Cliché à la une : Le Sanctuaire de Moulay-Idriss, vers 1925 ; au premier plan les allées couvertes de roseaux de la Kissaria.

Certains édifices religieux ont acquis un caractère horm, c’est à dire sacré, leur conférant un droit d’asile. Ce caractère semble exister depuis les temps pré-islamiques où un droit d’asile était rattaché à la Kaaba de la Mecque érigée par Abraham et son fils Ismaël. Elle fut décrétée sacrée par Dieu lui-même, d’où le respect sacré de son site naturel et la possibilité pour celui qui voulait s’y réfugier de bénéficier du droit d’inviolabilité lié à cet espace.
En principe tout individu pouvait bénéficier de ce droit d’asile mais il me semble qu’à différentes époques des restrictions furent apportées pour exclure de ce bénéfice certains criminels.

Cet usage s’est poursuivi avec l’Islam : l’autorité politico-administrative, en reconnaissant cette tradition religieuse et culturelle, acceptait de se dépouiller d’une partie de son pouvoir judiciaire ou répressif au profit du Saint qui protégeait ceux qui se réfugiaient auprès de lui.

Plusieurs sanctuaires à Fès ont acquis un caractère horm leur conférant un droit d’asile ; ils sont en quelque sorte la réplique du horm de la Mecque. Nous parlerons ici du horm du sanctuaire de Moulay Idriss, espace sacré où rayonne la présence imperceptible du Saint, protecteur de Fès et de ses habitants. Le horm comprend non seulement le sanctuaire mais aussi une partie du quartier avoisinant ; la circulation dans cette partie de la ville était jadis interdite aux non-musulmans.

À Fès lorsque l’on approche du sanctuaire de Moulay-Idriss , quel que soit le côté par lequel on arrive, on passe en dessous du mi’arad, sorte de traverse horizontale en bois, polie par les mains et le temps, placée à hauteur d’épaule qui interdit l’entrée à cheval ou aux bêtes de charge. C’est aussi une façon d’être obligé de s’incliner à chaque fois que l’on pénètre dans l’espace sanctifié de Moulay-Idriss. Cet environnement est inviolable et les personnes menacées de poursuite peuvent s’y réfugier. C’est le droit d’asile.

016 Le Horm

Le horm

Henri Bressolette dans À la découverte de Fès (2016. Éditions L’Harmattan) explique le droit d‘asile par différentes légendes :

 Un sultan ayant condamné à mort un caïd, celui-ci se réfugia dans le sanctuaire et refusa d’en sortir malgré les ordres péremptoires du sultan ; ce dernier dépêcha le bourreau pour décapiter le caïd dans le temple même. Le bourreau y pénétra, mais au moment où il levait le bras pour exécuter le malheureux, le bras s’immobilisa … Le sultan publia un dahir qui fit du temple un horm. Une autre fois, un autre sultan ayant ordonné la mort d’un malheureux, le condamné courut se réfugier dans le sanctuaire. Les moghaznis envoyés à sa poursuite, arrivés à dix mètres du temple, disparurent dans la terre qui s’ouvrit. C’est ce miracle qui agrandit le horm de dix mètres.
La tradition attribue à Moulay Ismail la création du périmètre sacré autour du sanctuaire. C’est à ce souverain que l’on devrait la mise en place des rondins de bois qui délimitent le horm et le pavage des ruelles. Selon une autre version, moins acceptable, l’enceinte aurait été tracée sous le règne même d’Idriss II et correspondrait à l’emplacement des tentes de son entourage autour du Dar el Qaitoun.

La zaouia Moulay-Idriss à Fès avait toute une organisation pour permettre l’exercice du droit de refuge et éviter l’encombrement du sanctuaire proprement dit. Le makhzen avait fait construire dans l’enceinte du « horm » des maisons où tous les mzaougin, réfugiés, pouvaient trouver des chambres.

On a pu voir, réfugiés dans cette zone toutes sortes d’individus venus pour les motifs les plus divers : meurtriers, voleurs, caïds destitués craignant l’arrestation ou débiteurs insolvables. Quand un criminel important se réfugie à Moulay-Idriss en principe on ne l’arrête pas mais le pacha fait mettre des gardes à l’entrée de toutes les ruelles menant à la zaouia. Parmi les personnages réfugiés, on cite le propre frère de Moulay Hassan, Moulay el Hossaïn, qui, ayant échoué dans un complot contre le souverain, demeura au horm plusieurs années et ne quitta ce lieu sacré qu’après avoir obtenu le pardon de son frère.

Les mzaougin peuvent cependant sortir pour aller comparaître devant les autorités de la ville. Dans ce cas ils emmènent avec eux une planche, la louha de Moulay-Idriss, qui leur permet de conserver le statut d’inviolabilité liée au « horm ». (La louha aurait été, selon la légende, la planchette d’écolier de Moulay-Idriss). S’il y a plusieurs délinquants c’est le mokkadem accompagnateur qui porte la planchette protégeant le groupe.

Ils sont alors accompagnés par le mokkadem de la zaouia qui leur sert de sauf-conduit. Sous la protection tutélaire de Moulay-Idriss ( mais aussi de quelques uns des marabouts les plus vénérés de Fès) ils peuvent prendre le temps – des allers-retours sont possibles entre les autorités et la zaouia, tant qu’ils conservent la planchette – de négocier une solution plus avantageuse pour eux.

Dans quelques cas exceptionnels le droit d’asile a été levé et le criminel contraint de quitter le « horm ».

005 My Idriss

Entrée de Moulay-Idriss

J’ai retrouvé dans le Courrier du Maroc du 28 novembre 1953 une note de M. le batonnier Kaïd Hammou à propos de cette remise en cause du droit d’asile.
Son propos faisait suite à une information donnée par le journal selon laquelle le droit d’asile avait été suspendu en 1902, par le Sultan Moulay Abdelazziz qui aurait fait envahir le horm par ses soldats afin d’arrêter l’assassin d’un missionnaire anglais David James Cooper..

(J’ajoute que ce missionnaire fut d’ailleurs le premier occupant du cimetière international situé près de Msalla es Soltane, sa tombe porte le N°1).

« Je vous avoue, qu’ainsi présentée, cette violation d’un sanctuaire sacré unique dans les annales de l’histoire avait beaucoup ému, ceux qui jusqu’à ce jour, avaient crû que jamais dans le passé un Sultan ou un Pacha n’auraient osé se permettre de l’accomplir sans encourir l’opprobre de la malédiction de l’Islam tout entier.

La vérité est tout autre, et sans vouloir défendre la mémoire du Sultan Moulay Abdelazziz, il est important de rétablir les faits, ne serait-ce que pour justifier la déférence qui a toujours entouré une tradition éminemment respectable.

Voici comment, en effet, notre ancien confrère Maître Essafi, dont l’érudition est incontestée, rapporte le fait auquel il est fait allusion.

Moulay Abdelazziz régnant, un missionnaire anglais circulait à la médina de Fès et s’arrêtait un peu longuement devant la grande porte de la Mosquée Quaraouyine, ses livres de piété ressemblant à un objet étrange, inconnu à cette époque, de là l’hostilité, puis la fureur d’un chérif d’Ouezzan, Sidi Mohamed Laroussi, originaire de Béni Arous, qui se précipita sur le missionnaire et l’abattit d’un coup de poignard. »

(Dans son livre Fès avant le Protectorat, Roger Le Tourneau, écrit qu’un « missionnaire, l’anglais Cooper, fût assassiné en 1902 près du mausolée de Moulay Idriss par un fanatique qui avait décidé de tuer le premier européen qu’il rencontrerait »)

« Son geste accompli, le meurtrier se réfugia à Moulay-Idriss.

L’Angleterre éleva aussitôt des protestations véhémentes et exigea la punition du coupable par l’application de la loi coranique du talion. En vain le Makhzen fit valoir les dangers d’une telle mesure, offrit des compensations et versa une indemnité aux parents de la victime.

L’inflexible Albion demandait la tête du coupable et finalement menaça d’une démonstration navale ; il fallut céder.

Pour faire sortir le meurtrier du « horm », le Sultan respecta la coutume en vigueur, c’est à dire qu’il envoya à l’intéressé un Coran, un chapelet et un notable réputé garant de sa sécurité. Moyennant quoi le mokkadem du « horm » remit à Si Laroussi la « louha », planchette sacrée qui assurait son inviolabilité et l’accompagna chez le Sultan.

Arrivé devant le Sultan Abdelazziz, il fût sommairement interrogé, puis dépouillé de sa planchette sacrée qui revint à Moulay-Idriss avec le mokkadem congédié.

Le lendemain matin, le Chérif Laroussi, meurtrier du missionnaire, fut fusillé devant la porte de la Makina , dans le grand Méchouar en présence des Vizirs et de la Cour ainsi que de nombreuses autorités et notabilités de la ville.

Comme on le voit, c’est contraint et forcé, et sans doute, la mort dans l’âme, que Moulay Abdelazziz, pour préserver le Maroc, d’un malheur plus grand, dût commettre le sacrilège, auquel aucun de ses prédécesseurs n’aurait même songé. Du reste, tous les malheurs qui se sont abattus sur lui par la suite, la croyance populaire les attribue à cet instant de faiblesse.

Depuis l’installation du Protectorat, ce droit d’asile est scrupuleusement respecté même surtout par les autorités françaises.

Il y a quelques mois, nous avons vu comparaître devant la Cour d’Appel de Rabat, un individu, porteur de la « louha » sacrée. La Cour, après lui avoir infligé une forte peine de prison, qui normalement eut entraîné son incarcération immédiate, s’est trouvée dans l’obligation de le laisser partir avec sa planchette, au grand désespoir de M. l’avocat général qui avait requis la condamnation.

Cette coutume quoi qu’il en coûte à notre conception de la loi moderne doit continuer à être respectée, jusqu’au jour que nous espérons très proche où elle disparaîtra sans qu’aucune mesure législative ou autre ne la prohibe.

Dans l’ancien temps, elle paraissait justifiée, par l’arbitraire et la rudesse de certaines décisions administratives ou judiciaires. Aujourd’hui, qu’un code pénal et un code de procédure pénale, viennent d’être promulgués, accompagnés d’une judicieuse réorganisation et une modernisation de la justice Makhzen qui assureront aux justiciables marocains, les mêmes garanties et la même protection que la justice française, ce droit d’asile tombera de lui-même en désuétude.

Il ne restera que comme le souvenir d’un frein que la sagesse et la foi populaires avaient mis aux abus que permettait l’omnipotence d’un régime révolu. »

009 My Idriss

 

Outre la suspension du droit d’asile bien argumentée par le batonnier Kaïd Hammou, le droit d’asile conféré au « horm » de Moulay-Idriss fut levé  en 1948/49. Il s’agissait alors d’une affaire de viol : un jeune voyou avait agressé, puis violé, une jeune fille issue d’une famille de notables fasi. Il s’apprêtait à la tuer quand un juif passant par là, vint à son secours et mit l’agresseur en fuite.

Le voyou se réfugia à Moulay-Idriss d’où il fut extrait sur ordre du Sultan et livré sans autre formalité pour un premier châtiment exemplaire qu’était le « Thouaf », promenade à dos d’âne, enchaîné, tourné à revers de l’animal et vilipendé par la foule.

Dans les années 1953/54 les autorités françaises en accord avec les autorités marocaines de l’époque, ont demandé la remise en cause de ce droit d’asile. La demande « officielle » était d’éviter qu’un monument religieux ne serve de refuge ou de repaire nocturne pour des délinquants, trafiquants d’alcool, contrebandiers de kif ou autres voleurs à la tire. Les auteurs de ces conduites inadaptées ne devaient pas pouvoir trouver refuge dans un lieu de prière ou dans le souk bordant le sanctuaire et délimité par les mi’arad, les célèbres barrières de bois.

Un autre argument était qu’il y avait une dérive du droit de « horm » car il y avait altération et abus d’un droit qui n’était plus strictement territorial, attaché à un enclos et à des barrières, mais avait tendance à devenir personnel, c’est à dire invocable grâce à une protection demandée et accordée par le mokkadem des Chorfas.

En fait je pense que l’idée sous-jacente était plutôt de priver de lieu de refuge et d’immunité les nationalistes marocains qui, depuis la déposition du Sultan Mohammed V et l’accession au trône de Mohammed ben Arafa (d’ailleurs intronisé sous le nom de Mohammed VI), avaient radicalisé leurs actions qui devenaient de plus en plus violentes et hors-la-loi.

Je ne sais pas si ce droit de « horm » existe toujours.

021 Tronc et rue

Tronc et rue le long du sanctuaire