Cliché à la une : Remparts près de Bab Chleuh vers 1911

Une brochure de tourisme qualifie la ville de Fès, de « ville aux cents portes ». C’est beaucoup dire. Toutefois, le chiffre en est déjà impressionnant si l’on tient compte des vieilles portes abandonnées, comme Bab Hamra, Bab Hadid, Bab Lameur, etc… et des portes de quartier que l’on fermait autrefois comme celle de Souiket ben Safi sur la Talaâ ou celles disparues comme Bab Sinsila.

Avant de passer par les différentes portes, je vous propose un article de L.Demade, paru dans le numéro de Février 1922 de la Revue Maroc-France, sous le titre :
Les portes de Fès

Ma curiosité de nouvelle arrivée m’attarde volontiers aux portes de la ville. Elles ont chacune leur intérêt propre. D’ailleurs, il me semble qu’ici, plus que partout peut-être, c’est au contact des gens et des choses du dehors que les traits caractéristiques de ceux de la cité se dessinent et que les contrastes s’accusent. C’est enfin, je dois l’avouer, un peu de paresse. La ville est si extraordinairement compliquée et son mouvement si intense que je m’imagine à présent qu’elle me fatigue et qu’elle est possible seulement pour ceux qui ont revêtu, comme une cuirasse la tranquillité des gens de l’Islam : cette tranquillité si totale que l’on comprend pourquoi, lorsqu’elle vient à leur manquer, toute la fougue latente de leur sang éclate en des manifestations effrénées qui ne laissent pas d’être pour moi un peu inquiétantes ; puis, l’accès éteint, dévoré par sa propre ardeur, quel beau calme, quelle merveilleuse impassibilité ! Mon désir de m’harmoniser avec le décor où je vis ne réussira guère, je le crains, à abolir en moi cette inquiétude de l’esprit aussi déplacée, aussi baroque que le sont ici toutes nos autres habitudes européennes. C’est pourquoi, afin de moins souffrir de n’être pas, pour la mieux comprendre et la mieux aimer, un de ces Fassi au visage pâle et à l’imposante allure, je vais vers les portes comme le néophyte qui a pénétré trop tôt dans le temple et qui, tout à coup se rappelant qu’il n’a pas encore reçu l’eau lustrale, fuit sur le parvis où il s’arrête, tout saisi de son indignité et en proie à « l’horreur sacrée ».

Je vais de l’une à l’autre par les chemins extérieurs, égarés parmi les tombes éparses des cimetières ou musant au long d’un capricieux oued. Mes préférences sont incertaines. C’est souvent la complicité de l’heure, souriante ou pénible, qui me les fait aimer tour à tour d’une dilection particulière, un peu timide devant les unes, compatissante pour les autres. Car il en est de privilégiées, celles de l’ost et du plaid ; les citadines ont su imposer leur droit à la beauté ; d’autres sont rudes ; et parmi les humbles, il y a des réprouvées auxquelles notre venue même n’a pu enlever cet air lamentable que leur ont donné des siècles d’ignominie.

Les premières sont pour moi comme de vieilles dames, encore dédaigneuses malgré l’indulgence de leur grand âge, qui consentiraient à me parler de leurs souvenirs glorieux. Et moi, chétive, je ne me lasse pas d’écouter ce muet langage dont le charme est fait d’un parfum de passé, non ce parfum fané de bergamote des bonheurs du jour retrouvés aux boudoirs de nos aïeules, mais un parfum oriental, musqué et pimenté, où les plus délicates essences se mêlent de la poudre et du sang. Et l’ivresse qu’apportent ces effluves est telle que je ne sais plus bien si je rêve de légende ou d’histoire, d’ici ou d’ailleurs, et si le voile qui passe sous mes yeux enveloppe une quelconque Fatma ou dérobe jalousement aux regards une héroïne des Mille et une nuits.

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Celles qui ont ce pouvoir magique évoquent les grands féodaux. C’est Bab Segma la solennelle qui prête son cadre encore grandiose, quoique découronné de ses hautes tours mérinides, à toutes les réceptions officielles. Elle est si majestueuse ! Pourtant, un grand arc, une voûte profonde, des créneaux, rien de plus : mais on se sent sur une voie triomphale et le nom de Lalla Segma ne réussit pas à adoucir l’écho du tumulte guerrier qu’on croit y entendre encore.

Par delà le méchouar aux murailles crénelées, Bab Seba, sa sœur jumelle, est moins belliqueuse, mais elle n’en est pas moins solennelle, car c’est l’imposant décor du tribunal du Pacha. En face, les portes du Dar-El-Maghzen semblent jalouses de leur privilège de gardiennes et dédaigneuses de la popularité de Bab Boujeloud.

Avec son décor nouvellement restauré où les bleus glacés de vert dessinent mille arabesques d’une richesse infinie, la coquette est consciente de son élégance citadine que caressent amoureusement les jeux de lumière. Elle est somptueuse comme une courtisane parée quand elle s’offre aux regards par delà le triste méchouar tout bossué, qui a l’air d’être maudit et lorsqu’elle encadre dans sa ligne gracieuse le minaret de Sidi Lezzaz couronné d’un nid de cigognes et la très vénérée Bou-Anania. Ici point de sang ni de cliquetis d’armes. Bab Boujeloud est toute pacifique et inspire la gaîté. Aussi est-elle toujours très entourée. Les petits cafés maures s’accroupissent à ses pieds, les voitures lui amènent sans cesse des visiteurs et, de l’autre côté le mouvement intense du Talaa l’anime tout le jour de ses cris, de ses bruits variés au milieu desquels chante parfois la note d’un « rbab » ou la voix cassée d’un vieux mendiant.

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Cliché à partir d’une plaque de verre, 1917 : Porte de Boujeloud avec les minarets de Sidi Lezzaz et de la médersa Bou-Anania.

Tout autre est Bab Guissa la farouche qui se dérobe à la route et du fond de son ravin guette obstinément le Nord et ses turbulentes tribus. Elle emmène, comme en le cachant, le chemin jusqu’au pied de la mosquée et le fait dévaler, à travers un faubourg campagnard tout peuplé de bourricots, vers le fondouk El Ihoudi et le bruyant quartier des souks. Elle est très fruste et si vieille, Bab Guissa, que, par les beaux clairs de lune, les fantômes qui rôdent autour d’elle doivent s’en aller visiter les grandes ombres des tombeaux mérinides, et par le chemin des carrières, parmi les grottes, au long du rempart, s’aventurer jusqu’à Bab Mahrouk.

Rude aussi, Bab Mahrouk dont le nom évoque les bûchers de jadis et qui se couronnait de têtes fraîches coupées, bien pacifique maintenant que les vanniers tressent leurs corbeilles vers la casbah Filala et que les pigeons roucoulent sous sa voûte. Chaque jeudi lui ramène une grande activité avec un marché qui s’établit aux bords de la route parmi les tombes, avec pour fond de décor les carrières où croissent entre les pierres, oliviers et figuiers, taches vertes sur fond rouge, couronné par le Bordj Nord qui se détache en jaune clair sur le ciel bleu. Puis conteurs, marchands d’épices et charlatans une fois allés, elle retombe dans sa tranquillité.

De l’autre côté de la ville, Bab Fétouh est une brave campagnarde. Elle fait songer aux hobereaux vieillis parmi les gens simples et les choses sans complication. Elle n’a aucune superbe, mais elle est si vivante, tour à tour, selon la ronde des saisons, bruyante de la rentrée des moissons, morne sous les averses ou extraordinairement active par les jolies aubes printanières, de l’embauche des Bédouines qui vont travailler vers le Sebou aux champs et aux jardins. Pourtant cette rude tâcheronne a ses fêtes aussi : chaque vendredi, les femmes vont au cimetière qui s’étend à ses pieds ; le voisinage de Sidi Harassem lui vaut chaque année le passage de l’éphémère Sultan des Tolba et le moussem de Sidi Bou Ghaleb la réjouit de la voix stridente des musettes et du bruit rythmé des tambours.

Bab Djedid s’enfouit dans la verdure au bord de l’oued, comme Sidi Bou Jida parmi les vergers. Bab el Hadid, la porte de fer, semble commander l’entrée d’un château fort et mène paisiblement aux jardins de l’hôpital Auvert.

Pourrais-je vous les montrer toutes qu’il me faudrait aussi parler des portes des quartiers, celles qu’on ferme tous les soirs d’un énorme verrou, de fer ou de bois, ou celles qui tomberaient en morceaux si on essayait de les faire tourner sur leurs vieux gonds.

Celles de Fès-Djedid ont généralement appartenu aux palais des Sultans : aussi elles sont très hautes, excessivement épaisses, coudées trois ou quatre fois et relativement étroites, quoique bien larges pour les piétons et les cavaliers. Mais la circulation des voitures y est très difficile, et les scènes qui se déroulent journellement à Bab Semmarine entre les cochers furieux et les piétons molestés, l’emplissent d’une animation incroyable.

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Les portes du Mellah sont des parias. Bab Jiaf se creuse tout de guingois sous un bastion et semble écrasée de son opprobre. C’est la porte des « étranglés », mais elle se souvient surtout qu’en signe de mépris, les Arabes lui faisaient jeter tous les immondices de la Médina, les bêtes mortes ; et qu’aux époques de grande haine les charnier débordaient.

Superbes ou réprouvées, j’ai toujours compté parmi les heures fécondes celles que j’ai passées près de leurs vieilles pierres. Devant leur nombre et leur diversité, j’ai revécu l’émerveillement de mon imagination puérile qui s’enchantait de Thèbes l’égyptienne ou l’émoi de ma jeunesse, retrouvant aux ruines du Capitole toute la majesté de l’antique Rome. De si grands souvenirs n’amoindrissent pas à mes yeux les portes de la cité de l’Islam. Le destin des unes me fait mieux comprendre celui des autres. Aussi, sachant que longtemps encore elles seront telles que je les ai vues, j’accroche désespérément, pour qu’il me survive, un peu de mon âme aux fuyantes arabesques qui ont vu défiler de si nombreuses générations humaines, dévorées par le soleil dont la caresse les patine d’ambre et d’or.