J’ai trouvé une photo de 1925, d’un Goliath-Jupiter de l’escadrille 5B2 à l’abri dans un hangar du terrain d’aviation de Dhar Mahrès. C’était avant le cyclone du 29 novembre 1925 qui a détruit les hangars et une bonne partie des avions Bréguet 14 et Goliath utilisés pour le soutien aérien des troupes françaises pendant la guerre du Rif :  Cyclone du 29 novembre 1925 à Fès

Je profite de ce nouvel article pour donner quelques informations sur le rôle de ce bombardier dans la guerre du Rif.

En 1918, suite à l’apparition de bombardiers allemands dans le ciel de Paris, le gouvernement français demande aux industriels en avril de lui proposer un avion capable de transporter une à deux tonnes de bombes pour aller bombarder Berlin et Essen.

Les frères Farman dans leur usine de Billancourt présentent fin 1918 un prototype bi-moteur répondant aux exigences des autorités et qui dans les six premiers mois de 1919 bat différends records d’altitude avec charge : le Farman « Goliath » est né ; en mai 1919 l’idée d’un long raid vers l’Afrique est envisagé et réalisé vers Dakar en août 1919.

La guerre étant finie … l’appareil, considéré comme le plus fiable d’Europe, est utilisé en transport commercial de façon régulière et intensive.

Dès 1921, le bi-moteur Farman Goliath intéresse le Ministère de la Guerre qui commande 64 appareils (autant que ce qui existe en utilisation commerciale) en version bombardier de nuit pour les régiments de bombardement et l’aéronautique navale.

Vers 1923, d’autres commandes sont passées : des moteurs Jupiter équipent les avions bombardiers et les hydravions torpilleurs de la Marine.

En janvier 1925, l’escadrille 5B2 de bombardiers Goliath-Jupiter équipés en terrestre est  créée au Centre aéronautique de Cuers ; fin août 1925, elle est mise à la disposition du commandement militaire du Maroc pour les opérations de guerre dans le Rif : 5 « Goliath-Jupiter » décollent de Cuers pour Casablanca et rejoignent Fès le 5 septembre 1925 ; le 8 septembre les avions de l’escadrille 5B2 effectuent leur première mission de bombardement avec pour objectif Adjdir.

La géographie particulière du Rif et celle du Maroc en général pousse les Français à recourir aux possibilités de l’aviation dès les premières campagnes de « pacification ». En 1924 des appareils sont déployés sur des aérodromes permanents, face au Rif, à Ouezzane, Taza, Meknès et Fès. À partir de ces aérodromes du nord marocain, les équipages des Breguet interviennent au profit des colonnes de secours qui doivent lutter pied à pied contre le soulèvement progressif de tribus pourtant en cours de pacification. L’aviation militaire fournit une aide précieuse à ces groupes mobiles : elle les éclaire, les protège, les dégage à la mitrailleuse ou à la bombe quand la pression et l’étreinte dissidentes deviennent trop angoissantes. Elle surveille les postes encerclés : volant à une dizaine de mètres de haut, malgré les tirs très précis des Rifains, les aviateurs larguent des sacs de glace, de médicaments, de grenades et de cartouches, de courrier aux petites garnisons isolées. L’aviation fournit l’essentiel des renseignements sur les positions et la progression des troupes rifaines, mais aussi des troupes françaises car un certain nombre de postes encerclés ne peuvent plus transmettre par optique.

En avril 1925, entre 4 000 et 6 000 combattants rifains pénètrent dans la zone française. Alternant jeu d’influences et menaces, Abd el-Krim parvient rapidement à rallier la majorité des tribus présentes entre l’Ouergha et le pays des Beni Zeroual. Abd el-Krim mène une série d’offensives en direction de Fez, la capitale régionale, et de Taza, qui commande la route vers l’Algérie et qui sert de base de repli aux Français. Mais plus que des positions stratégiques, les villes sont devenues un symbole pour les deux camps  : si Abd el-Krim rêve d’une reconnaissance de facto et de jure de la République rifaine, Lyautey sait que la prise d’une seule ville serait un coup terrible porté à la pacification du Maroc. On fait appel à l’aviation pour sauver les deux villes. Alors qu’Abd el-Krim concentre pour la première fois une grande partie de ses forces en un seul point, on utilise les Goliath-Jupiter, bombardiers lourds de la marine, pour un bombardement « stratégique » afin de décourager les tribus ralliées aux dissidents et par là même de répondre aux sentiments d’angoisse qui commencent à poindre chez elles. En effet les Breguet 14 de l’Aéronautique du Maroc ne peuvent effectuer avec la sécurité nécessaire ces missions éloignées et la quantité de bombes emportées est insuffisante.
Les missions de bombardements sont orientées en priorité sur les positions et les lignes de communication des harkas ennemies et sont donc avant tout pensées comme le moyen d’appuyer l’action des forces terrestres :  les attaques aériennes auront des effets d’autant plus positifs qu’elles viseront les mêmes objectifs que les attaques des troupes de terre et qu’elles précéderont seulement ces dernières dans l’espace et dans le temps.

Pour l’opinion générale, Fez est sauvée grâce aux aviateurs. Le maréchal Lyautey lui-même déclare : « Nous sommes tous à genoux devant l’aviation ».

Les premiers bombardements en septembre 1925 furent difficiles : l’escadrille 5B2 récemment formée n’avait aucun entrainement au bombardement en arrivant au Maroc. Les zones d’intervention étaient assez éloignées et il n’existait pas de cartes précises ; il fallait repérer les points importants grâce aux renseignements d’informateurs indigènes, puis par approximations successives déterminer les autres points principaux à cibler. Une fois le bled connu, la reconnaissance de l’objectif est difficile : seul un œil exercé peut découvrir à une certaine distance, dans ce pays chaotique, un groupement de quelques metchas construites en pisé et souvent accroché aux pentes d’un djebel, une mahakma ou tout autre poste de commandement.  De plus l’altitude de l’objectif n’est pas encore connue. Cependant les pilotes s’adaptent rapidement aux missions de bombardement à haute altitude.
Le mauvais temps de l’automne 1925 et la destruction d’une partie des avions lors du cyclone de novembre entrainent une interruption temporaire des bombardements. En 1926, trois nouveaux Goliath sont affectés à Fès et participent en février aux bombardements massifs de la base rifaine d’Engil. Jusqu’à l’été 1926 des missions de bombardement sont ordonnées en fonction du déroulement des actions terrestres.

En même temps, l’escadrille 6B2 de Bizerte, équipée d’hydravions Goliath est mise à la disposition des Espagnols, à Melilla, pendant quelques mois pour bombarder les positions fortifiées de la côte méditerranéenne du Rif.

Abd el-Krim se rend le 27 mai 1926 aux troupes françaises pour protéger les siens. Il est exilé à la Réunion mais réussit à s’échapper à la faveur d’un transfert en France et se réfugie au Caire où il meurt en 1963.

On ne peut parler du recours à l’aviation dans la guerre du Rif sans évoquer le sujet de l’utilisation d’armes chimiques. Je citerai la réponse, le 6 février 2014, à Tamazgha, site berbériste, de Mimoun CHARQI, docteur en droit, président de la commission scientifique du Groupe de recherche sur la guerre chimique contre le Rif, à la question : Parlez-nous justement de l’utilisation de ces armes (chimiques) lors de cette guerre (du Rif) ?

Les armes chimiques de destruction massive en question sont de type ypérite (gaz moutarde), phosgène, diphosgène et chloropicrine. Il en a été fait usage contre les rifains, tout particulièrement entre 1923 et 1927, principalement par l’Espagne et accessoirement par la France. Au début, les bombes furent utilisées par l’artillerie. Par la suite, pour la première fois dans l’histoire de l’aviation, les bombes chimiques furent larguées par des avions. Le premier bombardement par voie aérienne, à base d’Ypérite, a eu lieu les 14, 26 et 28 juillet 1923. Avec le régime de Primo De Rivera, à partir de 1924, l’usage des armes chimiques de destruction massive s’intensifie. L’approvisionnement n’est plus un problème puisque l’Espagne assure elle-même sa production et la manipulation de ce type d’armement est rodée. Les cibles visées étaient non pas les belligérants, les guérilleros, mais la population civile, sans distinction aucune. Les lieux de bombardement furent les marchés et le jour des bombardements les jours où se tenait le marché hebdomadaire où rappliquaient les populations pour leurs transactions, achats et ventes.

Le secret est tel que plutôt que de désigner ces armes par leurs noms : Ypérite (ou gaz moutarde), chloropicrine, phosgène et diphosgène, il était question de « bombes spéciales », de « bombes X », ou de « gaz ». Aujourd’hui d’aucuns parlent encore de « gaz toxique », de « poison »,… L’appellation consacrée de nos jours dans le langage militaire pour la désignation de ces armes est celle d’armes chimiques de destruction massive.

L’utilisation par la France d’armes chimiques n’a jamais été  réellement documentée même si deux auteurs espagnols ont écrit que la France avait fait usage d’armes chimiques dans la région de Fès pour venir à bout d’une rébellion armée qui s’était déclarée dans cette zone en 1925. D’autres ont dit que la France aurait, un temps,  fourni les substances chimiques à l’Espagne, ainsi qu’une aide technique ou logistique ; enfin les avions prêtés par la France auraient été utilisés pour les bombardements chimiques.

Vincent Courcelle-Labrousse et Nicolas Marmié dans La guerre du Rif. Maroc 1921-1926 écrivent que Lyautey aurait demandé l’utilisation des armes chimiques pour enrayer l’offensive rifaine en 1925. Paul Painlevé, Président du Conseil, tergiverse, finalement lui accorde ces armes … qui ne sont jamais arrivées au Maroc !

Avec la fin des missions de bombardement les Goliath furent davantage utilisés comme avion de reconnaissance photographique.

Joseph Kessel évoque le « Goliath » et l’escadrille de Fès dans son livre Vent de sable (chapitre Vers le sud) 1929 : « Des aviateurs militaires nous accueillirent. Ils faisaient partie d’une escadrille détachée du groupe de Fez pour dresser la carte photographique de la région, et notamment celle du petit-Atlas. Leurs « Goliath  » étaient sur le terrain, les uns revenant de mission, les autres prêts à partir ».

Aviation Fès 1 (1)

Terrain d’aviation de Fès Dhar Mahrès vers 1930