Cliché à la une : Les conteurs de Bab Guissa. Cliché Léon Sixta, non daté (autour de 1930)

Les abords de Bab Guissa accueillaient chaque jour, entre la prière de l’après-midi et le coucher du soleil, de nombreux conteurs, attirant une foule nombreuse et fidèle, exclusivement masculine. Les conteurs, que l’on appelait les « Cheikhs », debout sur la pente de la colline, racontent à leur public assis en cercle autour des tombes les glorieuses épopées de « El Antaria » ou les sanglantes histoires de « El Ismaïnia »

« La plupart des conteurs – fdawi ,pl. fdawa – étaient connus sous le nom de conteurs de ghzawat – exploits guerriers -. Ils psalmodiaient, au rythme d’un tambourin carré (deff), les exploits des Arabes au temps jadis ; la plupart des auditeurs (une cinquantaine en hiver, jusqu’à deux cents à la belle saison) connaissaient déjà les histoires et reprenaient le narrateur ou lui soufflaient, si par hasard la mémoire lui faisait défaut ; mais ils prenaient grand plaisir à entendre pour la centième fois le récit des chevauchées, des combats singuliers, des traitrises et des audaces, et se laissaient bercer ou émouvoir par les formules stéréotypées qui revenaient sans cesse ». Roger Le Tourneau  Fès avant le protectorat. 1949

« El Antaria » appartient à la poésie antéislamique. « Un poète du désert, c’était Antara, fils de Cheddad, dont le nom devait être repris plus tard par les conteurs populaires du Roman d’Antar pour incarner le type des vertus prêtées aux paladins errants des tribus païennes ». Clément Huart dans Littérature arabe, cité par Michaux-Bellaire, dans Description de la ville de Fès. 1906
« Le poème de « El Antaria » raconté par les Cheikhs du Maroc n’est probablement pas celui de Antar ibn Cheddad, mais un des types du Roman d’Antar, qui lui sont postérieurs. Ce qui est certain, c’est que le peuple considère ce poème comme antérieur à la naissance du Prophète » Michaux-Bellaire.
« El Ismaïnia » ou « Ismaïlia » est l’histoire des des Ismaéliens et du Cheikh de la Montagne. Contrairement au précédent, que l’on peut se procurer assez facilement, « El Ismaïnia » n’a jamais été écrit et ne se transmet que verbalement d’un cheikh à un autre, et il doit y avoir de nombreuses variantes entre les différentes versions de ce poème. Michaux-Bellaire.

Ces conteurs, dont les narrations sont souvent d’une extrême véhémence, accompagnent leurs récits de gestes, les miment avec passion. Leur public se compose en majorité d’ouvriers des différents métiers dont les ateliers se trouvent prés de Bab Guissa. Ils viennent après leur travail se reposer en attendant le coucher du soleil.
Les femmes ne vont pas entendre les conteurs Bab Guissa ; elles ont leur lieu de réunion tous les mercredis à Moulay Ali Bou Ghaleb, où se rendent aussi des conteurs et des diseurs de bonne aventure.

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Conteurs sous les remparts de Bab Guissa. Cliché anonyme. Vers 1930

Le plus fameux de ces conteurs était Ba Dris el-Fadwi qui avait à son répertoire trois grands récits qui duraient entre 4 mois et un an : celui d’Antar durait un an, celui des Ismaéliens six mois et celui de Saïf Dhou ‘l-Yasal , histoire merveilleuse dans le ton des Mille et Une Nuits durait 4 mois. Entre ces grandes « séries » il intercalait quelques histoires plus courtes – 3 à 7 jours-. À la fin de la soirée, un auditeur faisait la quête pour Ba Dris. Ce conteur réputé ne savait ni lire , ni écrire et était babouchier de son état : il répétait avec un grand talent des histoires qu’il avait entendues raconter.

On dit que sa renommée était parvenue jusqu’au Sultan Abdelazziz qui voulut l’entendre et même le faire entendre aux femmes du palais – en ayant l’intention de lui faire crever les yeux pour cela ! – Ba Dris refusa ! et les fasi intervinrent auprès du Sultan pour qu’il renonce à son projet et Ba Dris put continuer à captiver son auditoire. À sa mort il a été remplacé par un cafetier ambulant qui vendait du café aux auditeurs et avait entendu toutes les histoires. Mais il n’avait pas, paraît-il, le même talent.

Les conteurs ont bénéficié en 1945 d’un auditeur de choix, Louis Jouvet, qui séjourna à Fès, une quinzaine de jours, en mars-avril 1945, alors qu’il revenait d’une tournée « historique » (et de longue durée : de juin 41 à février 45 !) en Amérique du Sud : l’interprète préférée de Jouvet la comédienne Monique Mélinand, avait dû s’aliter à l’hôpital Auvert de Fès pour une scarlatine.

Retenu à Fès avec elle, Jouvet, directeur de la troupe, résida au Palais Jamaï et loin de maudire ce séjour qui reculait la date de son embarquement pour la France, l’artiste goûta pleinement le charme du site de la médina.

Tous les soirs il se faisait conduire par son ami, le Docteur Escalle, pour écouter dans le décor médiéval des vieilles tours crénelées des remparts de Fès, les conteurs populaires au milieu de leur auditoire assis en rond. Il ne manquait pas de rappeler à son interlocuteur, que ces conteurs, leur récit imagé, leur mimique, étaient la source même du théâtre, et, comme des aèdes antiques, évoquaient par la parole et le geste, ces tableaux et ces contes transmis d’âge en âge. Il admirait ce retour aux origines, ainsi retrouvé intact à Fès, après des millénaires et déclarait y retrouver une inspiration précieuse et rare.

Jadis, tous les vendredis, vers trois heures de l’après-midi, se tenait, dans les mêmes parages, près des remparts de Bab Gissa, un marché d’oiseaux : serins, chardonnerets, verdiers vendus dans de petites cages en osier de fabrication locale.

Aujourd’hui, les conteurs et le marché d’oiseaux ont disparu, seuls subsistent encore les remparts … et le soleil si l’on est à l’heure !

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Bab Guissa en 1929. Cliché du service photographique de la Résidence générale