Texte d’Edmond Doutté , dans les Annales n° 1475, 1er octobre 1911.

(Edmond Doutté, né le 14 janvier 1867 à Évreux et mort le 6 août 1926 à Paris, est un sociologue, orientaliste et islamologue — arabisant et berbérisant — français aux multiples facettes ; notamment un explorateur occidental, en son temps, de l’islam et du Maghreb.)

Le voyageur qui entre à Fez recule brusquement de cinq siècles dans le passé. Je n’oublierai jamais l’impression que je ressentis lorsque j’y arrivai, il y a quelque dix ans. On était encore sous le régime du vieux maghzen ; les Européens ne fréquentaient guère la ville sainte du Maroc, et ceux qui y résidaient étaient fort peu nombreux : c’étaient seulement des fonctionnaires. J’y séjournai en juillet, et, à cette époque de l’année, ils étaient tous en congé, en sorte que j’étais presque le seul Européen perdu dans la cité de Moulay-Idrîs, qu’habitent cent mille de ses fidèles.

Je voyais, enfin, cette capitale de l’Extrême-Occident, fondée et embellie par tant de dynasties musulmanes, dont j’avais étudié péniblement les fastes dans l’obscurité des textes arabes : j’avais donc sous les yeux les rues, les places, les temples des descriptions de Léon l’Africain, dont ma tête était encore pleine, et je sentais clairement que Fez n’avait point changé depuis cette époque, et que j’allais être, pour quelques semaines, le contemporain de cet écrivain du seizième siècle : quelle joie pour un historien !

 

058 Grande rue

Grande rue de Fès-Jdid – Fès la nouvelle vers 1915

Il y a deux Fez : la ville nouvelle et la vieille ville ; mais la première, bien qu’elle soit la résidence du souverain, est envahie par la populace des soldats et des nègres, et n’offre aux yeux des voyageurs que le tableau habituel des cités du Maroc. Fez la vieille, au contraire, est le coeur de l’lslam marocain, la ville fondée par le légendaire Idrîs, le refuge des Maures les plus policés, que le fanatisme espagnol expulsa de l’Andalousie. Dans l’inextricable réseau de ces petites rues, hautes, étroites, silencieuses, l’Européen erre, désorienté, entre les murs gris et élevés, dont les passants ont usé le pied, et dont presque aucune fenêtre n’égaie la nudité. Derrière ces mornes remparts, pourtant, des existences entières se déroulent, des vies différentes des nôtres et que nous ne comprenons pas. Il s’exhale, de ces murailles, de l’ennui et de l’inquiétude : elles évoquent l’inconscient et pénible ressouvenir d’un moyen âge opprimé. Les passants, qui semblent des ombres mouvantes, évitent de tourner les yeux sur le chrétien ; aucun regard ami ne rencontre le sien, et il se sent mourir à la vie civilisée : le suaire de l’lslam s’est étendu sur lui.

 

Souk de Fès

Souk dans le Talaâ Kbira. Cliché vers 1930

 

Parfois, dans le dédale des ruelles, une échappée laisse entrevoir les masses blanchâtres des maisons, les terrasses qui s’étagent, un minaret qui se dresse. Des carrefours, aussi offrent aux promeneurs un tableau plus varié ; voici celui où se trouve le Fondak-en-Nejjarin. Les fondaks sont les hôtelleries de Fez, grands bâtiments où on loue aux voyageurs indigènes, et surtout aux chameliers et aux muletiers, des chambres nues et généralement fort malpropres. L’entrée du Fondak-en-Nejjarin ne répond donc guère à son intérieur, car elle est charmante avec son décor mauresque. Sur le carrefour, il y a aussi une fontaine recouverte d’une mosaïque aux couleurs douces, des Maures, des Berbères, des négresses, des muletiers conduisant leurs bêtes, se croisent devant la fontaine.

 

Nejjarine Fontaine et Fondouk

Fondak et fontaine Nejjarine. Cliché des années 1920

Mais c’est dans les souks que se concentre la vie de la cité : le Souk-El-Attarin est le « boulevard des Italiens » de Fez. Là, entre la double file des petites échoppes où les commerçants, avec des gestes doux et un air courtois, rangent des piles d’étoffes, des faïences, des pains de sucre, des boîtes de thé, des paquets de bougies, les citadins au teint mat, au visage reposé, aux yeux noirs et brillants, drapés dans leur haïk de soie, croisent les Berbères, qui marchent d’un pas campagnard, couverts des rudes burnous tissés dans les tribus, cherchant à faire leurs emplettes, avec l’œil perçant et astucieux de tous les paysans. Là, se mêlent les nègres au nez écrasé, l’air obséquieux ou insolent, et les soldats du maghzen, qui ont échangé leurs uniformes fripés contre d’autres guenilles, et les petites esclaves, qui, dans un plateau posé sur leur tête, portent des pains au four banal, et les muletiers, dont les bêtes se frayent dans la foule un passage malaisé.

 

Souk Tissus

Souk aux tissus. Cliché des années 1930

Tout cela s’agite dans l’ombre fluide et lumineuse des claies, qui, jetées au-dessus de la rue, tamisent la lumière d’une brûlante journée de juillet : çà et là, d’éclatants rayons de soleil tombent sur les vêtements blancs, qui moutonnent en houle confuse, et ils font briller des coins de draperies mouvantes en un pittoresque bariolage. Mais, ce qui remplit le promeneur d’un étonnement dont il ne s’explique d’abord pas l’origine, c’est que, dans cette foule, l’oreille européenne, habituée au fracas des voitures sur le pavé de nos cités, n’entend presque pas de bruit. Et cet étrange silence, que souligne la réserve des mouvements, semble encore s’accroître par le grouillement de la foule et l’éclat de la lumière.

 

Souk Talaa

« Tout cela s’agite dans l’ombre fluide et lumineuse des claies jetées au-dessus de la rue … »

Photographie des années 1930