Image à la une : Hôpital/Dispensaire Murat à Derb Zerbtana vers 1915. On remarque que la carte postale est intitulée « hôpital militaire chérifien » : il n’y avait pas à cette époque d’hôpital militaire chérifien et l’hôpital Murat était un hôpital pour les malades « indigènes » de la médina.

La médecine française au Maroc n’a pas attendu l’instauration du Protectorat pour être présente dans le pays. Dès les 16ème ou 17ème siècle on note la présence épisodique de médecins français au Maroc, mais ils étaient davantage localisés sur la côte atlantique que présents à Fès.

C’est l’arrivée en 1877 de la Mission militaire française qui est à l’origine d’une présence  plus régulière de médecins français au Maroc et plus occasionnellement à Fès. Le Dr Linarès fait partie des quatre premiers officiers de cette Mission qui a pour rôle de former l’artillerie chérifienne : il s’agissait de faire pièce aux Anglais dont le fameux « caïd » Mac Lean, instruisait l’infanterie chérifienne.

Linarès reste deux ans à Oudjda où est cantonnée la Mission militaire française. Il ira ensuite à Rabat, a l’occasion de soigner les femmes du harem et apprécié pour son art médical il accompagne régulièrement le sultan Moulay Hassan dans ses déplacements. Il séjourne donc de temps à autre à Fès, où il a une maison dans la médina (il loge chez lui Pierre Loti qui accompagne la mission Patenôtre en 1889 : il lui fournit des vêtements marocains et facilite ses sorties en médina). C’est davantage un personnage Maghzen que Fassi.

Le Docteur Linarès, persona grata, attaché à la cour du sultan devient l’agent de liaison officieux du Ministre de France auprès du sultan, tout en restant officiellement médecin de notre mission militaire. Son rôle de diplomate l’emportant sur son activité médicale, il demande qu’on lui adjoigne un médecin adjoint. Le médecin-major Zumbiehl arrive en 1899 à Marrakech ; il est remplacé en 1902 par le médecin-major Jaffary, puis par le médecin-major Fournial (médecins dont parle Judah Bensimhon dans son article sur les médecins à Fès avant le Protectorat ( Médecins à Fès avant le protectorat ). Il y a donc toujours à Fès ou à Marrakech une Mission militaire française jusqu’au Protectorat, dont le médecin est toujours en contact avec la cour chérifienne et donne ses soins à des milliers de malades dans la population locale.

Il est probable que l’action de nos médecins auprès de la population, du Maghzen et du sultan ait influencé favorablement les relations franco-marocaines.

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Le docteur Linarès

Le premier médecin, réellement installé à Fès, est le docteur Murat venu à Fès en 1905 avec la mission Saint René Taillandier .
Lors de son ambassade à Fès, Saint-René Taillandier se préoccupe de trouver un titulaire pour l’hôpital que le gouvernement français avait l’intention de créer à Fès. Son choix s’arrête sur le Dr Murat, qui avait collaboré avec le Dr Raynaud à la réorganisation du lazaret de Mogador .

C’est le docteur Leyris de Campredon qui avait été initialement sollicité mais il s’est désisté ne souhaitant pas « aller discuter dans la langue de Platon et de Descartes avec une femme fut-elle la nièce de Taine et la femme du Ministre de France ».

Dans son livre Quarante-cinq ans de souvenirs marocains (1904 – 1948) de Campredon explique qu’il avait pratiquement accepté la proposition flatteuse de Saint-René Taillandier avant d’être mis en garde par son confrère le Dr Fumey, médecin de la Légation de France à Tanger, sur le goût prononcé de Mme Saint-René Taillandier, nièce de Taine, pour les discussions philosophiques en particulier sur l’intelligence ! Il propose alors le Dr Murat pour prendre le poste de Fès et va prendre la succession de Murat à Mogador pour installer le dispensaire.

Murat ouvre donc le premier dispensaire français au Dar Bennis, palais qui abrite Saint-René Taillandier, ministre de France à Tanger lors de sa mission de neuf mois, à Fès en 1905.

Les instructions données au Dr Murat sont extrêmement simples : soigner le plus de malades possible ; son budget est également concis : 4 000 francs.

Le Dr Murat reçoit en consultations femmes et enfants surtout . Mme Saint-René Taillandier, qui n’a pas grand chose à faire pendant que son mari négocie laborieusement avec les autorités du Maghzen, fait deux fois par semaine son apprentissage d’infirmière auprès des enfants, surtout atteints de troubles ophtalmiques invalidants.

L’activité du médecin atteint dès 1906, plus de 15 000 consultants et sa renommée attire sur lui l’attention du sultan Abd el Aziz qui le nomme médecin du palais.

Quelques années plus tard Régnault, successeur de Saint-René Taillandier songe à étendre les moyens d’action du Dr Murat ; après quelques mois d’attente, un jardin plus ou moins abandonné et bordé de constructions inutilisables, mais bien situé est donné, par le sultan Moulay Hafid, pour l’installation d’un hôpital en 1911 : le premier hôpital/dispensaire gratuit pour les «indigènes nécessiteux». de la médina de Fès, est installé au derb Zerbtana près de la mosquée Si Ahmed ben Naceur

Avec un budget restreint (20 000 francs) le projet voit le jour et très rapidement l’activité explose ; les consultations doublent passant à 32 000 patients (tous marocains musulmans ou juifs pour 10% d’entre eux) et les 20 lits disponibles représentent plus de 4 000 journées d’hospitalisation par an (le prix d’une journée d’hospitalisation revient à 1 franc par malade). Les pathologies sont variées : médecine interne, infectieux, maladies vénériennes, chirurgie générale et ophtalmologie.

Le personnel est réduit, et Murat réclame des collaborateurs sachant l’arabe. Fin 1911, en dehors du Dr Murat il y a un taleb auquel il a appris à faire des pansements et un portier marocain. Mme Murat aide son mari et assure les fonctions d’économe de l’hôpital. Le Dr Murat assure la direction de l’hôpital, la pharmacie, la direction du service de chirurgie et du service de la statistique médicale ! Il reconnaît faute de temps négliger un peu les études bactériologiques bien que le service soit créé.

L’hôpital est « orienté au nord-est ce qui lui permet de profiter de la fraîcheur qu’apporte le Chergui, vent d’est ; sa position étagée assure des conditions hygiéniques excellentes »

À cette époque, trois affections existent à l’état endémique avec des pics épidémiques parfois sévère s: en premier lieu le paludisme sous toutes ses formes cliniques en relation avec la pullulation des moustiques. Les étangs nombreux dans la plaine du Saïs et dans le secteur de l’aguedal, l’oued Fès et ses diverses branches hébergent les moustiques anophèles vecteurs essentiels du paludisme.

En deuxième lieu la typhoïde est fréquente et à l’origine de nombreux décès. La cause en est l’eau de rivière qui arrive déjà contaminée en ville et encore davantage dans les quartiers bas de la médina après son passage à travers la cité, mais aussi le mode de recueil de l’eau potable à Fès (système de bassins dont la déverse se fait dans la canalisation commune située en contre-bas).

Enfin la troisième pathologie est la dysenterie amibienne qui représente près de 10% des consultants en période d’épidémie.

La variole est rare en 1911, la peste et le choléra n’existent pas.

Pour lutter contre les affections d’origine hydrique, Murat préconise la canalisation de l’oued Fez, car l’eau de cette rivière remarquablement limpide à sa source, entre en ville toute souillée de limon et d’immondices recueillis dans la plaine du Saïs où elle stagne en de nombreux endroits, s’étendant en nappes dissimulées par des végétations aquatiques où pullulent tortues, grenouilles et moustiques, où viennent s’abreuver les troupeaux qui souillent l’eau par leur déjection. C’est après ce traitement « d’impurification » que l’eau entre en ville où elle recueille dans chaque maison un supplément d’agents septiques.

Pour lutter contre le paludisme, Murat propose la quinine préventive en cas d’épidémie qu’il faudrait distribuer largement à la consultation externe de l’hôpital . Il préconise aussi de disposer pour la campagne, de gens de confiance qui distribueraient la quinine dans les foyers d’épidémie signalés. Ces aides-sanitaires pourraient aussi répandre dans les tribus l’usage de l’acide borique pour les affections oculaires (conjonctivite en particulier). Ce personnel outre le rôle qu’il peut avoir à l’extérieur pourrait au besoin venir aider à l’hôpital tout en bénéficiant pendant cette période d’une formation complémentaire.

En 1912, 35 000 personnes ont profité des soins du Dr Murat : « musulmans ou juifs des deux sexes, la plupart se présentant quotidiennement à sa consultation, car le nombre des lits dont il dispose est encore restreint».

Le Maghzen va donner l’enclos Mrani qui permettra le développement de l’hôpital. Murat souhaite pouvoir construire dans cette enclave un nouveau pavillon de 30 lits qui serait sous la responsabilité d’un médecin-adjoint arabisant, aidé d’un infirmier. Il propose même d’ouvrir un poste d’interne à l’hôpital, qui serait mis au concours de l’université d’Alger pour un étudiant parlant arabe.

Patio, « salle » d’attente de consultation et salle d’hospitalisation de l’hôpital Murat

En 1913, grâce à de petites subventions, le Dr Murat a pu construire de nouveaux bâtiments, aménager une salle d’opérations « aux murs tapissés de faïences blanches de Fez », des laboratoires pour les examens micrographiques, des salles de pansements.

« Les pavillons sont entourés d’un beau jardin aménagé à la marocaine qui, aux heures de consultation, est littéralement envahi d’une foule bigarrée : juives de Fez avec leurs petits foulards de soie rouge ou verte, coquettement arrangés en coquille qui les coiffent si bien, leurs beaux châles historiés aux couleurs éclatantes, de provenance indienne ; musulmanes, drapées dans les longs voiles de laine blanche des femmes de l’Islam ; et toute une marmaille plus ou moins loqueteuse, toujours pittoresque. Mais , ce qui retient l’attention, c’est le sentiment de profonde reconnaissance qui anime tous les visages, c’est le concert de bénédictions à l’adresse de leur bienfaiteur qui s’échappe de toutes les lèvres » quand on interroge les consultants écrit Gervais-Courtellemont , dans l’Illustration du 23 novembre 1913.

Cet hôpital est donc le plus ancien hôpital de Fès. Destiné à l’origine aux malades médico-chirurgicaux de la médina la Direction de la Santé et de l’Hygiène publiques décide en 1930 que l’hôpital Murat deviendrait une annexe de l’hôpital Cocard, consacré à l’ophtalmologie et à l’ORL sous la direction du Dr Guinaudeau. Les autres affections seront traitées à Cocard. Les maladies des yeux et en particulier le trachome sont très répandues dans la région de Fès (et au Maroc) et une clientèle importante de Fès et sa région et même du Tafilalet fréquente régulièrement l’hôpital Murat

Après Fès, où il avait passé onze ans, le Dr Murat est parti à Casablanca comme premier médecin-chef de l’hôpital Mauran, construit dans le quartier de la TSF et ouvert en 1917 aux malades israélites et musulmans .

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Au premier plan à droite : l’hôpital Murat, vers 1915, Derb Zerbtana

En 1911, au moment où le Dr Murat ouvre l’hôpital du Derb Zerbtana, un hôpital militaire s’ installe à Dar Bennis dans les locaux laissés libres par Murat….. ce sera le futur hôpital Auvert de la médina…..qui déménagera à partir de la fin 1934 pour la colline de Dar Mahrès. Nous en parlerons dans un autre article.

L’ex-Hôpital Murat en 2010. Devenu bâtiment d’un établissement scolaire de Zerbtana

Avant 1910, les français étaient peu nombreux à Fès, essentiellement des membres de la mission militaire française du commandant Mangin. En octobre 1910, avec l’agrément du Sultan Moulay Hafid, Mangin demande des renforts pour son groupe d’instructeurs : une douzaine d’officiers, une trentaine de sous-officiers et un médecin militaire. C’est ainsi que fin 1910 le docteur Cristiani arrive à Fès.
Il sera le médecin de la mission militaire, et aménage une infirmerie dans la Casbah des Cherarda où sont cantonnées les troupes chérifiennes et leurs familles. Il sera aussi le médecin particulier du sultan Moulay Hafid. Je reviendrai sur l’histoire du docteur Cristiani à Fès

Ouvrages consultés :

  • Quarante-cinq ans de souvenirs marocains (1904-1948). Dr Leyris de Campredon 1949 Imprimerie rapide Casablanca-Fès-Meknès-Agadir
  • Médecins, chirurgiens et apothicaires français au Maroc (1577-1907) Dr Maxime Rousselle. 1996 Imprimerie Jouve Paris