Un symbole vivant du corps médical du Maroc : LÉON CRISTIANI.  Article écrit par A. Épaulard, Médecin-général de Réserve  dans « L’oeuvre de la Santé publique et de la famille » Édition de l’encyclopédie marocaine, 7 cours Lyautey Rabat. Numéro 1, Octobre 1955.

(J’ai rajouté les photos).
C’est au Lycée de Poitiers, à la fin du siècle dernier, que j’ai connu celui qui devait devenir le Docteur Cristiani « l’Apôtre » de l’Hôpital Cocard et de la Région de Fez.

Je le retrouvai, fin 1907, médecin de convoi ; il venait comme moi de débarquer au Maroc. Il fut bientôt affecté au 4 ème Goum, à Kasba Ben Ahmed. Il me souvient toujours de la visite que je lui rendis : la chambre de Cristiani était une grande pièce en torchis, rectangulaire et nue ; au centre, le lit de camp ; aux quatre coins, sur un lit de fortune, un malade couché, un marocain du bled ; puis, tandis que mon ami maugréait contre l’insuffisance des places de son infirmerie, la précarité des moyens dont il disposait, je vis arriver une gamine marocaine d’une dizaine d’années, portant en guise de manteau une tunique neuve de médecin militaire ! Alors Cristiani m’expliqua :  « Je n’avais plus de frusques propres ; je me suis fait faire une tenue ici ; bien sûr on n’a pas pu trouver les draps de couleur réglementaire ; le pantalon est plus rose que rouge, la tunique vaguement bleue, le velours du col rouge, les boutons quelconques, mais c’est une tenue tout de même ! Seulement, comme je ne m’en sers guère et que la petite malade avait froid avec ses haillons, mieux vaut qu’elle en profite ! … »

Par la suite, je me suis habitué à cette générosité sans bornes qu’est celle de Cristiani, parce qu’on s’habitue à tout, même à l’exceptionnel. Et ce Cristiani là devait rester toujours identique à lui-même.

Je ne le revis que quatre ans plus tard, au début de 1913, à Marrakech ; il se trouvait alors à la Garde chérifienne. Il me conta sa vie à la mission militaire de Fez auprès du Sultan Moulay Hafid, où il avait été envoyé en 1910. Nul ne fut mieux informé que lui des causes du soulèvement qui avait amené la révolte des tabors de Fez et les massacres du 17 avril 1912. Il y avait perdu l’un de ses sergents infirmiers, Cocard ; lui-même avait pu se sauver grâce à de bonnes amitiés musulmanes. Fin 1912, la mission avait été supprimée et il avait alors quitté l’hôpital indigène Cocard, qu’il avait fondé dans la Kasba des Cherarda à Fez, pour suivre les cadres de l’armée chérifienne qui accompagnèrent à Marrakech le nouveau Sultan Moulay Youssef.

En avril 1916, Cristiani partit au front de Champagne, puis fut envoyé en Russie ; rappelé à Fez en juillet 1918, l’Hôpital Cocard qu’il avait créé en 1912 lui était à nouveau confié ; c’est à cet hôpital qu’il devait dédier sa vie, puisqu’il ne devait l’abandonner que le 31 décembre 1936, jugeant qu’après tant d’années d’un travail écrasant, il était sage de laisser la place aux plus jeunes.

Je fus bien longtemps le témoin à Fez de la vie de Cristiani. Il n’en était pas de plus simple, pas de plus laborieuse ; levé tôt, on le voyait parcourir son hôpital, soignant ses fleurs, s’occupant de ses plantations d’arbres et surtout des constructions qui s’édifiaient peu à peu, toujours insuffisantes pour les besoins qui allaient croissants. Puis il voyait ses malades dans les salles. Dès neuf heures, les malades externes affluaient à la consultation, parfois en masses compactes. Qui n’a pas vu la « Consultation de Cristiani » entouré de ses médecins adjoints, peut difficilement s’en faire une idée. Mon émerveillement constant fut qu’il pût s’y reconnaître dans cette foule avec une précision absolue, un calme imperturbable, une patience sans limites. Les jours d’affluence, la consultation durait jusqu’à treize heures : ensuite, on passait à la salle d’opérations, d’où Cristiani ne sortait parfois que deux heures plus tard, après avoir exécuté de sa propre main les opérations chirurgicales souvent des plus délicates.

Cristiani CS

La consultation

On ne déjeunait guère à Cocard qu’entre 14 et 15 heures 30, à une heure toujours hasardeuse qui décourageait assez les épouses des médecins en sous-ordre ! Cristiani, lui, mangeait rapidement puis, sa contre-visite terminée, il partait « en ville », comme il disait. Arpentant d’un pas hâtif les ruelles de Fez, il allait du fond de la médina au bout du mellah, appelé par un nombre incalculable de malades, riches ou pauvres ; une cruelle sciatique, qui lui laissa une boiterie légère, ne le terrassa que lors de ses crises. Une hernie même, qu’il contenait souvent avec la main, ne put l’arrêter. Comme mes conseils restaient à l’époque sans effet, je pris le parti de faire venir à son insu notre ami commun le chirurgien Spick, dont le bistouri devait devenir célèbre ; invité chez Cristiani, le soir même il lui déclara péremptoirement : « Je t’opère demain matin ».  Cristiani cette fois obtempéra.

Quand, par exception, il rentrait tôt ou les dimanches qu’il ne consacrait pas à des colons dans le bled, où il avait aussi des clients, il passait son temps de repos à la bibliothèque de l’hôpital Cocard où il avait constitué une collection importante d’ouvrages de médecine.

L’heure du dîner était, cela va de soi, aussi imprécise que l’était celle du déjeuner. Cristiani avait fréquemment des invités, c’était là son grand plaisir et son unique luxe.

Certain soir, nous étions plusieurs familles médicales conviées. Par prudence, nous n’étions venus que vers neuf heures, mais ce fut à onze que Cristiani fit son apparition, arrivant tout soufflant du fond de la médina. À peine était-il assis auprès de nous et avait-il commencé les premières bouchées qu’un infirmier vint lui murmurer quelques mots à l’oreille. Cristiani se leva aussitôt et sortit en demandant qu’on ne l’attendit pas : X… le réclamait … Nous fûmes stupéfaits : X… était un médecin civil qui se plaisait alors à dénigrer Cristiani et celui-ci, parfaitement informé, était bien loin de le porter dans son coeur. Il partit à pied pour Fès-Jdid, à près d’une demi-heure de là. Quand il revint une heure plus tard, il nous apprit seulement que le malade n’était pas dans un état grave et parla d’autre chose.

On pourrait citer des exemples analogues à l’infini. L’extraordinaire vigueur physique de Cristiani, son dévouement sans limite à toutes les misères humaines, surtout à celles des humbles et des déshérités, qu’ils fussent européens, musulmans ou israélites, accomplirent de réels prodiges, qui sont encore dans toutes les mémoires à Fez.

Catholique sincère mais non pratiquant, dégagé de toute passion politique quelconque, insoucieux d’honneurs et d’une farouche indépendance, Cristiani ne s’est jamais livré à aucun prosélytisme : il n’a prêché que d’exemple. Ceux qui le connaissaient mal ont souvent taxé d’aveuglement sa générosité inconcevable, qui semblait ignorer le démérite et l’ingratitude. Or Cristiani ne s’est jamais fait aucune illusion et n’a jamais été inconsciemment dupe de personne.

On dirait que de tels hommes sont une plaque sensible à la souffrance d’autrui, insensibles aux faiblesses de leur prochain, comme aux honneurs, indépendants avant tout vis-à-vis des puissants.

Le Maréchal Lyautey avait pour Cristiani une estime sans bornes et Cristiani, au fond du cœur, la lui rendait avec une affectueuse vénération. N’empêche qu’un jour où nous étions tous deux invités à la table du Maréchal, nous l’attendîmes longtemps en vain. Le Maréchal et la Maréchale, loin de s’en offenser, reconnurent là, sans la moindre rancœur, un trait de Cristiani qui, retenu par un malade au fond de la Médina, avait simplement oublié l’heure et, trop en retard, n’avait plus osé se présenter.

En 1912, après les événements de Fez, il était fait Chevalier de la Légion d’honneur. En 1922, il recevait la Croix d’officier; en 1955, la Cravate de Commandeur.

Et, en 1936, il se fixait dans sa petite propriété de Dar Debibagh à une extrémité de Fez, où il vit depuis en s’occupant de sa famille, cultivant son jardin et voyant quelques malades. Ce sage, dont les gestes quotidiens ont été si longtemps dignes d’une hagiographie, n’a plus qu’une joie, celle de sa famille et de ses amis. Il est heureux d’avoir auprès de lui son fils, colon intelligent et énergique et de gentils petits-enfants.

Certain jour, dans une lettre pleine de communs souvenirs de notre fraternelle affection, il m’écrivit ceci, qui résume sa vie :

 « De tout ce passé, où je n’ai jamais eu à rougir, où je n’ai jamais eu à regretter d’avoir suivi l’exemple de nos anciens et l’enseignement de nos maîtres civils et militaires, je revois dans mon souvenir les différentes phases sans amertume. J’aurais voulu conserver ma jeunesse et mes forces pour continuer un effort que l’expérience aurait rendu plus fécond. Aux jeunes de s’inspirer des mêmes mobiles qui nous ont animés, dans un pays où notre force n’a jamais été dans notre intérêt, mais dans notre rôle d’éducateurs et de chefs »

032 Fès VN

La consultation des femmes à l’Hôpital Cocard. 1929