Cliché 1915/1920 : Bab Mahrouk avec à gauche le borj Nord

Nous avons déjà évoqué les portes de Fès dans 2 articles : « Les portes de Fès » le 29 janvier 2017 et « Fès aux cent portes » le 3 février 2017.

Parlons aujourd’hui de Bab Mahrouk ou Porte du Brulé. Certains auteurs écrivent Bab al-Mahrouq ou al-Mahrouk. Roger Le Tourneau dans Fès avant le protectorat, supprime l’article devant Mahrouk, précisant que c’est un trait ordinaire de la toponymie de Fès, avec deux exceptions : Bab el-Hadid (la Porte du Fer) et Bab el-Hamra (la Porte – de la femme ?- Rouge) ; les Fassis disent aussi volontiers Bab el-Gisa, mais il s’agirait là d’une déformation du nom propre ‘Ajissa. Nous utiliserons donc Bab Mahrouk pour parler de cette porte.

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Bab Mahrouk dans les années 1930

Cette porte date de 1204 : le souverain almohade Aboû Abd Allâh Mohammed an-Nasîr, fils d’Aboû Yoûsouf Ya’qoûb al-Mansour, entoura la ville de Fès d’une ceinture de solides remparts avec des portes monumentales dont Bab Mahrouk. En fait, elle a été reconstruite, ainsi que la muraille qui entoure la ville, car elles avaient toutes deux été rasées en 1145 par Abdelmoûmen, après un dur siège. Voici dans quelles conditions :
« Il barra la rivière qui pénètre dans la ville au moyen de planches, de fagots et de mortier, si bien que l’eau fut retenue dans la campagne en amont de la ville et atteignit son niveau d’origine. Alors il fit crever le barrage et d’un seul coup l’eau se précipita sur la ville, détruisant les remparts et plus de deux mille maisons, entraînant la mort d’un grand nombre de gens. Peu s’en fallut que le flot ne submergeât la plus grande partie de la ville … ». (Rawd al-Qirtâs)
Abdelmoûmen, irrité par la résistance des habitants de Fès, fit raser la casbah almoravide, dénommée actuellement casbah de Boujeloud, en prononçant ces paroles : « Nous n’avons pas besoin de rempart ; nos remparts, ce sont nos épées et notre justice. »

Mais Mohammed an-Nasir, quatrième calife almohade estime nécessaire de renforcer les défenses de Fès et reconstruit les remparts.

Bab Mahrouk était initialement appelée Bab ech-Charia (Porte de la Justice ou Porte de l’Oratoire selon les traductions), mais à peine construite elle fut appelée par tout le monde Bab Mahrouk, la Porte du Brulé : le jour même où furent montés les vantaux, le corps d’al-Oubaydi, chef d’une révolte dans les montagnes de la région d’Ouezzane, fut brulé sous cette porte, après avoir été crucifié pendant quinze jours. Sa tête fut suspendue aux créneaux et longtemps exposée aux regards de la foule. Ce rebelle se faisait passer pour le Mahdî Fâtimite qui viendrait en dernier lieu répandre la justice sur la terre et faire triompher le droit. Il avait beaucoup de partisans. C’était, paraît-il, un homme pieux et sobre, doué de scrupule religieux et plein de foi.

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Bab Mahrouk : vue intérieure

Le nom de Bab Mahrouk est resté ainsi que l’habitude de procéder en ce lieu aux supplices de ceux qui s’étaient attirés le mécontentement du roi et aux exécutions capitales.

Le corps de Lisân ad-dîn ibn al-Khatib, qui fut l’un des plus grands hommes, non seulement de son époque, mais encore de toute l’histoire musulmane  a été brulé en juin 1374 sous cette porte. Sans aborder les détails de la vie et de la mort d’Ibn al-Khatib, nous dirons schématiquement qu’il fut accusé d’être un hérétique (zindîq), emprisonné et condamné à mort. La nuit même du jour où la sentence fut prononcée il fut étranglé dans sa prison par des individus qui en brisèrent les portes. Au matin il fut enterré dans le cimetière de la porte de Bab Mahrouk et son corps fut retiré la nuit suivante de la fosse, brulé en partie et jeté sur le bord de la route, les cheveux consumés et le visage noirci. Cette profanation causa une grande indignation dans la ville et le nom, qui était déjà donné à la porte, devint tellement plus significatif que les habitants de Fès l’ont depuis attribué au supplice infligé au corps d’Ibn al-Khatib.

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Bab Mahrouk, autour de 1930/40, avec les campagnards allant ou venant du souk el-Khémis, le long de la muraille à droite des roseaux utilisés par les fabricants de paniers

La description que donnent les historiens de cette porte répond à l’aspect où on la voyait dans les années 1960 (de nos jours la porte a été nettoyée et restaurée) :
« Elle est si haute, disent-ils, que le cavalier porteur d’un étendard élevé ainsi que le lancier armé d’une longue lance peuvent la franchir sans avoir à incliner l’étendard ou à abaisser la lance. » ( Zahrat al-As).

« C’est la porte la plus sombre de Fès, au propre comme au figuré : sombre, elle l’est par la couleur grise de ses enduits sans cesse battus par les pluies et les vents d’Ouest ; elle l’est encore parce que c’était la porte des supplices : on y suspendait les têtes des rebelles tués par les armées chérifiennes ; on y exposait les condamnés qui toute une journée restaient pendus par les poignets, les pieds touchant à peine le sol. Un gibet était scellé à cet usage dans le mur de gauche en sortant de la porte. Au même endroit, quand la décollation était encore en usage, le bourreau faisait voler les têtes, d’où l’expression encore courante : Tranche-moi la tête et suspend la à Bab Mahrouk ( Kta’ li rasi ou ‘allakho ‘ala Bab Mahrouk ); puis, lorsque Moulay Abdelazîz introduisit la pratique du peloton d’exécution, on fusilla au moins un individu nommé Ibn Zakoûr, dans une carrière toute proche (maqta). » (Roger Le Tourneau, Fès avant le protectorat).

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Bab Mahrouk vers 1950

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Bab Mahrouk vers 1950

Le côté « sombre » de Bab Mahrouk n’est plus d’actualité ! la porte a abrité l’emplacement des Sallâlîn (fabricants de paniers en roseau) et un vallon verdoyant, avec un petit sanctuaire voisin d’une source s’amorçait juste à droite de la porte, avec de nombreux jardins et vergers le long des murailles. Le souk du jeudi, souk el-Khémis, se déroulait le long des murailles de la Casbah des Chrarda, et tout au long du chemin qui va de là jusqu’à Bab Mahrouq.

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Bab Mahrouk : côté intérieur, talha des vanniers

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Cliché , vers 1920, attribué au Service des Monuments historiques du Maroc sous le titre :
« Le vallon de Bab Mahrouk »
Au premier plan, les ruines d’un petit sanctuaire voisin d’une source. A droite, les murailles de la Kasba des Filaliens, puis de la Médina. A l’arrière-plan la butte des Mérinides à gauche.

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Cliché plaque de verre (1917) intitulé : la campagne autour de Fès. C’est un « zoom » sur le chemin creux de la photo précédente. À gauche, au sommet d’une colline, le Bordj Nord (ou le Bastioun du Nord) qui date de 1582. Légèrement sur la droite, face au chemin, sur une colline, les tombeaux de rois et de princes Mérinides,(14e et 15e siècles de Jésus-Christ). De la hauteur sur laquelle s’élèvent les ruines des mausolées mérinides, l’oeil embrasse une grande partie des deux villes de Fès. Au dernier plan derrière et à gauche des Tombeaux Mérinides s’estompent les crêtes du Zalagh qui ferme l’horizon et domine Fès vers le Nord.

 

Aujourd’hui, la gare routière principale de Fès a eu raison du vallon verdoyant qui a disparu sous le béton et le goudron ; les campagnards qui venaient vendre le produit de leurs élevages ou de leurs jardins, les bateleurs, musiciens, charmeurs de serpent et autres conteurs du souk el-Khémis ont laissé la place à des taxis circulant en tous sens, aux files de bus ou de cars, sur fond de pollution et de nuisances sonores.

 

Vue aérienne dans les années 1950 avec au premier plan Bab Mahrouk. Vue sur la casbah des Filala aussi appelée casbah An Nouar (casbah des fleurs) et derrière sur le quartier de Boujeloud dont on aperçoit la mosquée. La future gare routière s’installera sur la partie en bas à gauche, non visible sur la photo ci-dessous

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