Image à la une : Oued Sefrou (Planche couleur, tirée par G. Kadar, d’après un tableau de J-F Bouchor)

Cette tendre vision d’or rose, hautes murailles surplombant une eau diaphane et bruissante, c’est, à trente-trois kilomètres de Fès et à huit cents mètres d’altitude, l’oasis de Sefrou, au pied du mont, et traversée par l’oued du même nom. Auprès de l’habituelle végétation marocaine, les arbres fruitiers de nos pays tempérés nous offrent la surprise de leurs verdoyants feuillages.

Sefrou est en grande partie une colonie juive. Il y en a toujours eu dans le Maghreb, se mêlant aux berbères. Il y en avait déjà à Carthage. Des Juifs arrivèrent au II ème siècle avec les Vandales. Plus tard, ils commercèrent avec leurs coreligionnaires d’Espagne : ceux-ci, malmenés par les Wisigoths, passèrent au Maroc et s’établirent un peu partout. Enfin, au XV ème siècle, quand les souverains espagnols décrétèrent l’expulsion en masse de tous les Juifs de l’Andalousie, ceux-ci accoururent en foule et tâchèrent de se fondre dans les tribus déjà arabisées par les coutumes et la langue. On les toléra mais avec dédain et défiance.

Sefrou s’éleva sur l’emplacement primitif de Habouna, et prit de plus en plus d’importance quand sa population s’accrut des Juifs de Debdou et du Tafilalet. On leur imposa un costume spécial, la lévite noire et le mouchoir bleu à pois blancs, que les jeunes abandonnent malgré l’ordonnance marocaine ; on les a chargés d’impôts particuliers ; on les a contraints d’habiter des « mellahs » ; on les a souvent razziés et massacrés. Cependant ils ont tenu bon, habitués au malheur, et à Sefrou ils vivent tranquilles malgré leur infériorité sociale. Les fillettes délaissent volontiers le mellah aussi noir et sale que les « bassi » du vieux Naples, viennent laver les vaisselles et les linges et barboter, au soleil du matin, dans cette eau pure, réalisant un tableau joyeusement biblique.

Tandis qu’il peignait, entouré de petits Marocains, le peintre eut la grande surprise de les entendre fredonner : « Adieu l’hiver morose, Vive la rose », un des chants populaires recueillis par son frère le poète Maurice Bouchor ; puis s’enhardissant, les enfants chantèrent à pleine voix : « Que notre Alsace est belle » et « Où t’en vas-tu, soldat de France », chansons apprises, dans ce bled lointain, de leur vaillant instituteur.

dans Fès, ville sainte de Camille MAUCLAIR et J-F BOUCHOR Éditions Henri Laurens Paris 1930