Cliché à la une : photographie des années 1950, les horloges de Bou’Inanya dans le Talâa Kbira.

Auprès de l’admirable médersa Bou’Inanya, dans le Talâa Kbira, on remarque une étrange machine dont l’origine, la date de création et la fonction sont discutées.

J’ai retrouvé des extraits d’une conférence-promenade organisée en mars 1960 par  « Tourisme et Culture », association culturelle de Fès qui a pris la suite, en 1958, de l’association des « Amis de Fès ».

Cette conférence-promenade, consacrée à l’histoire et aux légendes de l’horloge Bou’Inanya est conduite par Judah Bensimhon qui fait bénéficier les participants de son érudition : il a traduit divers textes anciens relatifs à l’histoire de cette horloge dont le mécanisme a toujours étonné.

La majorité de ces textes s’accorde pour considérer que l’horloge est antérieure à la construction de la médersa Bou’Inanya par le roi Abou Inane en 1352.

« En face de cette médersa se trouve un immeuble formant messria dont la date de construction reste imprécise ; encore plus le mécanisme et le fonctionnement de la curieuse machine qui s’y trouve et qui motive son originalité. Tandis que certains auteurs la placent à l’époque des sultans mérinides, en 1352, d’autres la situent sous le règne des rois almohades vers l’an 1162 de l’ère chrétienne. On remarque sur la façade extérieure de cet immeuble, ce qui l’inscrit dans le cadre de monuments historiques, treize plateaux de bronze sur des supports en bois sculpté : alignés et scellés dans le bâtiment, ils composaient, paraît-il, une horloge à carillon ».

Son mécanisme, dont le fonctionnement est aujourd’hui ignoré, a donné naissance à de nombreuses légendes rapportées par différents auteurs.

L’auteur Abou el Hassan Ali el Zaznâi dans son livre  Zahrath el Ass  ou  La fleur du myrte  déclare :

« Abou Inane, qu’Allah lui soit miséricordieux, a fait construire une magana avec des coupes et des écuelles de cuivre jaune en face de la porte de sa médersa nouvelle qu’il a fait élever au souk el Kssar de Fès. Pour marquer chaque heure, un poids tombait dans une des coupes et une fenêtre s’ouvrait. Cela fut exécuté dans les derniers jours de la construction de la médersa, le 14 joumada el Aouel de l’an 758 de l’Hégire correspondant au 6 mai 1357, par les soins du mouakitte du roi, Abou Hassan ben Ali ben Ahmed Tlemçani ».

Un autre auteur, Marc de Mazière, complète l’histoire de l’horloge comme suit :

« Les treize timbres de bronze alignés et scellés dans le bâtiment en face de Bouânania composaient une horloge à carillon due, en 1357, à un artisan de Tlemcen qui fut considéré, pour ce travail, comme magicien. Il devait y avoir, pour frapper les treize timbres, treize poids ou marteaux suspendus au dessus. Un autre magicien, juif celui-là, en aurait détruit le mécanisme. Il n’y a plus de trace des poids ».

Une autre légende populaire est racontée par Hadj Abdelouahab Lahlou, membre de la section « Tourisme et Culture » et vice-président du syndicat d’initiative :

« Une femme enceinte qui passait dans le rue du Talâa, fut effrayée par la forte sonnerie de l’horloge et avorta. À la suite de l’émotion créée par l’opinion publique, le sultan de l’époque avait ordonné le déplacement du mécanisme et d’éviter ainsi l’usage de l’horloge à sonnerie ».

Mohammed Hamdouni Alami dans le chapitre « Contes et légendes » du livre « Fès médiévale » Éditions Autrement, Série Mémoires 1992 cite également cette légende sous le titre « l’horloge et la fausse couche ». Il précise que la femme enceinte était la femme d’un hakim, docteur et sorcier juif, qui se vengea en ensorcelant la machine qui n’a plus fonctionné depuis. Une fausse couche arrête l’horloge et suspend le temps. On retrouve aussi dans cette explication l’idée déjà contenue dans la version de Marc de Mazière : la rivalité entre l’orthodoxie islamique (qui a construit l’horloge)  et la science juive accusée de sorcellerie, c’est par un sort jeté par le hakim que l’horloge s’est arrêtée !

Voici un autre son de cloche … l’auteur un allemand nommé Heschel raconte au sujet d’un réfugié de Cordoue, arrivé à Fès en 1158, appelé Maïmon :

« La maison de la famille Maïmon se trouvait à Fès, dans la partie de la ville appelée aujourd’hui Fas el Bali, la vieille ville, auprès d’un arc-boutant qui enjambait la rue étroite. Aucune armoirie n’indiquait la noblesse de ses habitants, mais la façade exceptionnelle dans cette ville pleine de mystères, révélait leur caractère. Les murs en étaient épais et le front large. Entre les deux étages dont elle se composait, courait une sorte de frise étrange : treize bras de pierre faisaient saillie perpendiculairement au mur et supportaient autant de coupes larges et profondes. Au dessus de cette frise, on voyait des fenêtres hautes et étroites dont les ouvertures verticales semblaient jaillir des vases ».
Après cette description des lieux, le même auteur continue :
« On croit aujourd’hui que ces coupes servaient à l’astronomie, à la détermination du calendrier, à de subtiles observations. Des tableaux astronomiques hindous et ptoléméens furent corrigés à Bagdad et au Caire, sur la base d’observations ainsi faites. Des globes du ciel en cuivre et en argent, des sphères armillaires, des astrolabes plats et demi-sphériques, des miroirs en métal poli et d’autres instruments encore permettaient de se consacrer à l’astronomie ».

Les dates de construction et la fonction des coupes, écuelles, timbres, poids et marteaux diffèrent.

horloge-bou-anania

  Cliché  1920/1930 : Talâa Kbira et les horloges de Bou’Inanya

Il semblerait donc que le fonctionnement de ces écuelles ou plateaux servait à l’époque du sultan Abdelmoumen, en 1160, à d’autres usages, observations astronomiques et atmosphériques, suivant les données d’un cadran solaire déjà connu des anciens, et  plus tard d’horloge pour l’indication des heures de la journée.

Ce mécanisme consistait alors en un certain nombre de lames de métal installées entre les carillons, dont le mouvement de frappe actionnait la sonnerie de l’un à l’autre. Ce système motivait le fonctionnement de la treizième écuelle, pour marquer la douzième heure du midi et de minuit.

Pour être complet, je cite ce que dit un livre en hébreu : « Yahass Fass », paru en 1880, par un grand rabbin de Fès, Rébi Abner Hasserfati, qui s’exprime ainsi :

« Dans le quartier des musulmans à Fès el Bali ( Fès le vieux), se trouve une maison élevée sur la route, contenant treize fenêtres et treize consoles sortant au-dessous de chaque fenêtre. Sur chaque console est placé un plateau de cuivre qu’on dit être une horloge. Il est de tradition chez les familles juives, que c’est là où demeura Harambam (abréviation du nom de Mossé ben Maïmon) et jusqu’à nos jours les femmes juives y vont en cachette faire leur pèlerinage, disant qu’elles se sont rendues à un lieu saint ».

En effet, d’après une tradition très ancienne, la maison du Talâa fut désignée sous le nom de « stilaths » ou écuelles de Harambam et servit d’habitation au médecin israélite à l’époque de son séjour à Fès de 1158 à 1163.

Cela se passait à l’époque où musulmans et israélites habitaient ensemble dans la médina, et le voisinage de ce quartier garde encore de nos jours, le nom de « Fondouk el Youdi », quartier où se trouve actuellement l’hôtel « Palais Jamaï ».

Cette maison de l’horloge fut gardée de tous temps par un moqaddem musulman qui acceptait de laisser visiter les lieux par des Juifs qui voulaient invoquer la faveur d’un saint ancêtre.

On racontait qu’il y avait le « bournous », vêtement que portait un personnage de marque, ainsi que la canne du médecin israélite, appelé par les Musulmans El Maïmoni, attaché par la suite au palais du sultan Abdelmoumen el Mouahid, à l’époque précitée.

Les deux hypothèses concernant la fonction du dispositif  peuvent coexister du moment où il y a un espace de 177 ans entre l’une et l’autre période.

On peut admettre ainsi qu’à l’époque du sultan Abdelmoumen el Mouahid et durant son séjour à Fès en 1160, Mossé ben Maïmon se servait de ces plateaux appelés « stilaths », pour des observations astronomiques tombées en désuétude, faute d’usage, après son départ et, d’autre part , 177 ans après, à l’arrivée à Fès de l’artisan de Tlemcen, en 1357, le mouaquitte Abou Hassan ben Ali ben Ahmed a dû confectionner un mécanisme pour actionner une sonnerie qui devait servir d’horloge pour la médersa Bou Anania.

De la sorte on peut concilier les légendes de l’une et l’autre des deux hypothèses. L’honneur est sauf !

magana-buinanya-1

Cliché vers 1950 : Sur cette photographie de l’horloge  Bou’Inaniya, on distingue nettement l’état de l’horloge au milieu du XXème siècle avant qu’elle ne soient finalement démontée. Les treize timbres reposant sur des consoles à corbeau sculpté sont bien visibles, de même que la succession des baies au niveau supérieur et les grands corbeaux sculptés sommitaux qui supportaient un auvent manifestement déjà perdu en 1950.

L’exposition « Maroc médiéval », en octobre 2014 au Louvre, a présenté « Sept timbres de l’horloge hydraulique de la madrasa Bu’inaniya »  détenus au musée des Arts et Traditions du Batha à Fès depuis qu’ils ont été démontés de leur emplacement après 1984 (ils existent sur des photos de cette date). Les autres avaient déjà disparu !

Seuls huit des treize timbres sont parvenus jusqu’à nous. Ils sont conservés au musée du Batha où une restauration a été menée au printemps 2014 sur sept d’entre eux en vue de leur présentation au Louvre. Le dernier a été volontairement conservé dans son état archéologique originel.
Voici ce que l’on peut lire dans l’ouvrage Maroc médiéval, un empire de l’Afrique à l’Espagne, 613 pages, publié en octobre 2014 par Louvre éditions, et qui accompagne l’exposition :

« Ces larges coupes en bronze proviennent d’une horloge qui prenait place sur la façade d’un bâtiment situé dans la rue de la grande Tal’a à Fès al Bali et désigné encore de nos jours sous le nom de Magana «Horloge ». Il occupe l’emplacement supposé de la maison du grand penseur juif du XIIéme siècle Maïmonide. L’ordonnance de sa façade – avec ses ornements de plâtre et bois sculpté – place l’édifice dans une continuité stylistique avec la madrasa Bu’inaniya (1350-1356). Un passage de l’ouvrage de al Djazna’i précise la date de l’achèvement de l’horloge, le 14 Djumada 758 H/6 mai 1357 sous le règne du sultan mérinide Abou ‘Inan et fait allusion au fonctionnement de l’horloge : « Pour marquer chaque heure, un poids tombait dans une des coupes et une fenêtre s’ouvrait.

Comme on peut le constater sur la photographie ancienne de l’édifice (voir ci-dessus), les treize grands timbres de bronze reposaient sur de petites consoles en bois fixées à des madriers sculptés d’un décor épigraphique. Au-dessus s’aligne une série de douze fenêtres en ogive séparées par des décors de stuc sculpté. De grandes consoles sculptées qui supportaient un auvent désormais disparu, surmontent ces dernières. À l’étage supérieur s’aligne une autre série de fenêtres oblongues plus petites, abritées par un auvent de tuile, puis six lucarnes au troisième et dernier étage. Les grandes consoles sont percées à raison d’une sur deux – celles précisément qui surplombent les timbres de bronze – d’un trou vertical fretté. Un fil à plomb passé au travers de ce trou peut précisément heurter le timbre situé au-dessous, ce qui laisse penser qu’un mécanisme complexe, probablement mû par une force hydraulique, permettait d’actionner un poids qui venait faire sonner le timbre et ouvrir le volet de la fenêtre correspondante, comme on peut le lire chez al Djazna’i. L’horloge fonctionnait selon le système des « heures inégales* », d’où la présence de treize timbres et de douze intervalles marqués par les fenêtre les surplombant. Le mécanisme n’est pas précisément connu et l’on suppose que les organes de mise en mouvement, aujourd’hui disparus, devaient être logés dans les étages. On peut en effet constater que les fenêtres superposées des deux premiers étages étaient reliées par de petits tubes quadrangulaires en bois qui pourraient avoir servi de coffrage aux fils.
*Les heures inégales ont pour base une division égale du temps sur la base de l’intervalle entre le lever et le coucher du soleil (et non pas une division en 24 intervalles égaux, comme dans le système des heures égales)

L’importance qui s’attachait à la détermination des heures des prières a encouragé le développement des mécanismes d’horlogerie plus ou moins complexes au Maroc à l’époque mérinide. La mosquée al-Qarawiyyin à Fès possédait deux clepsydres dont une édifiée en 717H/1317, peut être rapprochée de celle de la madrasa Bu’inaniya, à ceci près qu’elle fonctionnait sur le système des heures égales. Toutes ces clepsydres reposaient sur un système complexe mû par un débit d’eau régulier, adapté dans le cas de l’horloge de la madrasa Bu’Inaniya à la variation de la longueur du jour »

magana-buinanya-3

   Cliché vers 1950 : Magana Bu’Inanya

Pour conclure voici ce qu’écrivent Camille Mauclair  et J.F. Bouchor dans Fès ville sainte  (Paris, Henri Laurens, éditeur 1930) : «  le mouvement d’horlogerie a disparu, qui devait agir sur treize poids frappant les treize timbres. Les poids demeurent introuvables, et personne ne sait comment fonctionnait ce carillon, au dessus duquel treize petites baies montrent encore quelques traces d’organes de transmission. Tel quel, ce carillon mutilé est une curiosité de Fès ».

J’aime bien ces différentes histoires de la Magana Bu’Inanya, de cette horloge qui refuse de marcher et dont on n’est pas très sûr que quelqu’un ait un jour essayé de la réparer ! C’est un peu l’échec du « temps de l’horloge » dans une ville où le temps qui compte est le « temps de la prière » basé sur le mouvement du soleil, où le passage à « l’heure d’été » ou le retour à « l’heure d’hiver » est tous les ans une manière élégante d’expliquer les retards aux rendez-vous, et pour moi Fès est le lieu où l’on peut savourer le temps dans les venelles de la Médina en oubliant le temps métrique de l’horloge ! Pourvu que personne n’ait l’idée de jeter à nouveau un sort à la Magana d’Abou Hassan ben Ali ben Ahmed Tlemçani !!