Texte de Paul OdinotPaul ODINOT : officier, écrivain publié en mai 1939, dans un numéro exceptionnel Fès, capitale de l’Islam de la Dépêche de Fès, hebdomadaire de Fès et de la région nord marocaine, et de la revue Nord-Sud, revue périodique illustrée d’informations marocaines.

Les illustrations dans le texte sont de J.E. Laurent et Th. J. Delaye

« Fas » c’est le nom le plus ancien de la déesse « Cora ». Bien avant que Tlemcen porte le nom de « Pomaria », Fès portait le nom de la déesse des fleurs. Cora ou Coré est fille de Déméter ou Cybèle. Et nous touchons ainsi aux premiers jours de l’histoire mythologique.

Examinons un instant ce qu’était le culte de Cybèle, et vous verrez que nous ne nous éloignons pas un instant de l’Afrique du Nord, ni de « Fas ». Cybèle est étymologiquement la déesse des cavernes, dit F. Guirand, or, le Dieu le plus ancien de l’Afrique, celui qu’on adore encore, c’est Ifri qui demeure dans les grottes.

Les prêtres de Cybèle s’appelaient « galles ». Ils se flagellaient, se mutilaient en l’honneur de leur déesse. Il faut rapprocher ces fêtes des « Corybantes » de celles des Herpins qui marchaient sur des charbons ardents en l’honneur de Flore, sœur de Pomone.

Il n’est pas douteux que les Hamatcha, les Aïssaoua, les Milianah, par leurs pratiques rituelles, les nuits du « mélange » dans les grottes, ne perpétuent ces fêtes orgiaques, fêtes agraires, rites magiques qui ont pour but de favoriser la végétation, la fécondité de la terre.

Il serait facile de prolonger cet exposé et d’établir entre le culte de Coré ou de Demètes des analogies nombreuses avec les fêtes agraires encore en pratique au Maroc. Je ne crois pas qu’on puisse faire d’objection sérieuse à l’identification de la poupée qu’on promène dans les champs nouveaux au printemps avec Coré ou Déméter, la déesse mère.

Sans doute, il n’est guère possible de savoir où sont nées les premières civilisations, où l’on a appris à cultiver le blé, à domestiquer les animaux, mais bien des indices nous font penser que l’Éden primitif, que le jardin des Hespérides, l’intelligente Atlantide, peuvent être situés dans le Sud de l’Espagne ou le Nord du Maroc, régions qui, jadis, n’étaient pas séparées par la mer.

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Alors Fès était certainement déjà une ville, et la légende que rapporte le Roudh el Kartas ne doit pas être traitée de fable à la légère.

Abou Ghaleb raconte dans son histoire qu’un jour l’Iman ldriss, se trouvant sur l’emplacement de la ville qu’il voulait bâtir, était occupé à en tracer les contours, lorsque arriva vers lui un vieux solitaire chrétien qui paraissait bien avoir 50 ans et qui passait sa vie en un ermitage situé non loin de cet endroit. « Que le salut soit sur toi, dit le solitaire en s’arrêtant ; réponds, émir, que viens-tu faire entre ces deux montagnes? »- « Je viens, répondit ldriss, élever une ville où je demeurerai et où demeureront mes enfants après moi ; une ville où le Dieu très haut sera adoré, où son Livre sera lu et où l’on suivra ses lois et sa religion. » – « Si cela est, émir, j’ai une bonne nouvelle à te donner » – « Qu’est-ce donc, ermite ? » – « Écoute. Le vieux solitaire chrétien, qui priait avant moi dans ces lieux et qui est mort depuis sept ans, m’a dit avoir trouvé dans le livre de la science qu’il exista ici une ville nommée Sef qui fut détruite il y a dix-sept cents ans, mais qu’un jour il viendrait un homme appartenant à la famille des Prophètes qui rebâtirait cette ville, relèverait ces établissements et y ferait revivre une population nombreuse, que cet homme se nomme Edriss ; que ses actions seraient grandes et son pouvoir célèbre, et il apporterait en ce lieu l’lslam qui y demeurait jusqu’au dernier jour. » – « Loué soit Dieu, je suis cet Edriss, s’écria |’iman, et il commença à creuser les fondations ».

À l’appui de cette version, l’auteur cite le passage d’El-Bernoussy où il est dit qu’un juif, creusant les fondements d’une maison près du camp de Ghzila, sur un lieu qui était encore, comme la plus grande partie de la ville, couvert de buissons, de chênes, de tamarins et autres arbres, trouva une idole en marbre représentent une jeune fille sur la poitrine de laquelle étaient gravés ces mots en caractères antiques : « En ce lieu consacré aujourd’hui à la prière, étaient des thermes florissants qui furent détruits après mille ans d’existence ».

(Sur la création de Fès et l’étymologie du nom de Fès voir : Fès et sa création , Étymologie du nom de Fès .)

Ce préambule un peu long m’était nécessaire pour déclarer que le nom de « Fas »- « Coré » ne fut pas choisi à la légère, mais intentionnellement pour célébrer le culte de la végétation, des fleurs, de la fécondité.

Le touriste qui visite la ville et parcourt ses rues étroites et sombres sans entrer dans les Palais, ne peut avoir une idée exacte de la vie des habitants, mais celui qui quitterait Fès sans connaître ses jardins ne pourrait saisir la physionomie si particulière d’une cité prisonnière de ses vergers, de ses floraisons, de ses eaux murmurantes.

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Pénétrons donc dans un de ces jardins qui forment la ceinture charmante des remparts austères.

Comment les décrire ? C’est à première vue le désordre. La végétation, les arbres poussent où ils veulent. Les rejets au pied du tronc brisé ou là où est tombé le noyau. Mais la sève est si pure, la terre si bonne, l’eau si abondante, que presque jamais il n’est nécessaire de greffer.

On trouve à Fès les plus belles fleurs et les meilleurs fruits de tous les climats dit, dans son enthousiasme, Ben Abd el Halim.

L’ Adoua d’el Karaouyin produit les plus délicieuses grenades aux grains jaunes du Moghreb et les meilleures qualités de figues, raisins, pêches, coings, citrons et tous les autres fruits d’automne. L’ Adoua el Andalous donne les plus beaux fruits d’été abricots, pêches, mûres et diverses qualités de pommes, abourny, thelkby, khelkly et celles dites de Tripoli, à peau fine et dorée, qui sont douces, saines et parfumées, ni grosses, ni petites…

Les arbres plantés à Merdj Khertha, au delà de la porte de Beni Messafar produisent deux fois par an. Du côté de Bab Therky, on moissonne quarante jours après les semailles.

Mais ce n’est pas seulement pour leur fertilité que, le Fassi aime ses jardins. Confiné dans sa maison sombre, comme il jouit avec délices de la verdure, du renouveau du printemps, dans son jardin.

La « Nzaha », est la grande distraction des femmes et des enfants. On emporte de quoi faire la dînette, et l’on dort même sous les arbres, pendant les nuits tièdes, où le parfum s’exhalant des orangers étourdit et grise, on fait du thé qu’on parfume de violette, ou de sauge, de basilic ou de menthe fraîchement cueillis.

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Depuis plusieurs années bon nombre de jardins qui se trouvaient à l’intérieur des remparts ont été saccagés et des maisons ont pris la place des arbres, car le terrain a une grande valeur et l’attrait de l’argent fait oublier le plaisir des jardins, dont le revenu, quoique appréciable, est inférieur à celui d’un loyer.
Mais le temps est venu de protéger ce qui reste de verdure. Sans doute il est impossible d’empêcher l’extension de la ville musulmane et personne n’y songe. Mais on pourrait peut-être agrandir l’enceinte de murailles derrière laquelle les Fassis aiment à s’abriter.

On se demande pourquoi dans une ville musulmane on ne ferait pas de jardins publics comme dans les villes européennes. Bou Jeloud est très loin, c’est d’ailleurs le parc de Fès Djdid, et du Mellah, il faut à la Médina un autre grand parc ou deux, dont l’un serait à Bab Guissa et l’autre à Bab Djenane par exemple.

(Sur le jardin de Boujeloud voir : Le Jardin de Boujeloud. Jnan Sbil ).

Ceci fait, on pourrait facilement diriger l’extension de la ville vers la route de Taza, ou vers le chemin qui va du Borj Sud à l’aviation, ou vers la route de Meknès.

Le principe seul importe, il faut protéger les jardins. Ils méritent autant l’attention des Beaux-Arts que les monuments. Je souhaiterais par exemple que le Syndicat d’Initiative pût disposer d’un beau verger de Fès, où les touristes auraient accès, où l’on pourrait faire des diffas et des fêtes champêtres.

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Rien n’est plus reposant, rien n’est plus agréable, que de passer quelques heures dans un verger dont le silence n’est troublé que par le murmure des ruisseaux.

L’odeur des roses ou du jasmin est plus délicate que celle des fleurs coupées. Loin du tumulte de la ville, loin des choses de ce monde, on peut se recueillir et méditer sur le contraste qu’offrent la brièveté de notre vie et la pérennité de ces arbres qui toujours renaissent à l’endroit même où d’autres fleurirent et vécurent.

Ainsi demeure le grand mythe de la mort, et de la renaissance de la terre ; sans doute on adore plus Déméter, Coré ou Flore ; mais ces déesses se sont cachées sous une autre apparence, et c’est un saint qui a pris leur place. C’est Sidi Ahmar el Khadir.

On peut le voir parfois au printemps vêtu d’une longue robe verte flottante. N’est-ce pas Tammouz ou Attys ? ainsi entre le passé et le présent nulle distance. Le Temps n’existe pas.

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