À la une : Illustration d’après P. Brissaud de la couverture de Récits marocains de la plaine et des monts de Maurice Le Glay

Maurice Le Glay dans Récits marocains de la plaine et des monts, publié en 1921, rapporte dans le récit « Les Youyous » une discussion entre trois amis, à l’heure du dîner à Marrakech, dans une demeure devenue «  bien makhzen » et mise provisoirement à leur disposition. Les hôtes de la maison étaient Dubois et Martin, capitaines, et le toubib de l’assistance indigène, le docteur Chrétien. Et les deux premiers sermonnaient le troisième.

– Docteur, disait Martin, quel est encore cet affreux bonhomme que j’ai vu couché sur votre lit de camp ?
– C’est un musulman famélique et toqué qu’il a trouvé dans la rue et qu’il ressuscite peu à peu, répondit Dubois. Car le toubib dédaignait de répondre aux affectueuses critiques de ses compagnons.

 
C’était un homme imbu d’idées singulières, au moins selon le jugement de notre époque. Il pensait qu’envers ceux qui souffrent il n’est point de limites au devoir de charité. Il avait une horreur instinctive de tous ceux qui sont riches ou détiennent l’autorité. Il reniait les formes officielles de la morale du siècle et n’aurait pas quitté le grabat d’une prostituée malade pour le chevet d’un prince de ce monde. Celui qui lui avait donné ces sentiments l’avait en même temps gratifié d’une santé et d’une vigueur physique merveilleuses, ce qui lui permettait de faire le bien avec plus de continuité. Il était inconscient de la plupart des choses que nous croyons nécessaires à notre dignité. La science et le soulagement qu’il en tirait pour autrui absorbaient toute sa pensée. Il était fruste de manières, mal habillé et incapable de flatterie. Ces supérieurs avaient pour lui du dédain et de la colère.

 
– Docteur, continuait Martin, je vous défends d’aller en plein midi, par 48°C à l’ombre, faire uriner des vieux juifs du Mellah dont la santé, si intéressante qu’elle soit, m’est moins chère que la vôtre.

Le médecin versa dans les tasses un café qu’il avait préparé lui-même.

 
– Il est bon et fait avec soin, dit Martin, mais je voudrais vous voir, toubib, apporter une égale attention à votre tenue. Un pantalon de treillis et une capote de légionnaire sont un vêtement insuffisant pour votre grade. Vous avez aussi fait toute la route de Rabat à Marrakech. Comment employez-vous votre solde ?
– Elle fond au feu de la charité qui le consume, continua de répondre Dubois ; il n’a jamais le sou ; et à vous, qui êtes le chef du détachement, je dénonce que notre docteur s’est fait des bretelles avec des bandes à pansement, ce qui est une criante dilapidation du matériel appartenant à l’État …!

La discussion, à laquelle d’ailleurs le Dr Chrétien, ne participait guère, est interrompue par l’apparition inattendue d’une « forme blanche et onduleuse ». Anticipant les questions de ses compagnons, le toubib explique qu’il s’agit d’une femme « qui a peur … et qui est arrivée ici avec moi, et dans l’immense cohue de la méhalla chérifienne, elle a passé inaperçue parmi toutes les femmes juchées sur les mulets de transport. … Elle est folle et je la soigne … ».

Je n’insisterai pas sur la suite de l’histoire mais si j’ai cité ce passage du livre de Le Glay c’est parce que je pense que Le Glay a pris Cristiani comme modèle pour camper son personnage de toubib … qu’il nomme d’ailleurs, probablement pas par hasard, Dr Chrétien.
Le portrait qu’il fait de ce médecin ressemble à ce que l’on connaît du caractère de Cristiani (Docteur Léon Cristiani)

En 1909, le capitaine Le Glay débarque au Maroc, où il est affecté à Fès, à la Mission militaire chargée d’encadrer l’armée chérifienne. Le docteur Cristiani  arrive à Fès fin 1910 et organise une infirmerie pour les membres de la mission militaire française mais aussi pour les troupes chérifiennes et leurs familles qui les accompagnent toujours à cette époque là.

Le Glay et Cristiani se connaissaient très bien … et s’appréciaient.

Ce toubib Chrétien-Cristiani n’est qu’une hypothèse de ma part mais elle me paraît plausible d’autant qu’à la date (fin 1912) où Le Glay situe la scène, Cristiani vient d’être désigné par Lyautey pour accompagner pour 3 mois le sultan dans son voyage à Marrakech.