citadin. Or cette recherche n’a conduit à rien, sauf à accepter, provisoirement, une étymologie populaire ».

Pour plusieurs auteurs, l’hypothèse la plus vraisemblable de l’origine du mot Mellah est à chercher dans « quartier des Juifs forcés de saler les têtes des rebelles pour l’exposition publique ».

Gaudefroy-Demombynes, constate d’ailleurs que cette étymologie jouit au Maroc d’une grande popularité et qu’elle a même conduit à l’emploi d’un euphémisme péjoratif : le       « mellah » – le saleur – est appelé « massus » – le fade -.

Pascale Saisset dans « Heures juives du Maroc » en 1930 reprend la même remarque : « les Arabes nous appellent les « M’llahs » – les salés – parce que nous salions les têtes des prisonniers du Sultan. Les Fasi nous appellent aussi les « M’sous ». Un salé c’est un homme qui a encore du goût, mais un « m’sous » c’est un « moins salé » !

Pascale Saisset, si elle admet cette étymologie populaire, n’est pas absolument certaine que les Juifs aient salé les têtes, avant de les planter sur des piques. Cette coutume a-t-elle existé ? Elle est contestée par la plupart des juifs mais aussi des orientalistes. Néanmoins, dit-elle, pour que la légende ait été créée, et qu’elle ait persisté assez pour déterminer le nom des villes juives, il a bien fallu qu’il y eût un fait à l’origine : ou bien le mellah fut choisi comme lieu le plus propice à cette opération, ou bien les juifs ont pu subir occasionnellement cette corvée.

Le mot mellah est purement marocain. Gaudefroy-Demombynes en veut aussi pour preuve que les quartiers habités par des Juifs dans le reste du Maghreb s’appellent  harat el-lhüd , derb lehüd, sara. « L’institution qu’il désigne paraît, elle aussi, être purement marocaine : le « mellah » est en effet un organisme politique, créé et conservé par le souverain, alors que les autres groupements juifs du Maghreb paraissent avoir été de simples agglomérations formées par les affinités communes de religion et de mœurs et par des fonctions économiques semblables (bijoutiers, armuriers, changeurs, etc …), où les institutions communes sont purement religieuses ou économiques ».

Et si l’on considère que le « mellah » de Fès est le plus ancien exemple de quartier juif organisé administrativement, surveillé et protégé par le souverain, on admet, que les autres « mellah » en sont une imitation. S’il en est ainsi, c’est à Fès qu’il faut chercher l’origine du mot qui se serait étendu, avec l’institution même, aux autres cités marocaines. C’est donc dans l’histoire des origines du « mellah » de Fès que l’on peut trouver quelques indications.

L’actuel « mellah » de Fès fait partie d’un ensemble de constructions, élevées hors de l’ancienne capitale idrisside, par les souverains mérinides qui y établirent le siège de leur gouvernement, à distance respectueuse des turbulents quartiers « Andalous » et         « Qarawiyin ». En face du vieux Fès, Fas el-Bali, Abou Ya’qoub Youssef, construisit, en 1276, la Cité blanche « el-madinat el-beida », groupe de palais et de jardins destinés à la famille mérinide. À côté de la Cité blanche, s’élevèrent des édifices avec des grandes écuries pour les chevaux et des boutiques de toutes sortes de marchands et d’artisans, et dans une troisième partie les casernements pour les soldats de la garde. Ces différents quartiers, isolés les uns des autres, forment, ensemble, la ville neuve de Fès, Fas el-Jdid.

On a cru, d’après des indications assez vagues du Rwad el-Qirtas, que la ville neuve avait été construite tout entière en 1276 et que le sultan Abou Ya‘qoub Youssef y avait aussitôt installé la communauté juive, resserrée et exposée dans l’Aduat el-Qarawiyin du vieux Fès : c’est l’opinion qu’a très clairement exposée M. Henri Gaillard dans «Une ville de l’Islam, Fez ».

Robert Assaraf (« Éléments de l’histoire des juifs de Fès de 808 à nos jours ») évoque pour ne pas la retenir, cette hypothèse de l’installation des juifs au mellah, en 1275, suite à une émeute anti-juive qui éclata à Fès et fit quatorze victimes. Les raisons exactes de ce massacre sont mystérieuses.

« L’émeute de 1275 a suscité bien des interprétations divergentes. C’est de cette époque que certains datent la création du mellah, d’un quartier juif spécifique, à Fès-Jdid, la ville nouvelle fondée par Abou Youssef Yaqoub (1258-1286). Ce monarque aurait transféré à Fès-Jdid les juifs qui résidaient jusque-là à Fès el-Bali.

Rien ne permet d’étayer cette affirmation qui découle d’une interprétation tendancieuse d’un passage du Rawd el-Qirtas. Celui-ci fait état de la présence de juifs à Fès-Jdid. Il ne parle cependant pas du transfert contraint de l’ensemble des juifs fassis dans cette nouvelle portion de la ville. Tout laisse à penser que les juifs ont continué à vivre en médina, et que seuls quelques-uns d’entre eux, les plus liés au pouvoir, se sont installés à proximité du palais ».

À cette époque la majeure partie de la population juive était installée à Fès el-Bali dans le quartier qui conserve encore aujourd’hui le nom de Fondouk el-Youdi (près de Bab Ghissa).

On remarquera que la création de Fès-Jdid est datée de 1276. Le Rawd el-Qirtas relate le massacre des juifs du fondouk el-Youdi le 2 Chaoual 674 (mars 1276), juste avant la fondation de Fès-Jdid :
« Le 2 de Chaoual, les juifs furent massacrés à Fès par les habitants, qui, ayant fait irruption chez eux, en tuèrent quatorze, et il n’en serait pas resté un seul si l’émir des Musulmans n’était monté à l’instant à cheval pour arrêter le massacre, en faisant publier l’ordre formel de ne point approcher des quartiers juifs.
« Le 3 de Chaoual, l’émir décréta la construction de la nouvelle ville de Fès et, le jour même, les premiers fondements furent jetés sur la rive du fleuve en présence de l’émir, à cheval, et les fekhys Abou el-Hassen ben Kethan et Abou Abi Allah ben el-Flabâk en tirèrent l’horoscope … ».

Certains auteurs ont voulu voir une relation de cause à effet entre cette émeute et le recasement de la population juive au Mellah. Mais il est évident que cette installation ne put se faire avant la construction de la ville.

Henri Bressolette dans son article, avec Jean Delarozière « Fès-Jdid , de sa fondation en 1276 au milieu du XX ème siècle » considère que le fait le plus important concernant Fès-Jdid, est l’installation de la population juive dans le quartier sud de la ville … ce qui confirme que les juifs n’ont pas été installés à Fès-Jdid au moment de la création de la ville neuve.

Louis Massignon (« Le Maroc dans les premières années du XVI ème siècle »Alger 1906), a identifié le « mellah » avec un quartier de la nouvelle ville, « la cité de Himç », fondée par le sultan Abou Saïd Othman à côté de la « Cité blanche ».

Massignon, cité par Gaudefroy-Demombynes, pense que cela avait été la qasba des archers Ghouzz dont parle Léon l’Africain ; que ces archers avaient été supprimés en 1320 pour faire place à des arbalétriers, et que vers cette époque, entre 1310 et 1325, le sultan avait établi le « mellah » dans la qasba abandonnée. Cette hypothèse vraisemblable paraissait être confirmée par un texte d’lbn Khaldoun, auquel renvoyait M. Massignon, et qui prouverait qu’en 1360 les Juifs étaient installés dans le « mellah » de la cité neuve de Fez. C’était en effet le texte le plus ancien qui contînt un mot arabe que de Slane a transcrit en « melah ».

Tout le monde semble s’accorder pour dire que la dissolution de la milice, vers 1325, a libéré de l’espace dans ce quartier de Fès-Jdid occupé au XII ème siècle par les archers syriens, originaires d’Homs, recrutés par les premiers Mérinides pour servir dans leur garde personnelle. Le quartier était alors désigné sous le nom d’« Himç », déformation d’Homs, et fut progressivement déserté au fur et à mesure que les difficultés financières des souverains les amenèrent à diminuer le nombre de mercenaires dans leurs armées.

Gaudefroy-Demombynes utilise le même texte d’Ibn Khaldoun pour émettre un avis différent de celui de Massignon quant à la date d’installation des juifs au Mellah :

« Ibn Khaldoun raconte qu’au milieu des désordres politiques de l’année 1361, des intrigues de palais mirent en présence, dans la ville neuve de Fès, la milice chrétienne et la milice andalouse, et que le caïd de la milice chrétienne et les soldats qui l’accompagnaient furent tués après un combat acharné. Les autres s’enfuirent vers leur camp, appelé le « melah » et voisin de la ville neuve. Dans la Médina ( Fas el-Bali), la populace répandit le bruit qu’Ibn Antoun ( caïd de la milice chrétienne) avait trahi le vizir, et se mit à tuer les soldats de la milice chrétienne partout où on les trouva dans les rues de la Médina. Puis on se rua sur le « melah » pour égorger les miliciens qui s’y trouvaient. Les Mérinides (il s’agit des chefs des grandes familles et leurs gens qui, dans el-Beida, restaient les maîtres de l’empire) montèrent à cheval pour protéger leur milice contre la fureur de la populace. La milice perdit ce jour-là la plus grande partie de son argent et de son mobilier ».

Loin de prouver que les Juifs étaient installés dans le « mellah » de la ville neuve, ce texte démontre au contraire que ce quartier était occupé par la milice chrétienne ; la deuxième phrase semble indiquer que le mot el-melah est simplement un lieu-dit de Fas el-Jdid.»

Ce texte d’Ibn Khaldoun renseigne par contre sur l’origine du mot « Melah » : ce serait le nom d’un lieu-dit.

Un texte plus ancien (1338) de lbn Fadl Àllah el-Omari, qui a rapporté des informations orales recueillies auprès des étrangers qui venaient à la cour des sultans mamelouks du Caire et avec lesquels ses fonctions de secrétaire d’État le mettaient tout naturellement en relation, donne des précisions :

El-Omari explique que de son temps, c’est-à-dire vers 1338, outre la «Cité blanche » qui, fondée par Abou Ya‘qoub Youssef, donne souvent son nom à la nouvelle ville tout entière, et le « ribat en Nsara », « la caserne des chrétiens », la ville neuve de Fès se compose     « de la cité de Himç » dont l’emplacement s’appelait « el-Melah » et qui fut construite par Abou Said Othman, à côté d’« el-Beida », dans le premier tiers du XIV ème siècle (1311-1331)

En voulant préciser la position de « Himç – eI-Melah », El-Omari paraît s’embrouiller un peu dans la description des cours d’eau, fort emmêles d’ailleurs, qui forment en cet endroit l’oued Fas. Pourtant ses indications concordent fort bien avec la position actuelle du « mellah », au sud du Dar el-Maghzen et de la Qasba, constate Gaudefroy-Demombynes, qui ajoute :

« Du texte mieux étudié d’Ibn Khaldoun et de celui d’El-Omari, il ne paraît pas audacieux de conclure que le mot « mellah » tire simplement son origine du vieux nom de l’un des territoires sur lesquels les Mérinides construisirent la ville neuve de Fès. Rien n’autorise d’ailleurs à lire dans ces textes « mellah » plutôt que « melah ». Les manuscrits ont un terme arabe sans chebda, et de Slane a transcrit « melah ». M. Cahen qui signale l’appellation d’une partie du quartier juif d’Alger, l’écrit « melahin ». On peut donc penser que la forme primitive du nom de lieu est             « el-melah » et qu’il rentrerait dans la masse des termes qui , dans l’onomastique de l’Afrique du Nord, désignent des terrains, des cours d’eau ou des bassins où affleurent les sels de soude, de potasse et de magnésie ».

Gaudefroy-Demombynes, dit qu’il ne faut pas attacher une importance trop grande à la transcription melah ou mellah, et mellahin – les gens du mellah – ou melahin, car l’information est recueillie dans un travail déjà ancien et extérieur à la linguistique. L’ancienne forme est el-melah et mellah l’actuelle.

Il est d’ailleurs amusant de constater qu’à la fin de son article il fait référence à son collègue et ami, Gaëtan Delphin, qui « veut bien me dire sa conviction que le vieil Alger n’a connu qu’un « hammam el melah » qui devait son nom à une source salée, et un   « suq el-mellahin », qui était le quartier des marchands de sel. Tout ce qui concerne les     « melahin » de Cahen devrait donc disparaître des pages précédentes. Il est bien entendu qu’Alger n’eut jamais un quartier juif organisé, un mellah ». !
(Gaëtan Delphin, professeur d’arabe à la chaire publique d’Oran, est l’auteur en 1889, de  « Fas, son université et l’enseignement supérieur musulman »)

Letourneau et Bressolette confirment que le quartier primitivement appelé Himç (c’est à dire Homs ou Emèse, la ville de Syrie) était édifié sur un emplacement appelé Melah dans la toponymie locale. Bressolette ajoute : « le nom de Himç fut alors changé en Mellah, à la suite, croit-on, de la découverte d’une source d’eau salée. De Fès, cette désignation s’étendit aux autres villes du Maroc pour désigner le ghetto ».

L’appellation mellah viendrait donc tout simplement d’un lieu-dit de Fès-Jdid « el-melah » en rapport avec un sous-sol plus ou moins salé. L’hypothèse étymologique macabre des têtes coupées et salées est décapitée !

Avant d’essayer de préciser la date où les juifs ont été installés en communauté organisée dans « el-melah » de la ville neuve de Fès, et aussi celle où le mot, faisant corps avec l’institution s’est appliqué à tous les ghettos de l’empire marocain, nous ferons part d’une étymologie qui ne fait pas référence au « sel » pour expliquer l’appellation de « mellah » du quartier juif.

Elle est donné par Omar Lakhdar, (auteur de «Mogador, Judaïca. Dernière génération d’une histoire millénaire »), dans la Gazette de Dafina du 4 décembre 2013 dans un article intitulé « La fin d’un mellah » :

« Pour revenir à l’étymologie du mot « Mellah », il faut signaler qu’à l’époque de la dynastie des Mérinides, le premier quartier des juifs construit à Fès-Jdid, fut connu comme le quartier des « Ahl Mella » qui signifie tout simplement le quartier des « Gens de la Religion » ou des « Gens du Livre ». « Al Mella’h » en arabe , qui d’après l’encyclopédie de l’Islam serait un nom d’origine juive, est le synonyme du mot religion. D’un autre côté, « Millah » en hébreu signifie circoncision ( הלימתירב= alliance – parole ). La circoncision, rite fondamental dans la religion juive, rappelle l’alliance promise par Dieu à Abraham et après lui, à tout le peuple d’Israël. L’Ancien testament fait d’Abraham et de sa famille les premiers circoncis. Lorsque Dieu apparaît à Abraham, il lui indique ainsi les termes de son alliance avec le peuple juif :
« Et voici mon alliance qui sera observée entre moi et vous, et ta postérité après toi : que tous vos mâles soient circoncis. Vous ferez circoncire la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous. Quand ils auront huit jours, tous vos mâles seront circoncis, de génération en génération ».

Millah ou Mellah est donc un mot d’origine juive et non arabe, utilisé pour la première fois par les Juifs. Il peut désigner « les gens du Livre » pour les musulmans ou les « alliés d’Abraham » pour les Juifs, ce qui revient au même. Le premier européen qui s’est servi du mot Millah «  הלימ » est Jackson qui a écrit son ouvrage sur le Maroc en 1809. Peut-être c’est le début de la confusion !

C’est la première fois que j’entends parler de cette étymologie du mot mellah ; j’avoue que je n’ai pas saisi totalement le lien entre la circoncision et l’appellation de ce quartier de Fès-Jdid. C’est donc avec circonspection que je vous confie ce lambeau d’explication.

Quelques livres autour du Mellah :

Abitbol Michel : Le passé d’une discorde, juifs et arabes depuis le VII siècle
Assaraf Robert : Une certaine histoire des juifs du Maroc
Assaraf Robert : Eléments de l’histoire des juifs de Fès
Bénech José : Essai d’explication d’un mellah
Henri Bressolette, Jean Delarozière « Fès-Jdid, de sa fondation en 1276 au milieu du XX ème siècle » Hespéris Tamuda
Gaillard Henri : Une ville de l’Islam: Fès
Gaudefroy-Demombynes : Marocain mellah
Goulven J. : Les mellahs de Rabat-Salé
Kenbib Mohammed : Juifs et musulmans au Maroc
Lévy Armand : Il était une fois les juifs marocains.
Le Tourneau Roger : Fès avant le protectorat
Saisset Pascale : Heures juives du Maroc
Toledano Joseph : Le temps du Mellah
Zafrani Haïm : Deux mille ans de vie juive au Maroc
Zafrani Haïm : Juifs d’Andalousie et du maghreb
Zafrani Haïm : Le judaïsme maghrébin
Zafrani Haïm : Les juifs du Maroc, vie sociale, économique et religieuse.

 

vue-mellah

Photographie avant 1920 : quartier du mellah de Fès, vu de l’infirmerie du camp de Dar Mahrès. Au centre le cimetière juif, puis le Mellah et derrière : à gauche les bâtiments du palais du Sultan, à droite Fès-Jdid. Au premier plan , les petits ânes chargés de briques (les briqueteries sont dans le creux en face du Mellah.