Lorsqu’en 1911 et longtemps après on disait : « le Toubib », tout le monde savait que c’était du Docteur Cristiani qu’il s’agissait. Il y a des humains, trop rares, hélas, qui concrétisent par un nom, une idée-lumière.

Je me souviens à merveille de la première fois que je le vis.

C’était au Palais du Sultan Moulay Hafid en décembre 1911 alors qu’il sortait du Méchouar avec le commandant Brémond. Je l’attendais à Bab el Baroud, afin de l’amener au chevet d’un de mes amis qui délirait.

Dès mes premières paroles, je vis son front se plisser et son bon visage encadré de barbe blonde qui s’assombrissait. Ses yeux bleus s’attristèrent ; il était de ces praticiens qui souffrent devant la souffrance. En cours de chemin, il me questionnait sur les origines du mal ; déjà la bataille était entreprise, il voulait vaincre la camarde et lui arracher son moribond. Il vainquit d’ailleurs, et savourait sa victoire, chaque fois qu’il voyait mon ami, sain et fringant sur son cheval d’armes.

Depuis cette date je l’ai revu souvent ; il était notre palladium contre l’adversité, et chaque fois que l’un de nous terrassé par un des maux qui sévissaient alors, commençait à parler de sa mère et de sa patrie, ce qui était pour ses camarades un avertissement qu’il fallait agir vite, nous lui disions : « T’en fais pas mon pote, on va aller chercher le toubib ». Alors une lueur d’espérance brillait dans les yeux pleins de fièvre de l’homme accablé.

Lorsqu’au 17 avril 1912, les Tabors se révoltèrent et firent des coupes sombres dans les rangs de leurs instructeurs qui n’avaient cherché qu’à faire d’eux des hommes meilleurs, le Toubib, qui habitait loin de tous secours possibles, put survivre grâce à la notoriété de son apostolat.

Plus tard, à Chalons-sur-Marne, en 1917, je crois, je le rencontrai à l’Hôtel de la Haute Mère de Dieu ; je déjeunai avec lui. Il était resté le même et me parla sans cesse de ses victoires contre la mort, cette ennemie implacable qu’il haïssait.

Depuis je l’ai revu souvent ; son lot vivrier semblait un oratoire où venaient prier les déshérités ; j’y ai bavardé avec lui de longues heures, remontant allègrement le passé, évoquant les figures disparues, délayant les heures déprimantes que nous avions vécues, dans le liquide rose de nos espérances et la légitime rançon des grandeurs accomplies. Pourtant le Toubib n’était pas un naïf et je l’ai surpris souvent à conclure que nous ne serions pas toujours payé en retour, puisque l’ingratitude des hommes est le témoignage le plus certain de l’excellence du don.

Je fus souvent son émissaire : lorsque le 17 avril nous nous réunissions à Dar Debibagh pour apporter notre salut aux camarades de 1912, massacrés sans défense, il me chargeait de prier en son nom, car, si le Toubib pratiquait peu, il avait l’âme chrétienne et honorait Dieu, dont il avait le nom, suivant ses préceptes.

Lorsque le commandant Pisani mourut et que sa dépouille fut conduite à Dar Mahrès, avant que d’aller reposer à La Calle, sa terre natale, le Toubib me dit: « Tu sais que je ne pourrai y être, mais dis-lui que mon cœur est avec lui ». Et pendant que le commandant Bekkaï, alors pacha de Sefrou et président des Anciens Combattants, prononçait son oraison funèbre, je le dis à Pisani, dans sa bière …

J’ai enterré aussi Jouffray, mon vieux camarade ; je n’ai pu accompagner le Toubib au Champ de repos, mais au fond qu’importe, ce n’est pas la présence d’un corps qui donne à une pensée une valeur supplémentaire.

Les voilà réunis tous trois, ceux « Dial Békri », dans le grand repos où dorment les Paladins. Nous avons vécu une époque où l’on nous aimait ici. Nous avions oeuvré avec foi, avec passion même, pour la grandeur de nos deux pays : La France au doux visage millénaire et le Maroc moyenâgeux qui s’apprêtait sous nos efforts, à sortir vivant et glorieux de sa léthargie ancestrale.

Pisani et Jouffray, vous êtes partis avant que vos dernières heures soient assombries et vous Toubib, vous n’avez pu profiter entièrement de ce privilège et me l’avez dit.

Quant à moi, le plus jeune, le dernier, je paierai sans doute la faveur de vivre, par la contemplation de nos abdications et de nos calamités. Cette passionnante douceur que vous avez répandue autour de vous, mon cher Toubib, et qui avait enrobé le nom de la France de ce halo si humain et si beau qui valait cent bataillons et mieux encore, des politiciens avides et vendeurs à l’encan de la grandeur française, l’auront anéantie à votre crépuscule.

Mais ce sera votre consolation que de leur avoir tenu tête par la luminosité de votre apostolat et la pérennité de votre bonté. Vous avez lutté seul contre cent : la proportion est belle et vous êtes le grand vainqueur, car au milieu de lâches abandons et de reniements mercantiles, votre belle figure restera le symbole, sur cette terre du Moghreb que vous avez tant aimée, des hommes de la grande époque pour lesquels l’argent n’était qu’une fantaisie, et pour qui la grandeur de la France était la vérité première.

Et c’est très simplement, que ce matin, je fis une prière, à la mémoire de ce chevalier des temps héroïques, attardé dans les méandres d’une époque tortueuse où il était un hiatus.

Cette chronique a été écrite par Jean Verchin le 1er février 1956, dans le Courrier du Maroc, quotidien de Fès et du nord-marocain. Le Toubib Cristiani était mort le 29 janvier et son ami Verchin n’avait pu l’accompagner au « Champ de repos ». Avec la mort de son dernier camarade, il se retrouve seul pour évoquer les disparus, nostalgique de la grande époque « où l’on nous aimait ici », incapable cette fois-ci de délayer sa tristesse « dans le liquide rose de (ses) espérances » elles aussi disparues !

Jean Verchin est l’auteur de Burnous au vent et sabre au clair dans lequel il évoque sa carrière d’officier instructeur des troupes chérifiennes et d’officier dans les Goums et les Tabors. Ceci explique certainement sa difficulté à concevoir un Maroc indépendant.

Image à la une : médaillon de bronze représentant le docteur Cristiani, gravé par Hérain et offert en 1935 par les « Amis du docteur Cristiani » à l’occasion de sa promotion au grade de Commandeur de la Légion d’Honneur et de son départ de l’Hôpital Cocard. La plaque remise à Cristiani était de la taille d’un sous-main, des médaillons plus petits ( 50 x 75 mm) furent gravés et j’ai la chance d’en avoir un !

La traduction de la phrase en arabe semble avoir posé problème : Bernard Flye Sainte Marie, neveu de Léon Cristiani dans une monographie (document inédit) consacrée à son oncle a traduit cette phrase par « Miel du coeur … guérison des corps ». D’autres ont donné pour traduction littérale « Le fruit du cœur guérit les corps » qui pourrait aussi se dire « La bonté du coeur guérit les corps ».

Sur le docteur Cristiani : Docteur Léon Cristiani