À l’occasion de mes lectures (archives marocaines, santé publique, de Mazel ) j’ai glané quelques informations sur le Maristane de Sidi Frej, probablement l’un des premiers asiles d’aliénés au monde et ancêtre au Maroc du célèbre hôpital de Berrechid. Après remise en ordre de mes notes je propose de vous en faire partager l’essentiel.

Au centre de la médina de Fès, près de la place Nejjarine , à côté du sanctuaire de Moulay Idriss, sur la place du souk au henné, bien connue des touristes, s’élève le Maristane de Sidi Frej (ou Fredj), qui fut une sorte d’asile-prison (ou l’inverse ) pour les aliénés. Ce curieux établissement aujourd’hui désaffecté retient l’attention pour son caractère atypique de lieu sacré, de prison et d’hôpital.

Pendant de longues années (jusque dans les années 1940 et la construction d’un nouvel établissement psychiatrique à Bab Khouka) il hébergea ceux que l’on appelait des aliénés selon la terminologie en vigueur à l’époque. Ces malheureux, enchainés pour la plupart à la muraille de loges étroites (la camisole chimique n’existait pas encore), attendaient que la baraka du saint protecteur voisin leur rende la raison, la liberté ou plus certainement que la mort les libère et leur donne la chance de rejoindre au paradis la place réservée aux simples d’esprit. Les conditions d’hospitalisation se sont sensiblement améliorées à partir des années 1925 !

Cet hôpital a probablement servi de modèle à la construction du premier hôpital psychiatrique du monde occidental à Valence en Espagne en 1410 (comme en attestent les plaques apposées en 1993 par l’association marocaine d’histoire de la médecine à l’emplacement du Maristane). Il aurait été édifié par le Sultan mérinide Abou Youssef ibn Yacoub en 1286 (685 de l’hégire) – c’est ce qui est inscrit sur la plaque – ; il regroupait à l’origine plusieurs spécialités médicales et était un lieu d’enseignement.
Pour certains le Maristane (mot d’origine perse ?) aurait été dirigé par le médecin et philosophe arabe Abu al Walid Ibn Rushd, plus connu chez nous sous le nom d’Averroés … mais celui -ci est décédé en 1198 ! ?

Quoiqu’il en soit la direction de l’établissement a toujours été confiée aux médecins les plus réputés et un grand nombre de biens de main-morte (habous) lui furent attachés pour en assurer l’entretien perpétuel.

La population de la ville de Fès s’étant accrue, le Sultan Abou Inan dans les années 1350 agrandit l’édifice. Lorsque les Maures d’Andalousie vinrent se fixer à Fès (fin du 15 ème siècle) le Maristane fut confié à un médecin nommé Fradj el Khazradji, d’où la dénomination possible de Maristane Fredj.

Les dénominations ont varié : Frej, Fredj, Fradj, Faradj et pour certains auteurs le nom pourrait avoir une autre signification : Michaux-Bellaire dans  Description de la ville de Fès,  écrit en 1906 : « Près du souk el Attarin et du Souk el Henna se trouve l’endroit où sont les gens qui ont l’esprit malade, les fous. Cet endroit est désigné par le nom de Sidi Fredj, quoiqu’il n’y ait là aucun personnage interné portant ce nom ou aucun tombeau. Cette maison a été bâtie par un sultan pour y réunir les musulmans malades et n’ayant pas de refuges, et on lui a donné le nom de Bab el Faradj (porte du soulagement) parce que les malades y trouvaient un soulagement à leurs maux ».

Pour les fasi l’origine historique du Maristane est peu connue et fait l’objet d’une légende sympathique :

Une cigogne, ayant un jour volé dans le palais du sultan une couronne d’or enrichie de pierreries, vint la déposer dans son nid qui couronnait un vieux mur près du tombeau de Moulay Idriss. Les voisins qui avaient vu l’oiseau descendre du ciel portant dans son bec un objet brillant, montèrent jusqu’au nid. Émerveillés du prodige, ils y virent un signe de la volonté d’Allah. La couronne fut vendue et de son prix, une fondation charitable fut édifiée à l’emplacement même du nid. Une évidente protection du ciel l’a conservé jusqu’à nos jours (ou presque !). Or depuis ce temps, s’il advient qu’une cigogne ait une patte brisée, ou quelque blessure, elle prend son vol vers Sidi Fredj, descend dans la cour intérieure, se baigne dans l’eau courante de la vasque de marbre et peu après, s’élève vers le ciel et s’éloigne guérie »

Depuis la disparition du Maristane c’est le Fondouk américain qui est chargé des miracles. C’est moins poétique mais peut-être aussi efficace, inch’allah !

Il n’est pas facile de savoir quelles étaient la nature et la qualité des soins apportés jadis dans cet établissement mais la situation des « hospitalisés »  n’était guère brillante début 1900.

Le médecin Fradj el Kharzradji qui donna peut-être son nom au lieu, améliora l’installation du Maristane et décida qu’à certaines heures les musiciens joueraient devant les malades : ces concerts de musique andalouse, tous les vendredis, auraient persisté jusqu’au 19 ème siècle. On peut donc penser qu’il fit bénéficier les malades des ressources thérapeutiques de l’époque.

Cependant Hassan-el-Ouazzane, devenu plus tard Léon l’Africain qui travailla, jeune étudiant, pendant deux ans comme adoul (notaire) au Maristane, à peu près à cette époque là (il est né en 1488, donc était jeune étudiant vers 1505/1510), décrit des conditions de vie assez rudes.

Il écrit que dans cet hôpital – c’en était donc quand même un – quelques chambres étaient expressément ordonnées pour les fous, qu’ils étaient enchaînés et qu’il y avait devant les chambres des barres de bois bien fortes, et que ceux qui venaient leur donner à manger, s’ils les voyaient s’agiter leur donnaient des « piteuses » bastonnades ayant toujours avec eux pour ce faire  « un gros bâton court ».
Il ajoute aussi que les hospitalisés/détenus se plaignaient aux étrangers (gens extérieurs) qui pouvaient les approcher que « bien qu’étant délivrés de toute folie, ils étaient détenus aussi étroitement dans cette malheureuse prison où ils reçoivent journellement par leurs gardes mille injures et outrages ». Hassan-el-Ouezzane précise que certains visiteurs ajoutant foi aux dires des malades se rapprochaient plus près et se trouvaient saisis « par les replis de leur robe ou le pan du manteau par ces fous, qui leur impriment un masque sur leur visage avec leur fiente ».
« Enfin cet hôpital est pourvu de tous ministres et officiers qui sont en semblable cas requis comme notaires, facteurs, protecteurs, cuisiniers et autres qui sont au gouvernement des malades et chacun a un salaire suffisant ». Les « autres » sont peut-être les médecins mais il n’en parle pas beaucoup !

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Début 1900, d’après les descriptions de l’époque, l’accès du Maristane n’attire guère le regard, l’entrée se fait sur la place du souk au henné par une ouverture cintrée fermée par une haute porte bardée de fer. Un gardien filtre les visiteurs qui pénètrent dans une cour intérieure, patio pavé de zelliges avec son bassin central et rectangulaire et de chaque côté deux vasques de marbre contenant l’eau miraculeuse pour les cigognes blessées.

Les cellules, simples loges sans portes, ouvrent sur un couloir étroit qui fait le tour du patio. L’étage supérieur est réservé aux femmes et répète la même disposition. Le calme habituel de ces cours intérieures est perturbé par les bruits de chaînes remuées et les voix psalmodiantes plus ou moins assourdies par l’épaisseur des murs, ou des flots de paroles inépuisables.

Outre le gardien, il y a un fkih, surveillant et administrateur de l’établissement ; il est secondé par un mokkadem et un infirmier, une mokkadema, quatre ou cinq gardiens ou gardiennes, quatre femmes de service cuisinières ou laveuses.

Les cellules, loges ouvertes, font environ 2m x 2m, avec un sol en dallage inégal, proprement lavé mais souvent délabré. Les murs, chaulés, sont patinés par le frottement des haillons voire des excréments et rayés par les frottements de la chaîne qui monte jusqu’à l’angle du plafond et est réglable de l’extérieur ce qui permet, en fonction de l’état d’agitation du malade, de lui tenir plus ou moins la bride sur le cou si l’on ose dire.
Dans chacun de ces réduits vit (ou tente de vivre) un être humain portant au cou un lourd collier de fer où s’insère la lourde chaîne : probablement les mêmes que les colliers et chaînes qui retenaient jadis les captifs ou les esclaves.

Entre vingt-cinq et trente personnes sont en moyenne accueillies dans l’établissement. Les hommes semblent être exclusivement des malades mentaux ; les femmes ont des profils différents : à côté de pathologies psychiatriques avérées, certaines femmes sont « des prisonnières envoyées au Maristane par le pacha, et qui enfermées dans une cellule commune, attendent leur mise en jugement, elles sont une douzaine, les unes libres, les autres enchaînées ». Il y a également deux ou trois femmes, plus ou moins guéries qui ont, comme dans nos hôpitaux psychiatriques français jusque dans les années 1970, un statut plus ou moins officiel de malades-travailleuses … et bénévoles !

Les « pensionnaires » sont en général amenés par ordre du cadi, après témoignage de plusieurs personnes et depuis le début du protectorat sont interrogés avant l’admission définitive par un médecin français.

À la lecture de ces informations on a le sentiment que le Maristane de Sidi Frej est une institution très primitive et quelque peu barbare…..

Il faut, je crois remettre les choses dans leur contexte : certes au début 1900, en Europe, les malades n’étaient plus systématiquement enchaînés dans leur cellule, mais beaucoup étaient en cellule plus ou moins capitonnée et la camisole était « de force » et pas encore chimique. Les infirmiers n’approchaient pas certains malades de trop près et je me souviens de témoignages de soignants disant qu’ils nourrissaient les « aliénés » en poussant dans leur cellule à l’aide d’une grande perche une gamelle contenant la nourriture : c’était à la fin des années 1930. Le taux de mortalité dans les « asiles d’aliénés » français a été important pendant les années 39-45 suite à des carences alimentaires, thérapeutiques et matérielles majeures.

Par contre, on remarque que cet asile d’aliénés de la région de Fès n’a qu’une trentaine de pensionnaires et encore certains – les femmes-  ne sont pas tous des malades mentaux. Les maladies mentales n’étant pas rares au Maroc à cette époque cela laisse supposer que la tolérance à la maladie mentale par la société marocaine était probablement plus grande que dans nos sociétés européennes … ou peut-être que d’autres lieux, moins connus, accueillaient les aliénés fasi.

Certains de ces « aliénés » vivaient probablement « en liberté »  en subsistant grâce à une mendicité plus ou moins efficace, errant dans les rues au gré de leur délire et tolérés tant que leur comportement ne devenait pas trop agressif ou dangereux pour autrui. Ils constituaient une partie de ces figures pittoresques que l’on pouvait rencontrer près d’une porte, d’une fontaine, d’une zaouïa un peu comme nos « innocents » des provinces reculées et non médicalisées ou les célèbres « crétins goitreux » d’une certaine province française dont je tairai le nom pour éviter de me faire des ennemis !!

D’autres étaient probablement gardés chez eux et soumis parfois aux mêmes moyens de contention (on rencontre encore de nos jours dans certaines campagnes du sud-est asiatique des malades mentaux enfermés dans des cages ou attachés par une chaîne, non par cruauté ou perversité de leurs proches, mais c’est souvent le seul moyen trouvé par la famille pour sécuriser le malade pendant qu’elle est occupée par les travaux des champs et éviter la noyade dans les rizières ou tout autre accident).

Lorsque le comportement devenait trop bruyant, l’alternative était soit la prison soit Sidi Frej….qui n’était pas forcément la plus mauvaise solution en 1900 : s’il n’était pas traité, le fou n’était pas toujours maltraité, ce qui n’était pas forcément le cas en prison et un personnel relativement nombreux même peu qualifié lui assurait aussi une certaine protection. Et en prime, le vendredi un récital de musique andalouse !
Certes la chaîne et le collier sont des moyens de contention archaïques mais remplacent camisole, cellule et enfermement. La chaîne est plus ou moins lourde et plus ou moins longue, et autorise aussi d’avoir des cellules ouvertes et à « l’enchaîné » de voir ce qui se passe à l’extérieur et de communiquer… ce qui est impossible dans les cellules exigües et fermées à double tour. Entre la peste et le choléra peut-on choisir ? Surtout probablement certains malades n’auraient eu besoin ni du collier ni de la chaîne … inutile souffrance.

Le placement au Maristane apparaît donc comme un moyen de mettre hors d’état de nuire un individu davantage considéré comme un prisonnier. Michaux-Bellaire écrivait en 1906 « le personnel de l’hospice se compose uniquement de quelques gardiens. Aucun médecin ne visite les fous, qui ne sont l’objet ni de traitement ni même de soins ».
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Ce fut le mérite de la psychiatrie de l’avoir peu à peu élevé à la dignité de malade … ce qui n’implique pas que le prisonnier n’ait pas droit à la dignité !

La construction du « Centre de psychiatrie » de Berrechid a débuté en 1930 ; il a été opérationnel à partir de 1932 et recevait hommes et femmes, européens et marocains, pour tout le Maroc. Il a fait la « réputation » de la ville !

On a reparlé récemment de l’Hôpital psychiatrique de Berrechid : Saad-Eddine Al-Othmani, chargé par le Roi Mohammed VI de former le nouveau gouvernement du royaume, est psychiatre de formation et a débuté sa carrière professionnelle à l’Hôpital psychiatrique de Berrechid.

 

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