Cliché à la une : « maison où a été tué le Père Fabre, au cours de l’insurrection de Fès en avril 1912 ». Il s’agit d’un cliché anonyme, et non daté mais je pense qu’il a été pris vers 1914/1915. La maison dont il est question est l’Hôtel de France, situé en médina, près de la médersa Bou Inania, dans une petite rue entre les deux Talaâ. Elle est d’ailleurs à vendre actuellement ! Le père franciscain de droite est certainement le Père Dominique Bouchery ( comparaison avec d’autres photos) qui a succédé au Père Michel Fabre.

Le père Michel FABRE est le premier aumônier catholique de Fès et la première église de Fès, des temps modernes, la chapelle Saint Michel a été ainsi nommée en souvenir du Père Michel.

J’ai trouvé quelques informations sur la vie du père Fabre.

Michel Fabre de son vrai nom Cyprien-Marius Fabre est né le 25 novembre 1880, à Monclarat, dans le Rouergue. Son père, Pierre Fabre, et sa mère, Eugénie Pujol, étaient des aveyronnais «  de vieille race et des chrétiens de vieille foi ». La famille était relativement pauvre même si les Fabre étaient propriétaires d’une maisonnette modeste et de quelques terres alentours qui ne suffisaient pas aux besoins de leur nombreuse famille. Le père était berger de troupeaux de brebis qui paissaient dans les bruyères parfumées du Larzac….pas encore occupé par les militaires et/ou les écolos. 

 La mère élevait ses 5 enfants et travaillait le petit domaine environnant. Cyprien était le dernier d’une fratrie de 6 composée de 4 filles et 2 garçons ( en fait ils ne furent au maximum que 5 vivants car la troisième fille Louise-Emilie est morte à l’âge de 2 ans et a été « remplacée » par une autre fille, qui portait d’ailleurs le même prénom). Cette dernière fille entre dans les ordres et les 2 garçons « échappent au monde » en devenant franciscains. 

 Cyprien bien plus jeune que ses aînés tenait compagnie à sa mère et était très attaché à elle. Il est décrit comme un enfant compatissant et bon, ne tolérant pas de voir pleurer les enfants de son âge, dévoué, sage et pieux. Très tôt il devient enfant de choeur à l’église paroissiale et accompagne le curé dans ses visites aux malades. Cependant il est aussi un grand bout-en-train et un intrépide joueur. 

 Il fréquente l’école primaire mixte du Nouzet, petit hameau proche de Montclarat. L’école est tenue par une « digne institutrice, capable et judicieuse, mais surtout , chrétienne convaincue et pratiquante ». 

 En 1885, le plus âgé des 2 frères -12 ans- postule pour entrer au Collège Séraphique ( de l’ordre des franciscains) de Bordeaux. Ses médiocres aptitudes intellectuelles ne lui permettent pas un accès direct au séminaire mais il réussira finalement à devenir franciscain en Terre-Sainte. 

 Les lettres de son frère et de sa soeur religieuse, missionnaire en Grèce, l’environnement particulièrement pieux dans lequel il évolue, amènent Cyprien à 12 ans à vouloir devenir lui aussi missionnaire.

Doté de bonnes facultés intellectuelles il est admis, en 1893, au Collège Séraphique de Bordeaux où il fait 5 ans d’études. Ce collège est réservé à ceux qu’attirent la vie et les missions franciscaines. 

 Il entre ensuite au Noviciat à Pau et devient frère Michel le jour de sa prise d’habit en août 1898. Il est apprécié sans se faire remarquer : rien d’extraordinaire ne le signale à l’attention de ses supérieurs qui n’ont jamais eu le moindre reproche à lui faire. Un an plus tard il prononce ses voeux et part pour Béziers pour faire des études de philosophie et continuer sa formation franciscaine avec le désir de partir comme missionnaire en Chine. 

 Il doit auparavant accomplir son service militaire et fin 1901, le Frère Michel est incorporé pour 3 ans au 158ème régiment d’infanterie alpine à Lyon, comme simple soldat et non comme aumônier. 

 À l’issue il rejoint Fribourg en Suisse pour suivre des cours à l’Université Catholique. En octobre 1905 il prononce ses voeux définitifs et solennels et sera ordonné prêtre en août 1907. Il termine à Fribourg ses études de théologie, et suit 2 années de préparation à la prédication. Il assure également des fonctions d’enseignant.

En mai 1911 il est désigné pour le Maroc comme aumônier militaire et doit partir dans les 3 jours, sans pouvoir aller revoir ses parents. «  Mon père et ma mère!  Ah si vous les connaissiez ! Ce sont de si bons chrétiens ! Ils seraient heureux si je mourrais en martyr » dit-il à son supérieur qui lui demande quelle sera la réaction de ses parents en apprenant son départ.

Il arrive à Casablanca le 8 juin 1911. La situation des aumôniers militaires à cette époque est inconfortable : ils sont envoyés par l’Aumônerie militaire coloniale libre mais ils ne sont pas accrédités auprès du corps expéditionnaire. Ils suivent les colonnes qui vont vers l’intérieur du pays et doivent négocier leur présence auprès des autorités militaires locales. Ils ne sont pas autorisés à entrer dans les hôpitaux de campagne s’ils n’ont pas été demandés par le malade lui même et le Père Michel raconte une anecdote où il est réveillé en pleine nuit par un médecin de l’hôpital lui demandant de venir assister un de ses patients, déjà inconscient et qui va mourir. « Je ne peux pas vous laisser entrer dans l’hôpital puisque les règlements le défendent ; il faut vous le savez que le malade ait demandé lui-même le prêtre. Mais vous pourrez l’absoudre par la fenêtre, il se trouve tout à côté » ! Et le lendemain un officier vient lui demander de faire l’enterrement du malade mort la veille.

Peu à peu les aumôniers – ils ne sont que 2 en 1911 – trouvent leur place et sont acceptés dans les hôpitaux où en dehors de leur ministère religieux ils rendent de petits services aux malades et aux blessés qu’ils ravitaillent en tabac, encre et papier à lettres, journaux etc.. Ils écrivent aussi aux familles pour donner des nouvelles, bonnes ou mauvaises.

Le Père Michel après quelques mois à Meknès, prend la route de Fès le 26 décembre 1911 et il arrive le 29 décembre. Il va dans un premier temps voir comment il peut exercer son ministère à Fès car si une certaine tolérance s’était établie concernant la présence des aumôniers, elle dépendait toujours du bon vouloir des autorités militaires, qui elles-mêmes pouvaient se trouver en difficulté en acceptant la présence d’aumôniers non officiellement accrédités. 
Il fallut attendre le 13 février 1912 pour que M.Millerand , ministre de la guerre autorise les aumôniers à accomplir leurs fonctions auprès des armées et plus particulièrement pour le Père Michel Fabre à l’hôpital Auvert.

Le père Michel, dans sa correspondance avec ses supérieurs de Fribourg, écrit qu’à cette époque (hiver 1912) l’hôpital est presque vide, occupé uniquement par quelques soldats indigènes. Il ajoute qu’au printemps il n’en serait pas de même car on attendait de nombreux colons français et les troupes afflueraient pour marcher sur Taza et ouvrir la route de l’Algérie.

La situation à Fès en cette fin d’hiver est plus tendue ; des rumeurs circulaient sur la signature du traité de protectorat ce qui inquiétait certains milieux marocains. Un jour de mars un soldat marocain tue un officier français en plein champ de manoeuvres et le 19 mars 1912 le Père Fabre faisait son premier enterrement à Fès. 
Fin mars on se bat au sud , du côté de Sefrou et il y a de nombreux blessés.

Le père Fabre apprenait le 10 avril que sa mère était décédée dix jours avant la veille des Rameaux (son père était décédé le 28 septembre 1911) et il en fut particulièrement atterré. On sait l’attachement que le jeune Cyprien Fabre avait pour sa mère et dans une lettre adressée au directeur du Collège Séraphique le 16 avril 1912 le Père Michel évoque « cette nouvelle épreuve » pour lui : «  je bénis la main de Dieu qui nous éprouve si cruellement, et lui offre ce nouveau sacrifice pour la conversion de ce Maroc infidèle, qui m’enlève la consolation de revoir mes parents vivants sur cette misérable terre ».

Et c’est le lendemain 17 avril 1912 que le Père Michel Fabre sera tué lors de la révolte de certains askris de la Casbah des Cherarda . Vers 13h15, les troupes chérifiennes révoltées, se dirigèrent vers l’hôtel français où le Père Michel prenait régulièrement ses repas en compagnie de plusieurs de ses compagnons. Selon les récits des témoins, la propriétaire de l’hôtel, Mme Imberdis, se précipita pour fermer la porte, et juste à ce moment rentra le capitaine de Fabry qui était poursuivi par les soldats révoltés. Mme Imberdis eut le temps de fermer la porte et reçut au travers de celle-ci une balle qui la tua. 

 Les assaillants commencent à enfoncer la porte menant à l’étage où s’étaient réfugiés les français présents dans l’hôtel. « Le Père Fabre proposa de descendre pour essayer de calmer les assiégeants, pas un de nous n’eut l’idée de l’en empêcher. Il descendit donc et il se nomma aux soldats en disant Marabout, Marabout. C’est juste à ce moment que la porte céda. Nous n’avons pas entendu un cri ; et c’est seulement le soir à 5 heures, en tentant une reconnaissance, que nous avons trouvé son cadavre dans la cour, à quatre mètres de l’escalier. Il avait la gorge tranchée, et plusieurs coups de poignard. Son habit avait été enlevé »…

 « Il est descendu de son refuge, s’exposant à une mort certaine, pour tenter de calmer les assaillants et donc pour sauver ses compagnons. Il a fait cela par un mouvement de noble charité, mais simplement , naturellement, comme il avait l’habitude de faire toutes choses ».

Il n’avait pas encore 32 ans.

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Illustration de Bernardin Fernique

Pour certains il est mort en martyr comme il l’avait souvent souhaité. Il ne m’appartient pas de dire si c’est là être un martyr mais je ne peux m’empêcher de relever le contexte dans lequel le Père Michel est mort : il venait d’apprendre le décès de sa mère tant aimée. Aurait-il eu la même conduite dans un autre contexte ? Personne ne peut le dire. 

Ceci n’enlève rien à son courage et à la valeur de son geste.

C’est à la demande de Lyautey que fut donné le nom de Saint Michel, en hommage au sacrifice du Père Michel Fabre, à la chapelle bâtie dans l’ancienne maison des télégraphistes dont plusieurs périrent lors de ces événements d’avril 1912. Cette chapelle fut ouverte en septembre 1912 et des offices y furent célébrés jusqu’en 1957 où elle est redevenue une demeure profane.

Le Père Michel Fabre fut enseveli provisoirement dans la fosse commune des jardins de l’hôpital Auvert (son corps portait le numéro 13) avec les victimes des émeutes de Fès, puis transféré au cimetière de Dar Debibagh comme la grande majorité des tués d’avril 1912 où, quelques jours après la cérémonie du 6 mai à Auvert, eut lieu une seconde cérémonie. Il  repose maintenant, au côté du Père Philippe Pimbert, dans la tombe des Pères franciscains du cimetière européen de Dar Mahrès à  Fès, où il a été ramené depuis le petit cimetière de Dar Debibagh vers 1970.

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                                                                        Père Michel Fabre

   Pour les éléments biographiques du Père Fabre, j’ai utilisé l’ouvrage du R.P. Marie Lucien Dané O.F.M. Le P. Michel Fabre, franciscain aumônier militaire. 295 pages. Imprimerie franciscaine missionnaire. Vanves. Juillet 1912