Cliché : Sous-lieutenant Odinot, 44 ème Régiment d’Infanterie. Épinal 1909/1910

Paul Odinot est né en 1884 à Remiremont dans les Vosges. Officier des Affaires indigènes, arrivé au Maroc en 1911/1912, il quitte l’armée en 1930 : assez ouvertement critique, dans ses romans, à la politique du protectorat son avenir militaire était compromis !

Il écrit dès 1909, parfois sous le pseudonyme de Jean Frapelle, différents textes sur le thème du « pourquoi vivre », du mariage ou plutôt « contre le mariage », puis à partir de 1912  sur ses premières impressions du Maroc. Il publie dans la revue « Le pays lorrain » de courts textes sur son enfance.

En 1921, il publie « Apprendre à mourir » inspiré de la Grande Guerre à laquelle il a participé.

Son premier roman sur le Maroc, en 1923, est le « Le Caïd Abdallah », roman suivi de « Fathma Drissia, chanteuse de Fès ». Ce roman, commencé en 1920, devait s’appeler « Le Caïd Djilali »

Dans un « avertissement au lecteur » en présentation du livre, Odinot évoque le pessimisme et le manque de confiance qui peuvent se dégager de son roman-fiction : c’est parce que nul ne peut affirmer que le mariage de raison « France-Maroc », se transformera en mariage d’amour. Il ajoute : « Le Maroc est une femme (par beaucoup de points), une femme arabe qui n’a pas choisi son mari, une femme dont il faut maintenant se faire aimer. Faut-il employer avec elle la douceur ou la violence ?
Doux – mais faible, ou violent – mais juste, l’amant sera toujours berné !
Mais il reste un espoir : c’est qu’ils ne se séparent pas avant d’avoir fait un enfant ! ».

Ce livre lui vaut aussitôt la disgrâce : le maréchal Lyautey l’envoie sans délai dans une obscure garnison française avec sa femme marocaine et ses enfants ! Pourtant (ou peut-être à cause de cela !) Odinot avait dès le début de son « avertissement au lecteur » écrit :  « Ce livre est un roman. La fiction s’y mêle à la réalité. Il m’est donc interdit d’y placer le nom auquel je songe,  auquel tous songent quand on parle du Maroc et de l’oeuvre accomplie au Maroc. Qu’il me soit permis cependant de dire mon immense respect, mon immense admiration pour le grand génie qui a su, contre vents et marées, … présenter la France au peuple marocain avec un tel prestige. Si la cause de la France, associée pour l’avenir au Maroc, n’est pas gagnée, nul autre ne la gagnera ».

Odinot revient à Fès en 1926 pendant la guerre du Riff. Sa valeur reconnue d’arabisant, sa connaissance de l’âme marocaine, son expérience des tribus du nord et du Riff (il avait écrit le « Caïd Abdallah » à partir des souvenirs de son passage au poste des Affaires indigènes de Kelaa des Slees) rendent sa présence utile dans la région … et Lyautey a définitivement quitté le Maroc depuis le 10 octobre 1925 !

Il publie, en 1926, « Le monde Marocain » dans la Collection Sociologique « La vie musulmane et orientale » publiée sous la direction d’Edmond Doutté.

Dans la préface de ce livre Doutté écrit le 15 décembre 1925 :

Parce qu’il est plein de l’expérience vécue, parce qu’il est complexe et même sans ordre rigoureux, le livre de M. Paul Odinot est un document instructif : l’auteur s’est baigné dans le milieu musulman ; marié à une femme musulmane, père d’enfants dans l’esprit desquels deux civilisations se mêleront, son métier des Affaires indigènes l’a mis aux prises avec les passions du monde berbère et arabe ; il y a éprouvé l’amour et la haine, il y a essayé son jugement à en régler les conflits ; il a connu aussi le jeu des idées générales et il s’est même essayé à démonter le mécanisme de l’âme musulmane, croyant pouvoir la soumettre à l’analyse psychologique. Et ses interprétations, même contradictoires, même erronées peut-être parfois ont contribué à presser, à entourer, à délimiter la réalité de ce sujet difficile, pendant que son style personnel, ses phrases incisives, sa secrète sympathie font surgir la vision aux yeux du lecteur. Il dégage, en un mot, d’une façon sans doute encore imparfaite, mais combien attirante, la notion collective d’un monde « marocain ».

Odinot décrit son livre comme un petit guide qui aidera les touristes à pénétrer les âmes des habitants. « Je pense qu’on ne comprend pas bien une ligne de collines si l’on ne sait pas comment les paysans cultivent ces collines, – et que la silhouette d’une ville est intelligible seulement pour celui qui sait comment on vit sur les terrasses et dans les mosquées … Que le lecteur consente donc à m’accompagner dans mon voyage à travers le pays marocain ; si l’expérience des autres ne peut jamais remplacer la nôtre, elle peut du moins aider les voyageurs pressés à comprendre plus vite les âmes qui se cachent derrière des visages impassibles, ironiques ou souriants ».

Paul Odinot en 1927, publie « La première communion d’Abd el Kader » qui raconte l’improbable conversion en chrétien d’un enfant du Souss, recueilli par un Père franciscain. Ce roman aussi peu conformiste que le « Caïd Abdallah » lui vaut de nouveaux déboires avec sa hiérarchie et les autorités de la Résidence. Et  il est obligé de détruire lui-même , comme officier en second du bureau régional de Fès, toute l’édition de son roman interdit de publication au Maroc (quelques exemplaires ont échappé au pilon – peut-être parce que c’était lui qui en était chargé ! –  et j’ai un exemplaire dédicacé par Odinot, à Fès en 1927, dans lequel il se qualifie comme  « un amateur passionné du Maroc ».)

En 1929, il traduit sous le titre « La Maroc disparu » le livre du docteur Harris « Morocco that was ».( Cet ouvrage a été publié à nouveau en 1994 sous le titre « Le Maroc au temps des sultans ».)
Pour une fois Odinot ne déclenche pas l’ire de sa hiérarchie … il n’est que traducteur d’un livre dont la version française est préfacée par le Général Gouraud et comporte une introduction d’Edouard Michaux-Bellaire ; tous deux félicitent le capitaine Odinot pour l’habileté et la qualité de sa traduction.

Quelques mois plus tard, en 1930, Odinot prend sa retraite avec le quatrième galon. Son sens critique, utile pour un écrivain, ou pour un homme politique ne peut que lui apporter déboires et désillusions dans le monde militaire … surtout à cette époque !

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En 1932, il publie son troisième roman « Géranium ou la vie d’une femme marocaine ». Dans le dernier chapitre Géranium conclut : « Et maintenant que j’ai fini de raconter ma vie je ne puis m’empêcher de dire combien je trouve une ressemblance entre ma destinée et celle de mon pays.
Mon pays s’est marié avec un autre pays de race , de religion différente. Ne divorceront-ils point ? Bien sûr, chacun fera des concessions, chacun fera un pas vers l’autre, mais le plus avancé consentira-t-il à reculer ?
Je crois que mon pays sera obligé comme moi de changer ses vêtements anciens pour des nouveaux et se transformer.
L’amour n’est rien, s’il ne demeure. Les mœurs, les habitudes sont beaucoup ».

Odinot, entretient entre 1927 et 1952, une correspondance régulière (surtout jusqu’en 1933) avec Henry de Montherlant qui a une grande confiance en lui pour son jugement et sa connaissance de la situation au Maroc. Odinot lui envoie un exemplaire de  « La première communion d’Abd-el-Kader » que Montherlant juge passionnant.
Paul Odinot contribue probablement par ses romans, ses idées critiques sur la politique de la France au Maroc et sa connaissance du pays à l’élaboration de la vision de Montherlant sur la question coloniale. Il joue un rôle important dans la genèse de la  « Rose de sable » que  Montherlant écrit en 1930/1932 mais qui ne sera publié in extenso qu’en 1967 : Henry de Montherlant a voulu écrire une œuvre critique sur le fait colonial, mais il ne veut pas que son roman fasse le jeu des ennemis de la France. Le héros de La Rose de sable est justement un officier français, le jeune lieutenant Auligny. Fervent patriote et agent in situ du système colonial, au fur et à mesure de sa découverte du Maroc, il devient critique de ce même système qui l’enserre et finit pas devenir anticolonialiste.

Après son retour à la vie civile Odinot exploite un domaine agricole qui lui a été concédé dans la vallée de l’Ouergha sur les pentes de l’Arechgou où il vit avec sa femme et ses six enfants.

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Paul Odinot en 1939

Il publie, occasionnellement, des monographies sur Fès, le Riff, les tribus de l’Ouergha et des chroniques d’ethnographie dans le Courrier du Maroc, et dans la Vigie Marocaine.  Journaliste « engagé » il écrit aussi chroniques et points de vue dans les journaux marocains pour dénoncer la politique de la France au Maroc, ce qui lui vaudra quelques fois des relations journalistiques délicates avec ses confrères aux idées plus conformes à l’air du temps !

Il est membre de diverses associations : « Amis de Fès », « Vieux marocains » et est également délégué du 3ème collège au Conseil de gouvernement où ses interventions et prises de position ne sont pas toujours du goût de la Résidence.

Il décède à Fès à l’hôpital Auvert, probablement d’une crise cardiaque, le 20 avril 1958 et repose au cimetière de Dar Mahrès à Fès.

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Tombe de Paul Odinot au cimetière européen de Dar Mahrès, Fès

Bibliographie « marocaine »:
Le Caïd Abdallah. Collection littéraire de la Renaissance du livre. 1923
Le Monde Marocain. Collection sociologique Marcel Rivière éditeur 1926
La première communion d’Abd-el-Kader. Eugène Figuière, éditeur. Paris et Bruxelles 1927
Géranium ou la vie d’une femme marocaine. Illustrations Marguerite Delorme. Éditions Moncho. Rabat
Traduction : Le Maroc disparu de Walter B. Harris . Plon 1929.