J’ai trouvé il y a quelques années une « Histoire du Palais Jamaï » écrite en 1921 par Jos. Vattier ; elle devait être un des chapitres d’un roman de Vattier à paraître sous le titre « Dans Fès l’inviolée ». Je ne sais pas si ce roman a été publié, je n’ai jamais trouvé sa trace dans une bibliographie.

Cette histoire a été éditée à l’époque, avec l’autorisation de Jos. Vattier, par la Compagnie Générale Transatlantique propriétaire de l’Hôtel installé à Fès dans le Palais Jamaï.

 

Le Palais Jamaï était la demeure de Si Mohamed Ben El Arbi El Jamaï. Il était l’oncle du sultan Moulay Hassan, qui en arrivant au pouvoir le nomma Grand Vizir.

Si Mohamed entretenait dans son palais de Bab Guissa une garde noire composée d’anciens esclaves dévoués et il avait entouré son palais de hauts murs à créneaux pour se protéger des émeutes et même des regards indiscrets des fasi qui se promenaient à Sidi Ali El Mezali. Il faisait jeter en prison tout celui qui montait sur cette éminence qui domine les jardins du Palais Jamaï.

Si Mohamed est mort en 1915, le domaine resta à l’abandon pendant quelques années et fût racheté par la Compagnie Générale Transatlantique. Dans les années 1920 le « Jamaï » était une annexe (mentionnée dans le Guide Bleu de 1921) pour « séjour prolongé » de l’Hôtel Transatlantique du Batha (dont on peut encore voir les vestiges en face de la poste du Batha). Le Jamaï sera peu à peu rénové et aménagé en hôtel de luxe …
Il est actuellement fermé depuis environ 2 ans, en attente d’une rénovation qui tarde à venir.

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L’Hôtel Palais Jamaï, fin des années 1920. Cliché anonyme

Voici ce texte presque centenaire !

Le Palais Jamaï

Palais Ould Jamaï demeure de rêve et de mystère : n’est-ce pas pour toi que le poète arabe a chanté :
O passant ! arrête toi et réfléchis !
Admire ces beautés et cette merveille accomplie
Et alors dis-toi :
« Le mystère est dans les habitants
Et non dans l’édifice ».

À vous qui passez, hôtes d’un jour, je dédie ces lignes : vous y lirez l’histoire de Sidi Mohamed ben El Abi El Jamaï, le Grand Vizir, qui fut le maître de ces lieux.

Jamaï ! Demeure de rêve aux mystérieux jardins …
Dans Fès encore inviolée, au sortir de l’ombre profonde des ruelles étroites, c’est un éblouissement de clartés. Des murs, tout pareils à des corps de lépreux, sans fenêtres comme aveugles ; des ruelles sombres presque obscures et tout d’un coup jaillissement de lumière : le soleil, radieux en un ciel de turquoise, joue gaiement dans l’eau claire des fontaines.

Une paix, un mystère presque religieux ; un calme voluptueux comme parfumé par les orangers en fleurs et l’arôme pénétrant des roses et des jasmins. Quelle quiétude, quelle sécurité ! Aux heures de découragement ou de lassitude, délicieux refuge !

Joli jardin d’Islam entre les plus beaux ! Ici, le temps semble arrêté depuis des millénaires et l’on s’attend à voir, sous quelque ombrage discret, deux amants oubliés dans l’enchantement d’un éternel baiser. Car partout, avec les parfums des fleurs, plane je ne sais quelle troublante félicité.
C’est le jardin de la Sultane, le mystérieux harem du puissant Vizir, pareil au « Jardin des délices » que le savant Abou Fares Abd El Aziz ben Mohamed ben Ibrahim El Fichtali, célébrait jadis, à la Bahia, dans Marrakech la Rouge :
« Si tu arrêtes ta vue sur ces jardins,
Ta foi chancelle tant leur magnificence est enchanteresse … »

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« C’est le jardin de la Sultane… ». Cliché anonyme fin 1920

Le Prophète a dit :
« Quiconque a fait une bonne oeuvre en recevra la récompense décuple. »
O vieux « maalem » qui, sur les murs de cette demeure, sculpta dans le plâtre en caractères coufiques, comme la devise d’un blason, ce verset du Saint-Koran, tu as eu raison : là est toute la vie des Jamaï, pareille à un conte des Mille et une Nuits.

Si El Larbi Jamaï, père de Si Mohamed, était le plus influent notable de la tribu des Ouled-Jamaï qui environne Fès.

Moulay Abderrhaman régnait dans le Maghreb el Aksa, appuyant sa fragile autorité sur deux factions rivales : les Oudaïas, campés à la Kasbah des Cherarda, à proximité de son Palais de Fès, et les Bouakhers.
Ces derniers, au cours d’une révolte en 1775, avaient été licenciés par l’ancien Sultan Si Mohamed ben Abdallah. Moulay Abderrhaman, en leur accordant le pardon, les avait regroupés dans sa Ville impériale de Meknès.
Mais les dissensions intestines étaient jadis l’essence même de tout gouvernement marocain. Ces deux groupes ennemis faisaient en toutes occasions sentir au Sultan qu’il ne gouvernait que par leur assentiment : au milieu d’intrigues compliquées et sanglantes ils cherchaient, l’un et l’autre, à ravir à leur profit la prépondérance auprès du Maghzen.

Moulay Abderrhaman décida, en 1824, de lancer une expédition contre les tribus du Souss. Pour former sa « harka » il fit venir de Meknès les Bouakhers afin de les réunir aux Oudaïas. Malheureusement la présence à Fès des deux factions rivales exacerba toutes les haines et les jalousies. Les Oudaïas complotèrent de mettre à mort le Sultan, le jour de sa sortie de Fès, à la porte « Bab Segma », toute proche de leur camp.
Moulay Abderrhaman, averti à temps, ne bougea pas. Il fit jeter les meneurs en prison et ne quitta sa capitale que trois jours plus tard. Encore usa-t-il d’un stratagème en faisant sortir son palanquin vide, les rideaux baissés, alors que lui, équipé comme un simple mokhazni, se mêlait à la troupe de ses gardes.
Les Oudaïas, lorsque le cortège fut éloigné de Fès de quelques kilomètres, près de Mechra el Ghorba, firent feu sur le palanquin qu’ils entourèrent croyant y trouver le Sultan. Les Bouchers ripostèrent : un « baroud » sérieux s’engagea et les Oudaïas vainqueurs mirent en déroute la troupe fidèle des Bouakhers.

Moulay Abderrhaman réussit à s’enfuir dans la tribu des Ouled Djemaa où il trouva chez El Arbi el Jamaï, un refuge sûr et aimable. À son appel, les Ouled Djemaa prirent les armes et après une rude campagne vinrent à bout des révoltés.
Comme représailles, suivant l’usage, les Oudaïas furent dispersés dans le Maroc entier. Les uns furent groupés dans la Kasbah qui, en face de Salé la Blanche monte la garde près des flots bleus de l’Océan. D’autres furent expédiés jusqu’à Marrakech ; à peine si quelques familles restèrent près de Fès, sur les bords de l’Oued Mikkès.

Comme reconnaissance de tels services le Sultan maria son fils préféré, Sidi Mohamed, à la fille d’El Arbi El Jamaï, « belle, dit la légende, comme un rayon de soleil ». Moulay Abderrhaman mourant, voilà la fille d’El Jamaï sultane et le petit-fils, Moulay Hassan, héritier présomptif : tant il est vrai qu’un bienfait porte toujours en soi sa récompense.

Moulay Hassan, en arrivant au pouvoir, confia les fonctions de Grand-Vizir à son oncle Si Mohamed ben El Arbi El Jamaï et nomma « Allaf », ministre de la guerre, Si Mohamed ben Es Srir, autre frère de sa mère.
C’est l’apogée de la fortune des Jamaï. Subitement le sort capricieux fait volte-face.

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Les jardins de l’Hôtel Palais Jamaï, fin des années 1920. Cliché anonyme

Le Grand-Vizir, malade de la goutte, la langue presque paralysée, doit céder sa place à son frère El Hadj El Maati. Puis c’est le Sultan Moulay El Hassan qui meurt à Dar Ould Zédouh, au cours d’une expédition dans le Tadla.

L’avènement de Moulay Abd El Aziz soulève de nombreuses protestations : Si Mohamed ben Srir et El Maati refusent d’être « commandés par un enfant ». Doux pays d’Islam ! Arrêtés, enchaînés, trainés dans les cachots du Palais de Meknès, les deux Vizirs y meurent.
Seul, Si Mohamed, l’ancien Grand-Vizir, n’a pas été inquiété ; aussi bien est-il impotent, infirme, mais c’est plutôt sa prudence avisée qui l’a sauvé ; il a eu soin d’éviter de prendre parti dans la querelle.
Curieuse et sombre figure que celle de ce Grand-Vizir, autoritaire, orgueilleux de sa « noblesse », qui gouverna le Maroc plus que le Sultan son maître. Il entretenait dans son palais de Bab Guissa, une « garde noire » composée d’anciens esclaves dévoués. Contre une émeute possible, il avait fait entourer son domaines de hauts murs à créneaux qui existent encore, et malheur au « Fasi » attardé à Sidi Ali El Mezali : il était jeté en prison sans pitié car défense était faite à tous de monter sur cette éminence qui domine les Jardins du Grand-Vizir.
En 1915, Si Mohamed mourut et ce despote tout puissant qui avait fait trembler les « Fasi » sous son autorité quitta ce monde au milieu de l’indifférence générale.

Jamaï ! demeure de rêve … Quelle divine et amoureuse retraite le Grand-Vizir avait édifié là, dans le secret de ces hauts murs !
À l’orner, à l’embellir, les artistes les plus réputés passèrent des années et, aujourd’hui encore, ce palais étonne par les ors intacts de ses lambris et la finesse de ses stucs.
Comme dit le poète :

Les sculptures qui l’ornent rappellent
Les arabesques des colliers, dont les
Femmes aux yeux noirs parent leur gorge

Il semble que l’or qui s’entremêle
À ses ornements forme un dessin de brocart,
Sur un fond d’argent, blanc comme le camphre.

Le sol même, sur lequel il repose,
Est pareil à une étoffe de soie qui serait
Ornée de superbes broderies à ramages …
Et pour lui, El Fitchali aurait pu dire :
« La gazelle en est jalouse à en perdre la beauté »

Mystérieux jardins … Hier encore, l’abandon et la solitude les enveloppaient de leur triste suaire. Seul le souvenir des belles favorites d’autrefois flottait indécis au milieu du murmure plaintif des colombes et des jets d’eau des fontaines. Et si le poète Mohiy Eddin ben Arbi avait interrogé l’un de ces jolis oiseaux :
«  Je gémis … parce que le temps heureux
A fui et ne reviendra plus »
aurait répondu la douce colombe au coeur « rempli de chagrin ».

Des années ont passé … C’est le Maghreb, l’ « heure dorée » où l’air est si doux. Des senteurs enivrantes montent des jardins en terrasse, comme une immense cassolette, des effluves de parfums. Fès, toute baignée de cette teinte rose qui la rend si belle, se déroule là-bas, en décor d’opéra, derrière les créneaux des grands murs.
Sous les plafonds enluminés comme un Saint-Livre, les plus belles cheikats de Fès, au son des mandols et des r’bebs incrustés d’ivoire, chantent les vieilles chansons d’Andalousie : il y a une grande fête, là haut, dans les salons du Palais Jamaï … Et de l’ombre mauve, du fond des jardins, arrive, comme un frémissement voluptueux, comme un doux chant d’amour, le roucoulement d’une colombe …
Dans les jardins de la Sultane, fine silhouette au pur profil, a passé une belle voyageuse de la « Transat » …
Jolie jeune fille de France, dont les favorites du Vizir auraient envié la beauté, vous êtes venue réveiller cette demeure perdue dans son rêve et son mystère ; maintenant les douces colombes du poète arabe ne se lamentent plus ; grâce à vous « le temps heureux est revenu » …

Fès, 1921 Jos. Vattier (Dans Fès l’inviolée)

J’ignore la date à laquelle cette publication de la Compagnie Générale Transatlantique a été éditée, mais je pense que c’est probablement avant 1925. J’ai rajouté les photos qui illustrent ce texte.

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Près de la grande fontaine, dans les jardins du Palais Jamaï Vers 1930

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L’Hôtel Palais Jamaï. Cliché Chambon, photographe à Fès. Vers 1950

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Verso du livret « Le Palais Jamaï »