Cliché : La noria de Boujeloud

Paluel-Marmont évoque dans son premier roman Fille du Sud, écrit en 1927, les jardins de Boujeloud où sa petite héroïne va se donner la mort :

Dans les jardins de Boujeloud, au hasard des allées perpendiculaires qui sont comme autant de passerelles de céramique jetées par dessus les massifs, Srira, les yeux appesantis de toutes ses larmes coulées, écoute grincer la noria.

 
Tout à l’heure, elle s’est rendue à l’hôpital, comme d’habitude, lorsque les muezzins annoncent la prière du milieu du jour, et comme d’habitude, elle a demandé à voir le partisan Mohamed ben Ali. Mais, ce matin, on ne l’a pas trouvé tout de suite dans l’hôpital, et on lui a répondu qu’il était parti à l’aube pour Marrakech. Alors, elle a pleuré encore et, en se traînant de ruelle en ruelle, elle est venue jusqu’ici.

 
Des parterres touffus monte une odeur violente d’héliotrope qui ajoute encore à sa langueur. Srira s’est affaissée sur une borne, au seuil d’une longue allée de myrtes et de jasmins, couverte de vignes en treille. C’est l’heure accablante de la journée, l’heure de la sieste au creux des maisons fraîches. Nul ne se risque au dehors. Personne ne passe dans ce jardin où Srira est seule, illuminant de sa petite forme blanche, les murailles de bronze des orangers en haut desquelles les cyprès montent la garde. Elle a déjeuné sans hâte de trois petites nèfles du Japon cueillies à portée de sa main et, l’esprit confus, les sens abasourdis, assommés, elle regarde passer au fond d’une perspective de feuillage, dans sa ronde uniforme et lente, l’arc de cercle ruisselant de la noria. Comme elle grince sur ses tourillons, cette grande roue pantelante de mousse ! Comme elle gémit et pleure, tandis que l’eau continue à la flageller doucement avec de grands éclats de rire d’écume !

 
Dans cette clairière d’ombre, il ferait bon sans doute, haletante et fiévreuse comme elle est, s’attacher à la jante énorme, solidement, et se laisser, les yeux fermés, la cervelle vide, tour à tour monter et descendre par elle qui vous enverrait faire, à  chaque minute, une promenade de cinq secondes sous l’eau ! L’eau fraîche et verte qui court à pas menus dans ses corridors de verdure, en murmurant sa chanson douce ! L’eau transparente et profonde, aux caresses ensorceleuses !

 
Srira s’est levée et avancée jusqu’au bord, vertical et net. Une fraîcheur monte comme une buée de cette surface changeante qui passe, rapide, toujours pressée, écaillant le soleil à mesure et l’emportant, par morceaux, comme un trésor enfoui. Qui sait ! Peut-être le retrouve-t-on en dessous, le soleil, à l’étage où l’échine brillante des poissons s’éclipse ? C’est entendu : on meurt là-dedans ! Et puis après ? Ne meurt-on pas aussi le long des routes et dans les champs brûlés, et sous le toit de chaume des mechtas ? Entre l’angle pouilleux d’une ruelle et ce lit d’ombre ruisselant nul n’hésiterait.

 
Quelle griserie ce doit être ! Comme il doit faire bon mourir, mourir dans l’eau …

Le Figaro littéraire. Samedi 16 avril 1927

gde roue