Image à la une : Bab Boujeloud dans les années 1920

Je parle des « portes de Boujeloud » car trois portes situées en des lieux différents, même s’ils sont voisins, ont été nommées Bab Boujeloud et la porte photographiée ci-dessus a eu différentes appellations ; c’est aussi la dernière construite …

Le nom de « Bou Djeloud » ou « Bou Jloud » ou  « Boujeloud » est  la corruption populaire de l’expression  « Bou Jenoud » : « la place d’armes » ou « la garnison ». Lorsque l’on vient de Fès-Jdid, avant d’entrer à Fès el-Bali par Bab Boujeloud, on traverse une vaste esplanade, « l’esplanade de Boujeloud » au centre de laquelle s’élevait une construction (aujourd’hui disparue) : le « herri » ou écurie. Cette esplanade est bordée de murailles crénelées le long desquelles s’alignaient des « bnika » ou petites chambres, où les soldats de passage logeaient pendant la nuit. À l’origine cette esplanade servait à la concentration des troupes comme son nom l’indique.

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L’ esplanade de Boujeloud : on voit les « bnika » et en haut une porte à chapiteau appelée selon les moments : Bab Chems, Bab Boujeloud ou Porte des Français.

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Le « herri », et au fond à droite, la nouvelle porte de Boujeloud (porte neuve). Au tiers supérieur droit, la mosquée de Boujeloud

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Un coin de l’esplanade où les caravanes de marchands ont remplacé les soldats de passage, à droite le « herri ».

Je reviens aux portes :

Bab Boujeloud, comme elle est nommée aujourd’hui, est une des portes les plus célèbres et les plus représentées de Fès bien qu’elle soit de construction récente, ce que son style différent des autres portes de la ville ancienne laisse deviner. Dans le texte de Pierre Bach « Fès aux cent portes » nous avons vu que les anciennes portes principales étaient à « baïonnette », c’est à dire en passage coudé ce qui permettait une meilleure défense : Bab Boujeloud en illustration de l’article présente une entrée directe.

C’est en décembre 1912 que le capitaine Mellier chef des services municipaux, donne connaissance du tracé du chemin de Boujeloud en direction de Fès-Jdid et de l’ouverture d’une porte dans les remparts. Pour la mise en exécution de ce projet, la ville achète une zériba (écurie) au Chérif Moulay Tahar el-Alaoui et doit démolir trois boutiques habous, après négociations délicates.

Ce projet prit rapidement forme, la zériba a été achetée pour 1 800 Douros et les Habous acceptèrent la démolition des boutiques à condition de pouvoir en récupérer d’autres dans le même secteur après la construction de la porte … ce qui fut largement réalisé.

Le premier coup de pioche est donné le 7 février 1913 et en mars 1913 le capitaine Mellier annonce que le budget prévu pour la réalisation du projet est de 35 000 pesetas hassanis  (environ 20 à 25 000 francs de l’époque) car la porte devait être digne de la ville et de son Medjless ( conseil municipal). La construction dura environ 2 ans (je n’ai pas trouvé la date exacte de la fin des travaux), et un budget supplémentaire de 10 000 pesetas hassanis a été nécessaire.

La porte était achevée fin février 1915, lors d’un séjour à Fès de Lyautey, qui satisfait de la réalisation accorde un crédit de 50 000  pesetas pour la réfection des rues de la médina.

La porte a eu différentes dénominations, que l’on peut constater sur les cartes postales d’époque :
Bab el Medjless (car construite à l’initiative du 1er conseil municipal de Fès), Bab Djedida, Porte neuve de Boujeloud,et même Nouvelle porte dite Porte des Français, avant de devenir la Bab Boujeloud actuelle.

Enfin pour conclure avec Bab Boujeloud, on remarquera à l’occasion d’une visite en médina (mais on peut le distinguer sur  les photos ) que la nouvelle porte de Boujeloud, se ferme de l’extérieur .. en 1914/1915 l’insécurité semblait venir de l’intérieur de la Médina !!

Bab Boujeloud, côté nord, intérieur de la médina

À côté de la porte actuelle de Boujeloud on peut voir sur la gauche, avant d’entrer dans la médina, la 1 ère porte de Boujeloud, qui date du XII ème siècle et qui conduisait au Talaâ et à l’angle de la Kasbah el-Anouar. C’est une porte classique « en baïonnette » qui permettait un accès direct au Talâa Kbira ; elle est actuellement condamnée. Il est toujours question de ré-ouvrir cette porte. Aujourd’hui c’est la rue donnant accès au Talâa Kbira à partir de la nouvelle porte de Boujeloud, qui est en baïonnette.

La photo suivante (cliché vers 1920) permet de voir la sortie, au début du siècle dernier, de la première porte de Boujeloud dans le Talâa Kbira

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Il s’agit de l’entrée des souks du Talâa quand on arrive de Bab Chorfa en ayant longé les remparts de la Casbah des Filala, accès peu utilisé par les touristes !

À gauche, un des bastions d’angle sud-est de la Casbah des Filala.

Au fond à droite, la sortie côté médina de l’ancienne porte de Boujeloud dont l’entrée extérieure est située à gauche de l’actuelle Bab Boujeloud. Cette porte voutée est aujourd’hui fermée et un marchand de légumes a installé son étal devant.

Dans l’axe de la rue se détache dans le ciel le minaret couronné d’un nid de cigognes, de la petite mosquée de Sidi Lazzaz, dans laquelle ce saint est enterré.

Cette rue, partie haute du Talâa Kbira, très animée, est couverte en roseaux. De chaque côté des marchands se pressent les uns contre les autres dans leurs petites boutiques. Ce sont le quartier et la rue parmi les plus populeux de la haute ville.

Il existe enfin une troisième porte dite de Boujeloud : elle est située au bout de la route qui mène de Fès-Jdid à la Médina, en longeant le jardin de Boujeloud ou Jnan Sbil, et qui débouche sur l’esplanade de Fès-Jdid : cette route est l’avenue des Français d’où le nom donnée à la porte …qui a été construite par les italiens de la mission militaire.

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On aperçoit à travers la porte  la mosquée de Boujeloud, au delà de laquelle se trouve Bab Boujeloud, entrée de Fès el-Bali.

C’est la porte ancienne de Boujeloud, dont parle Pierre Bach (Fès aux cent portes) et qui fait l’angle de la route de la Résidence (aujourd’hui avenue de l’Unesco) avec l’avenue des Français. Cette porte, construite dans les années 1880 dans un style européen par la mission italienne (même époque et même style que la Makina), a été modifiée vers 1916 à la demande de Lyautey. Il voulait que cette construction s’intègre dans l’architecture des remparts, ce que ne permettait pas le chapiteau à « ailerons » des Italiens.

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Bab Boujeloud / Porte des Français ; à droite la porte d’entrée du Jardin d’été du Sultan

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La même porte après « restauration » à la demande de Lyautey. À droite la porte du jardin a été ouverte : elle sera appelée Bab Chems (nom qui a parfois été donné à l’ancienne porte de Boujeloud … avant ou en même temps que le nom de porte des Français ).

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Remparts, bnika et Porte des Français sur l’esplanade de Boujeloud : plaque de verre de 1917 : on remarque qu’en 1917 la porte est « décapitée » ; voir 1 ère photo de l’article Place Bou Djeloud où la porte a encore son chapiteau.

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Porte des Français et son environnement en 2010 : les Beaux-Arts n’ont plus la main !

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