Image à la une : Porteur d’eau en Médina. Cliché Chambon, milieu des années 1920

À Fès, les porteurs d’eau forment une corporation, celle des « guerrabas » et sont presque tous originaires de la région de l’oued Drâ. Cette corporation est dirigée par un amin et il faut être présenté par deux parrains pour y être admis.

Même si beaucoup de maisons étaient alimentées en eau, celle-ci était rarement potable et dans les quartiers pauvres, toutes les maisons et surtout les boutiques n’avaient pas l’eau ; dans la rue, au souk, au cimetière, sur les places on manquait d’eau, elle est alors mise à la portée des habitants déshérités, des commerçants et des passants par les guerrabas ou porteurs d’eau. Chaque porteur d’eau circule du matin au soir dans le quartier qu’il s’est assigné et, l’outre en peau de bouc, pleine d’eau, sur le dos, de façon que l’ouverture prolongée par un long tuyau en cuivre arrive sous le bras gauche, il prévient les clients potentiels à l’aide d’une clochette d’airain qu’il agite dans les rues. (voir le cliché en une). Sous le bras droit on aperçoit la sacoche où il ramasse la petite monnaie reçue pour le service.

Lorsque l’outre est vide le guerrab va la remplir à la source ou à l’oued – beaucoup de Fasi ont longtemps préféré à « l’eau des chrétiens » celle de l’Oued Fès – et recommence à distribuer, dans un bol en cuivre, l’eau aux passants. Sa rétribution est faible car donner à boire aux gens est considéré comme une bonne œuvre qui mérite récompense de ceux qui peuvent la donner mais non un salaire. Souvent femmes, enfants et pauvres boivent sans payer ; les autres donnaient une « mazouna » – nous dirions aujourd’hui un 1/2 ou un dhiram – pour un bol.

Heureusement les porteurs d’eau avaient quelques clients fidèles qui leur demandaient de leur fournir davantage d’eau pour d’autres usages. Le vendredi on leur demandait parfois de vider une outre d’eau sur une tombe pour la nettoyer. L’été est aussi une saison appréciée ; par contre, la période de Ramadan et l’hiver sont financièrement difficiles.

Le Dr Secret dans Les Sept printemps de Fès, au chapitre « Rites et coutumes de l’eau » nous donne une description du rôle du porteur d’eau.

 Le porteur d’eau ou Guerrab est en général originaire du sud, c’est à dire d’un pays où l’eau est rare. Il correspond au fontainier de l’ancienne France. Il se promène en agitant une sonnette de cuivre. Est-ce pour signaler son passage ou bien pour écarter les génies qui risquent de porter atteinte à la Baraka de son eau ? On sait que les génies s’enfuient devant le son des clochettes. Par les jours de chaleur, il arrive qu’un homme charitable achète au guerrab le contenu de son outre, avec mission pour celui-ci de le distribuer gratuitement aux passants. Alors le porteur d’eau crie : – Ha el ma lessbil – Allah Yarhame moul sbil (Voilà l’eau gratuitement. Que Dieu récompense le distributeur) et les pauvres gens s’approchent pour boire. Tous boivent dans la même tasse. Dans la rue il est toléré que les gens boivent debout, alors que chez soi ce serait incorrect. En effet, le Prophète avait coutume de boire assis et il commençait toujours après avoir prononcé : « Bismellah, au nom de Dieu ».

Les porteurs d’eau étaient plus rares au Mellah qu’en Médina car habituellement, les juifs au mellah trouvaient de l’eau aux fontaines publiques alimentées par l’aqueduc de Aïn Bou Amir ou dans les puits creusés un peu partout dans les maisons du mellah.

Porteur d'eau mellah (1)

Cliché Joseph Boushira non datée mais certainement des années 1920

L’équipement du porteur d’eau est identique à celui du porteur d’eau présenté plus haut, mais le cliché semble être pris dans le mellah si l’on en croit la tenue vestimentaire des jeunes enfants en arrière-plan.

Les pompiers n’existaient pas à Fès au début du siècle dernier et en cas d’incendie en Médina, les autorités et la police du quartier faisaient appel aux porteurs d’eau et aux tanneurs, qui disposaient de récipients, pour venir combattre le feu.
En cas d’incendie au mellah il était fait appel aux porteurs d’eau musulmans, qui aidés par les portefaix juifs et toutes les « bonnes volontés » allaient puiser l’eau à la source du Borj Sidi Bou Nafâa

Le Borj Sidi Bou Nafâa est un fortin construit à l’européenne par des esclaves chrétiens sous le règne du sultan saadien El Mansour. Il doit son nom à un obscur seyid (marabout) enseveli à proximité. Il défendait l’entrée du Mellah qui, en temps de troubles, était parfois menacé de pillage par les Beni Mtir.

Au pied du Borj, jaillit une source, en un bassin qui sert de lavoir aux habitants de Fès-Jdid. Par les ouvertures (probablement utilisées jadis pour les canons) les femmes y puisent aussi de l’eau, en descendant au bout de longues cordes, de primitives amphores de grès. Une poulie fixée au sommet de l’ouverture facilitait le ravitaillement en eau. On peut d’ailleurs voir la trace laissée, le long du vieux rempart, par les récipients. Des corvées d’eau, à dos d’ânes, alimentaient également les habitants de Fès-Djedid. Ce bassin constituait une réserve d’eau utilisable pour les incendies.

1917 Fes mur d'enceinte et lavandières sur l'Oued 04

Borj Sidi Bou Nafâa. Cliché anonyme. Plaque de verre 1917