Cliché à la une : Tombe des ressortissants espagnols transférés du cimetière international de Ben Debbab au cimetière de Dhar Mahrès le 10 octobre 1971.

Dans l’article précédent « À propos du droit d’asile au Horm de Moulay-Idriss » nous avons évoqué l’assassinat du missionnaire anglais David James Cooper qui fut le premier défunt inhumé au cimetière international de Fès.

Le cimetière international également appelé cimetière consulaire est le premier cimetière  chrétien  de Fès ; il était situé près de la Msalla es Soltane, à Ben Debbab, au nord-ouest de la Casbah des Cherarda. Il avait une superficie de 1350 m2 et était prévu pour recevoir 212 sépultures. Le terrain a été donné, en octobre 1902, par Sa Majesté le Sultan Moulay Abd el Aziz, terrain situé en vue de son palais, par conséquent sous sa haute protection.

Avant la création de ce cimetière les défunts européens étaient enterrés dans un cimetière sur la colline de Ed Dhar Mahrès (voir Le cimetière juif de Fès).

 » Jusque-là , les chrétiens qui mouraient à Fès étaient enterrés à  » Ed Dhar El Mehraz » (la colline du mortier, pièce d’artillerie), au cimetière établi à cet endroit pour recevoir les Juifs morts hors de la ville et que les coutumes musulmanes, qui interdisent l’introduction d’un cadavre dans une ville, ne permettent pas d’enterrer au cimetière juif placé à l’intérieur des portes de Fès Ed Djedid »  dans « Description de la ville de Fès » de Michaux-Bellaire en 1906.

Le nouveau cimetière européen de Ben Debbab a été « inauguré » peu après sa concession, par le missionnaire anglais, le docteur Cooper, assassiné par un fanatique devant la porte de la mosquée de Qaraouyin, tandis qu’il marchandait des nattes de Rabat, dont le marché se tient à cet endroit tous les vendredis.( Michaux-Bellaire).  Sa tombe porte d’ailleurs le n° 1.
Il a été suivi quelques temps après par M. Verdon , officier anglais, instructeur au service du Sultan, qui se tua en tombant d’une terrasse où il aidait au gonflement d’un ballon que l’on voulait lancer pour une fête. Selon la liste des inhumés au cimetière international que j’ai retrouvée, Nevic de Verdon, est donné comme décédé le 12-9-1902 ; il est donc probable qu’il ait été inhumé temporairement dans un autre lieu – peut-être à Ed Dhar  El Mahrès – avant son transfert au cimetière consulaire où sa tombe porte le n° 3.

La mère du vice-consul anglais, morte en 1898, et qui avait été enterrée à Ed Dhar El Mahrès, repose également au cimetière européen où elle a été transportée après son ouverture.

Ce cimetière était régi par le corps diplomatique, et chaque consulat tenait à tour de rôle le registre des inhumations. Celles-ci étaient tarifées de cinq à dix réaux suivant le régime, à temps limité ou à perpétuité. Trois tombes ont été concédées à titre perpétuel au Consulat britannique le 7 juin 1913.  À l’origine le cimetière n’est pas entouré de murs, afin, dit-on, de ne pas attirer l’attention et de passer inaperçu.

En 1912, les tués, militaires ou civils, des émeutes de Fès ne furent pas enterrés au cimetière international mais au cimetière de Dar Debbibagh, créé/agrandi à cette occasion, près des casernements militaires français. À partir de 1916, il n’y avait pratiquement plus d’emplacements disponibles  à Dar Debbibagh et la création d’un nouveau cimetière est demandée par les autorités.

En 1916, au moment de la création à  Dhar Mahrès du nouveau cimetière européen – qui existe toujours -, il y avait, au cimetière international de Ben Debbab, 46 tombes ; les dernières inhumations furent faites en 1923/1924 selon la liste officielle.  C’est un grec Constantin Miltiadis qui aurait fermé l’ère des inhumations consulaires. Au total 141 personnes ont été inhumées dans ce cimetière, sur une période d’une vingtaine d’années

Une centaine de personnes a donc été enterrée après la création de Dhar Mahrès, j’ignore pour quelles raisons les inhumations ont cessé au cimetière consulaire en 1923, alors qu’il restait encore environ 70 emplacements disponibles.

La liste des personnes inhumées au cimetière consulaire de Ben Debbab montre que ce cimetière fut surtout celui de la communauté espagnole (82 tombes sur 141) et que la presque totalité des inhumations après 1916 furent espagnoles. On remarque aussi l’importance de la mortalité infantile : les enfants représentent près de 40 % des personnes enterrées et 9o % d’entre eux sont morts avant 5 ans.

J’ai peu d’informations sur l’histoire de ce cimetière si ce n’est que les autorités consulaires responsables n’ont jamais mis un grand enthousiasme pour l’entretenir.

En novembre 1947, le journaliste fasi Michel Kamm attirait l’attention de la population sur l’état de fâcheux abandon du cimetière. De nombreuses tombes sont vandalisées, beaucoup sont anonymes, les inscriptions d’origine ayant disparu. Seule une vingtaine de tombes ont encore des inscriptions ou des éléments de piété. Ces dégradations sont à l’époque imputées à « l’infâme bidonville voisin, la casbah ben Debbab » qui aurait pillé « toutes les croix pour en faire du feu, tous les marbres et les pierres pour des usages indéterminés ».
Le journaliste évoque la tombe du lieutenant instructeur William Redman de la mission d’instruction des troupes chérifiennes, tué à la bataille de mai 1912 à Hadjla Kohla à laquelle il participait avec la colonne Gouraud. Il n’a pu recueillir de la pierre tombale que quelques fragments, « comme un puzzle » pour reconstituer l’inscription mortuaire.
Les tombes de deux autres instructeurs anglais de l’armée chérifienne, sont également « à peu près détruites ».
Quelques tombes espagnoles des plus vieilles familles de Fès sont en meilleur état et semblent fleuries occasionnellement et Michel Kamm cite les noms de Carmen Hurtado, de Faustino Marquez, de Carmencita Rodriguez Pelayo.

Le transfert des tombes du cimetière consulaire de Ben Debbab vers Dhar Mahrès s’est posé vers 1950, dans la mesure où le cimetière n’était ni utilisé ni entretenu. Il n’a pas été possible de trouver un accord entre la municipalité et les consulats concernés – personne ne voulait payer les frais de transfert !! Il faudra attendre plus de vingt ans pour qu’une solution soit trouvée …

En 1953 le contrôleur d’arrondissement de Fès-Djedid-Mellah attire l’attention du chef des services Municipaux sur « un petit enclos isolé» qui se trouve être le cimetière international. Les tombes paraissent être abandonnées depuis longtemps déjà, et il ne semble pas que ni l’administration ni aucun organisme privé ne s’inquiète de leur mauvais état. La grille en fer forgé qui en protège l’accès est rouillée et en partie descellée, ce qui favorise la pénétration dans le cimetière et les dégradations.
Des ordres sont donnés au moqadem de la Casbah ben Debbab pour qu’il exerce une surveillance afin que les tombes ne soient pas profanées et que les objets de piété qui s’y trouvent encore ne soient pas dérobés.

Ce cimetière se trouvait dans la zone d’extension de la médina et le fonctionnaire auteur du courrier demandait si des mesures soit de déplacement soit de conservation avaient été envisagées…ce qui laisse penser que rien n’avait été prévu !

J’ai photographié, il y a quelques années, au cimetière de Dhar Mahrès, 2 tombes : l’une concernait le transfert des ressortissants espagnols du cimetière international « Ben Debbab » le 10 octobre 1971 et il me semble pouvoir lire la date de la dernière sépulture en 1923.
L’autre concernait les ressortissants français et les dernières sépultures dataient de 1917.

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Photographie de la pierre tombale des ressortissants français transférés du cimetière international.

Je ne sais pas ce que sont devenus les restes des européens non français ou non espagnols, car je n’ai pas vu leurs tombes à Dhar Mahrès. Ils ont peut-être été rapatriés dans leur pays d’origine, avant ou en même temps que le transfert des espagnols et des français en octobre 1971. Ils sont peut-être aussi restés en terre marocaine !

La liste des inhumés fait mention de 82 espagnols, 21 français, 16 italiens, 10 anglais ou anglo-maltais, 7 grecs, 3 suisses, 1 portugais et 1 turc.

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Tombe des ressortissants français transférés du cimetière international au cimetière de Dhar Mahrès en octobre 1971