Le titre complet de cet article, non signé, de la Revue de l’Afrique du Nord illustrée, du 14 mars 1931, est :  Isaac Niddam, Naïb du Mellah et rénovateur du cimetière israélite de Fès. Un homme vivant dans le royaume des morts.

Le cimetière ! Le seul énoncé de ce nom provoque chez ceux qui l’entendent un sentiment de crainte superstitieuse ou de tristesse.

Alors que chez nous, ce mot évoque une chose lugubre, un lieu où il est convenu d’observer l’attitude la plus recueillie, chez les musulmans au contraire le cimetière est l’endroit où les femmes indigènes aiment se retrouver, à causer. Autour des tombes que le soleil dore de sa grande lumière, elles vont et viennent, rencontrent leurs amies ou parentes, s’entretiennent de leurs joies et de leurs peines. Et pourquoi, disent-elles, le bruit de nos voix serait-il un manque d’égard vis-à-vis de ceux qui dorment là.

Pour 60 années que tu as à vivre sur terre, disait un musulman, combien de siècles as-tu à passer dessous ? Et il ajoutait avec cette philosophie orientale qui donne à sa vie sa valeur vraie : c’est pourquoi il te faudra choisir avec beaucoup de circonspection ta demeure dernière.

Le cimetière israélite, quoique d’aspect moins accueillant, n’offre pas cependant un cadre trop triste, surtout si le hasard vous conduit vers celui de Fès.

Il y a quelques années à peine, on n’osait pas entrer au cimetière israélite . Ce lieu était strictement fermé aux étrangers et ne s’ouvrait que pour les enterrements ou les jours consacrés à la visite des morts, soit lundi et jeudi matin. Les initiés se rendaient au derb El-Biro et, à travers les larges grillages, voyaient le spectacle de la route de Taza et celui d’un coin désolé : le cimetière israélite.

Tombes éparses au hasard du caprice des familles, la plupart de ces tombes mal entretenues, des herbes folles envahissant l’intervalle des sépultures, les couvrant presque, ainsi que les espaces libres, un ensemble chaotique par le fait de la configuration accidentée du terrain ayant des niveaux très différents ; voilà l’aspect général du cimetière israélite d’il y a quelques années. (Le cliché en une illustre bien cette situation, vers 1915).

Mais un homme fut frappé de cet état de choses et voulut y porter remède : ce fut M. Isaac Niddam, notable de la Communauté Israélite et Naïb du Mellah. Homme d’une douce physionomie, d’une bienveillance presque biblique, d’un esprit d’initiative et de suite remarquable ; jouissant du rare privilège d’avoir à la fois la confiance de ses administrés et de ses chefs, M. Niddam entreprit la tâche difficile et paraissant au dessus des moyens d’un seul homme de donner au cimetière israélite du Mellah un aspect propre et ordonné.

Avec une patience et un courage dignes d’éloges, il fit, pendant des années et plusieurs fois par semaine, la tournée des commerçants et notables de la Communauté, leur demandant une contribution personnelle et bénévole en faveur de la réalisation de cette œuvre religieuse et sociale. Et chacun, devant la foi et l’énergie de cet homme remarquable, répondait généreusement à l’appel, suivant ses moyens. C’est ainsi, que M. Niddam constitua la caisse spéciale qu’il administre avec prudence et intégrité. C’est avec ces moyens qu’il s’attaqua à la tâche envisagée.

Les herbes et autres plantes parasites furent rapidement arrachées. Les tombes apparurent plus nettes et leurs groupes plus pittoresques. Les sentiers devinrent plus praticables pour les familles en visite dans ces lieux sacrés. Grâce à sa douce énergie et à ses conseils persuasifs, les tombes furent élevées avec plus d’ordre et un alignement plus logique.

Restait la question la plus importante du nivellement du cimetière ; pendant des mois, des tombereaux de terre furent transportés d’un côté ou de l’autre; des plate-formes furent constituées, un mur fut même élevé pour soutenir ces plate-formes et empêcher des glissements de terrain éventuels.

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Le cimetière juif au début des années 30

Auparavant, les Israélites indisposés ou malades, étouffant dans les étroits logements du Mellah, se rendaient ou étaient transportés au cimetière auprès de la tombe vénérée du Grand Rabbin Haïm Cohen, le plus Saint personnage de la contrée ; installés sous des tentes, les malades bénéficiaient du grand air, de la paix et de la bénédiction de ces lieux ; généralement, la guérison s’en suivait. Mais les parents, qui assistaient les malades, étaient mal à leur aise et risquaient d’éprouver à leur tour fatigues ou maladies. M. Niddam remarqua cette situation ; il construisit immédiatement une vaste et confortable salle dans laquelle, depuis plusieurs mois, les malades et leurs parents trouvent les mêmes avantages qu’avant, avec plus de confort et de sécurité.

Grâce à ses efforts, le cimetière israélite du Mellah de Fès peut être proposé en exemple aux autres champs de repos du Maroc par son ordonnance et sa propreté.