Image à la une : Cliché anonyme Hôpital de Dar Dbibagh vers 1911/1912. Les blessés ou malades sont installés dans la cour du Palais d’été du Sultan.

La Mission militaire française au Maroc a été à l’origine de l’arrivée au Maroc et à Fès des premiers médecins militaires. Les médecins français à Fès avant le Protectorat (de 1880 à 1911 environ)

La colonne du général Moinier, venue au secours de Fès en mai 1911 est, elle, à l’origine de la création des premiers hôpitaux français à Fès.

Rappelons le contexte historique : début 1911, les tribus de la région de Fès se révoltent et bloquent le sultan Moulay Hafid dans la ville. C’est la tribu des Cherarda qui a, en quelque sorte, donné une certaine importance au mouvement de rébellion. Cette tribu était une tribu « guich » qui selon la coutume doit, au Sultan, des soldats mais pas d’argent. Le Sultan décide de demander les deux, plus chameaux et mulets. La tribu refuse de se laisser tondre et se déclare en « siba ».

Certains, dont Maurice Le Glay, officier de la mission militaire française à Fès, qui participa en 1911 à la colonne des troupes chérifiennes chargée de lutter contre les Cherarda et rédigea « Chronique Marocaine » son journal personnel pendant cette période, pensent que notre consul Gaillard « d’une adresse et d’une souplesse remarquables » pour tirer parti des rivalités et conflits à la cour chérifienne aurait pu suggérer au Sultan de lever l’impôt chez les Cherarda sachant pertinemment que cela amènerait une situation de tension dont la France pourrait tirer avantage.

Selon des informations en provenance de Fès, les tabors de l’armée régulière sont impuissants à venir à bout de la révolte des différentes tribus qui assiègent la ville. La situation devient si critique que le sultan Moulay Hafid demande alors au gouvernement français de former une harka qui marcherait au secours de Fès. Pour éviter à cette harka le risque d’une défaite qui serait très préjudiciable tant pour le sultan que pour la France, le gouvernement décide de la faire appuyer par le goum de la Chaouïa, qui est encadré par des officiers français, et par une colonne légère.

Sous couvert d’un aspect humanitaire – porter secours aux ressortissants européens – il y avait là une occasion pour la France de pousser sa pénétration vers l’intérieur du Maroc sans risquer trop de critiques des autres puissances européennes, malgré la transgression des différents traités internationaux (dont le traité d’Algésiras et l’acte franco-allemand de 1909) qui limitaient notre action militaire. Il est d’ailleurs probable que Fès n’était pas dans la situation catastrophique décrite par notre consul sur place et que les périls sensés menacer les européens et qui ont justifié l’intervention des troupes françaises n’ont été qu’un alibi destiné à permettre à la France de se présenter comme le défenseur désigné de la communauté européenne.

Ce sont donc des troupes franco-chérifiennes, plus françaises d’ailleurs que chérifiennes qui partent, fin avril 1911, consolider le trône de Moulay Hafid, menacé par les Cherarda, les Beni-M-Tir, les Aït Youssi, les Beni-Ouaraïn, les Cheraga qui réalisent un véritable encerclement de la ville de Fès. Une fois le sultan secouru, la ville délivrée, la politique de la France pourra évoluer : on ne peut pas abandonner le sultan qui nous a fait confiance ; il faut lui donner les moyens de se maintenir, montrer aux tribus que notre soutien n’est pas éphémère. Il faut donc le soutenir en lui indiquant quelques directions à suivre et par conséquent avoir une politique « indigène ». La France n’a, bien entendu, pas vocation à rester à Fès mais faire entrer un peu plus d’ordre au Maroc, renforcer le pouvoir du sultan, le préserver des fautes de son entourage et préserver les tribus soumises de la puissance excessive du Makhzen nécessite de donner du temps au temps ! Sans s’installer il ne serait pas sage de partir trop vite si nous voulons des résultats durables !!

La délivrance de la capitale ne saurait suffire, il faut maintenant pacifier la contrée ! et Moulay Hafid aurait accepté volontiers que nos troupes finissent le travail commencé : ce sera alors des expéditions vers le Zerhoun et le Zegotta, le poste de Petitjean est fondé le 1er juin 1911. C’est au cours de cette expédition du Zerhoun que le Dr Auvert sera tué. On se porte ensuite sur Sefrou où on signale de l’agitation. En juin on occupe aussi El Hajeb et Meknès devient un centre militaire régional important. En fait comme il persiste une agitation latente et que les petites unités stationnées dans les postes avancés sont régulièrement harcelées, les troupes françaises finissent par s’installer définitivement dans toute la zone.

Dès son arrivée à Fès,le 25 mai 1911 la colonne du général Gouraud, une des composantes de la colonne Moinier et  qui a la mission d’escorter le convoi de vivres et de munitions, campe « autour des jardins d’été du Sultan. Le général Moinier et son état-major sont installés dans la maison de campagne qu’on appelle le Dar Dbibagh. Ma tente est au coin du bois et c’est une douceur charmante que d’avoir des arbres autour de soi » écrit le général Gouraud dans son livre « Au Maroc 1911-1914″. Dar Dbibagh « la maison du petit tanneur »avait été une résidence d’été de Moulay Abdallah qui l’avait faite bâtir en 1729 et cette casbah a servi aux troupes françaises à partir de 1911 et à même été surnommée le « Camp Gouraud » en 1912.

Dans son livre Gouraud donne quelques informations intéressantes sur les hôpitaux de Fès. Vers le 15 juin 1911, il revient sur Fès «  nous sommes heureux de retrouver les ombrages de Dar Dbibagh. Les raisons militaires…indiquent un déplacement du centre de gravité vers Meknès. Il devient plus que jamais nécessaire de décongestionner Fès. On peut y laisser l’hôpital, mais non pas le parc d’artillerie ». Cela confirme l’existence d’un hôpital militaire : est-ce un véritable hôpital ou une infirmerie d’unité renforcée avec des lits d’hospitalisation ?

Dar Debibagh Hopital

Cour et hôpital de Dar Dbibagh vers 1912

La lecture du livre de Pierre Khorat « En colonne au Maroc, Rabat, Fès, Méquinez » écrit en 1912 et publié en 1913 fournit quelques précisions sur l’hôpital de Dar Dbibagh : « Le service des subsistances, l’ambulance et l’hôpital de campagne, le Trésor et les Postes, le Génie, l’Artillerie, la Justice Militaire encombrent les cours, les passages voûtés, les chambres obscures, l’ancienne mosquée…. Les médecins installent leurs formations sanitaires, où ne manquent guère que les médicaments, dans les appartements privés du Sultan ».

Hopital Dar Debibagh

 

Il est classique dans le début de la campagne du Maroc de voir les médecins installer les hôpitaux de campagne dans des pavillons ou les jardins des demeures appartenant au Maghzen.

L’installation d’un hôpital à Dar Dbibagh date donc de mai/juin 1911 et ce fût le premier hôpital militaire/infirmerie-ambulance de Fès. Cependant, dès juin 1911, l’encombrement à l’hôpital augmentait et il a fallu trouver en dehors de la casbah de Dar Dbibagh des salles disponibles. L’ambulance Delmas de Dar Dbibagh est pleine de malades et de blessés -123 malades et 23 blessés – cette formation ne peut plus suffire, la création d’un hôpital s’impose, et elle est décidée le 17 juin 1911 par le haut commandement qui loue à cet effet les jardins Bennis. L’hôpital Auvert y restera jusqu’au 31 décembre 1934, avant d’être transféré sur la colline de Dhar Mahrès.

« Après de longues négociations, le fils d’un ancien ministre des Travaux publics nous cédait une belle maison dans le quartier aristocratique de Fez-Bahlil » (sic … pour Fès-el Bali) ! écrit Khorat. Cela confirme ce qu’écrivait Gouraud: « Le 1er septembre, visite de l’hôpital… Le Dr Fournial s’est installé dans le palais où était descendue la mission Saint -René Taillandier, aux jours sombres de 1905. Un très grand jardin touche à des parcs immenses qui vont jusqu’aux murs de la ville. Les malades sont bien installés, dans de vastes patios, des chambres claires ou sous des tentes doubles dans les jardins…». (Il s’agit de Dar Bennis). Gouraud évoque même un embryon de service de radiologie : il parle de balles extraites « en les radiographiant, grâce à l’appareil de Mr Bringau, ingénieur du sultan ». (L’ingénieur Bringau et son épouse seront tués lors des émeutes d’avril 1912 et une rue portait son nom à Fès).

001 Entrée Auvert

C’est le futur hôpital Auvert qui se met en place et qui n’est pour l’instant que l’hôpital militaire. (Dans son livre Khorat évoque sur le plateau à proximité de la casbah de Dar Dbibagh une petite fortification enterrée nommée Redoute Auvert en hommage au médecin récemment tué au combat. Ce n’est que l’année suivante que le nom d’Auvert sera donné à l’hôpital militaire. Je n’avais auparavant jamais entendu parler de cette Redoute Auvert).

L’hôpital Auvert est donc une dé-localisation/extension de l’hôpital de Dar Dbibagh en bordure Sud de la médina, à Ras Djenan, à l’intérieur des remparts de Bâb el-Hadid.

Pierre Khorat décrit ainsi l’hôpital militaire du Dr Fournial :

  » C’était la classique demeure d’un Arabe riche, avec son vaste jardin rempli d’arbres fruitiers, où l’oued Fez canalisé roulait le chant berceur de ses eaux torrentueuses. Des fontaines murmuraient dans les vasques de marbre, et, dans les corps de logis, les fenêtres aux fins grillages de fer laissaient passer une clarté fraîche ; les chambres dallées de faïence, les couleurs gaies des plafonds et des murs, le chant des oiseaux, le parfum des orangers, le calme environnant, semblaient faire de cet asile de la douleur une thébaïde sereine et reposante. Mais l’illusion durait peu. Dans les salles, une odeur fade dénonçait les malades trop nombreux ; les étroites couchettes se touchaient, confondant leurs draps sales, leurs moustiquaires trouées, les plaintes des fiévreux, les sueurs des agonisants. Nul ventilateur ne renouvelait un air saturé de chaleur lourde ; nul morceau de glace ne rafraîchissait les tempes brûlantes ; nulle femme, laïque ou religieuse, ne mettait un sourire maternel dans les visions délirantes ; nul prêtre ne se penchait pour dire des paroles consolatrices et recueillir les dernières pensées des mourants »

La situation matérielle est précaire et les médecins doivent faire preuve d’ingéniosité pour suppléer au défaut d’outillage, de médicaments et de personnel. « Les apothicaires indigènes de la ville ravitaillaient quelques bocaux de la pharmacie ; des convalescents bénévoles remplaçaient les secrétaires et les infirmiers exténués ; les artisans maures confectionnaient un matériel de fortune ; une banque civile acceptait la garantie de notre consul et consentait une avance de fonds pour la nourriture des malades et l’entretien de l’hôpital, que sollicitait le médecin-chef après avoir épuisé ses ressources personnelles et celles de ses collaborateurs. Mais ces palliatifs insuffisants ne nous donnaient pas une formation sanitaire digne de la science contemporaine, d’une nation riche et d’une armée puissante. On se croyait transporter aux siècles précédents, au temps des Bugeaud, des Villards ou des Montluc. On ne songeait pas sans colère et sans douleur à l’inutilité des enseignements livresques, au contraste de nos misérables moyens et du luxe médical des Russes et des Japonais pendant une guerre en comparaison de laquelle notre expédition marocaine est un jeu d’enfant ».

003 Hôpital Auvert Jardin

La nécessité de faire de la place amenait à évacuer les convalescents et les blessés en voie de guérison vers Casa d’où certains partaient pour la France par voie maritime. Les évacuations sanitaires vers Casa se faisaient dans des conditions tout aussi épiques que les hospitalisations : voyages en « arrabas», sans coffrage, sans toitures et sans ressorts amortisseurs, dans lesquelles les évacués étaient installés au petit bonheur et abandonnés à l’habileté ou à la maladresse des conducteurs qui menaient leur attelage sur des chemins emplis de fondrières. La pénurie de personnel médical ne permettait pas de fournir de médecin ou d’infirmier au convoi ; l’absence de protection contre les intempéries, le manque de boissons fraîches, les risques d’attaque sur le parcours faisaient qu’un certain nombre d’entre eux ne voyaient pas le bout du voyage.

Dans « Un voyage au Maroc » 1913, Albert Navarre évoque l’hôpital Auvert : « l’hôpital se trouve dans la partie neuve de la ville (Fez-Djedid), dans le quartier des consulats » ( on peut d’ailleurs discuter l’appartenance du quartier des consulats à Fès-Djedid).
L’accès n’en est pas facile « cet établissement n’a pas de façade sur un large boulevard »– l’auteur était parisien ! – mais précise t-il « il ne faut pas oublier que l’entrée des plus somptueuses demeures est souvent à Fès, au fond d’une impasse ou au détour d’une rue tortueuse ».

« Une fois le seuil franchi, on se trouve en présence d’un immense jardin, au milieu duquel un pieux souvenir a élevé un monument à la mémoire du médecin militaire Auvert tué à l’ennemi et dont l’hôpital porte le nom. Sur un des côtés s’élève une superbe habitation mauresque, plus pratique pour les bureaux de l’administration que pour les malades ».

002 Auvert Vue générale

Un des pavillons de cette demeure a été aménagé pour les officiers et les tentes qui constituent les salles de l’hôpital sont dressées « dans un vaste jardin, au milieu des orangers, des figuiers, des citronniers, dans un véritable oasis de verdure ». Ces immenses tentes ont chacune leur « spécialité», l’une accueille les blessés, une autre les dysentériques, une autre encore les typhoïdiques. Les infirmiers étaient également logés sous tente.

004 Tente Auvert Sc

Fin 1912, l’hôpital Auvert est donc toujours pour l’essentiel un hôpital sous tentes et cette description de Navarre confirme celle de Gouraud faite en septembre 1911 et dont nous avons déjà parlée.

Il est vrai que les difficiles combats en 1911 et 1912 dans la région de Fès (350 tués et plus de 1000 blessés) mais surtout la maladie (plus de 1000 morts et plus de 6000 malades évacués pendant ces 2 années) ne laissaient pas le temps de construire des bâtiments en dur : on a utilisé au mieux les structures existantes à Dar Bennis et installé un hôpital de campagne dans « l’oasis de verdure ».

003-a Jardin

 

Navarre fait aussi l’éloge de l’action des médecins, des dames de la Croix-Rouge et des infirmiers dont plusieurs sont morts « victimes de leur généreux dévouement » payant un lourd tribut à la maladie ou à la guerre. « En souvenir de la mort héroïque de l’un d’eux, une pensée reconnaissante a voulu donner à un pavillon de l’hôpital militaire le nom de l’infirmier Aubert ».

Les premiers hôpitaux sont donc purement militaires, souvent temporaires et provisoires car les postes où ils sont installés sont sans cesse en voie de remaniement. Il faut donc éviter de construire des établissements coûteux qui grèveraient le budget du Ministère de la Guerre qui finance sur le budget de la guerre les dépenses médicales.

La formation sanitaire ( infirmerie-ambulance ou hôpital) est donc en règle générale installée sous tentes, dans des baraques en pisé ou en moellons, et dans les meilleurs cas dans des demeures bourgeoises, aristocratiques ou dans des palais du sultan (cas de l’hôpital Auvert et de l’hôpital de Dar Debibagh) . L’inconfort des bâtiments devait être compensé, selon les consignes de Lyautey lui-même, par « un matériel d’ameublement de choix et un large usage d’organes mécaniques fixes ou mobiles ( groupes électrogènes, groupe chirurgical, voiture à glace, buanderie mécanique sur roues, etc.) ».

Hôpital Auvert Pavillon Bouet a

Cliché Service photographique des Armées 1916. Pavillon Bouet. Officiers

Intérieur auvert

Pavillon

Pavillons d’hospitalisation installés à l’intérieur du Dar Bennis

Baraquements

Pavillons d’hospitalisation plus sommaires installés dans les jardins pour remplacer les tentes. Entre 1915/1920

Gustave Babin, a relaté dans son livre « Au Maroc, par les camps et par les villes » édité à Paris en 1912 chez Bernard Grasset, les débuts de l’hôpital Auvert.

Si, à Meknès, l’on put installer l’Hôpital Louis dans une riche demeure arabe, à Fez, ce fut et cela demeure plus compliqué encore d’utiliser un local de fortune. Le docteur Fournial si, en pareil lieu et dans de telles circonstances, il attachait la moindre importance à ces misères, pourrait envier l’étroit cabinet de travail de son ami Couillaud, fleuri de soucis d’or, avec son lit dans une encoignure, car lui comme son adjoint en sont encore réduits à coucher sous la tente de campagne, plantée dans le jardin de l’hôpital, près du bureau où ils travaillent et qui n’a pour vitres que des feuilles de papier huilé. On croit rêver ! Ce jardin, à l’hôpital Auvert, à d’ailleurs une importance considérable. La vieille maison arabe attribuée au Service de santé est assez exiguë ; mais un vaste terrain l’entoure où l’on peut s’étendre à l’aise. Quand au mois d’octobre dernier, il fut question de mettre en marche une colonne sur Taza, l’ordre parvint au docteur Fournial de porter de cent à deux cent cinquante le nombre des lits de son hôpital. Il fit soigneusement un devis, bien calculé et aussi raisonnable, aussi économique que possible, puis, modestement demanda pour exécuter les travaux et aménagements nécessaires 10 000 francs. On lui en accorda 6000. À lui de s’arranger. Le merveilleux ,c’est qu’il y parvint. La terre du beau jardin fournit des briques. On édifia des murs. On aurait des bâtiments presque parfaits si on avait pu obtenir à temps des solives, des tôles ondulées pour les couvrir. Mais le génie – lui toujours – était là. Nous le retrouverons plus loin encore. La saison des pluies arriva avant les matériaux mentionnés dont on avait besoin. Les murs de briques crues s’effritèrent ; c’est une aventure banale que j’ai souvent entendu conter sur ma route. En attendant mieux et pour sauver quelques pans de muraille de la ruine on a eu recours ici au bidon de pétrole, précieuse ressource et matériel bien souple décidément. Il joue cette fois les rôles de l’ardoise ou de la tuile. Avec les débris de trois cents (bidons) qu’on a raflés un peu partout, on est parvenu à mettre à peu près à l’abri des intempéries deux ou trois bâtiments qu’on achevait d’aménager à mon passage.
Afin de parer à l’insuffisance des salles, l’Administration avait envoyé des tentes immenses aux charpentes compliquées et pour les meubler, des lits de fer. Avait-elle réfléchi que le chaos des mules ou des chameaux est assez défavorable aux ferronneries ? C’est bien improbable.
Toujours est-il que sur quatre vingts lits partis de la côte, trente seulement arrivèrent en état d’être utilisés. La même infortune advint aux tentes dont les armatures compliquées se faussèrent en route ou se rompirent. Il fallut recourir à l’aide précieuse de la Makina, l’ancienne manufacture d’armes des sultans, aujourd’hui inactive, ses outils perfectionnés abandonnés à la rouille, ses arbres de transmission devenus les perchoirs des pigeons du quartier. Les sous-officiers d’artillerie de la Mission militaire, les armuriers remirent quelques machines en marche et réparèrent le dommage. Bientôt, les vastes abris de toile, bien dressés sur des aires battues, imperméables, encombrèrent le jardin dont, avec d’infinies précautions, le docteur Fournial avait, pour leur laisser la place, fait transplanter quelques arbres.
Mais ne trouvez-vous pas un peu insolite que des médecins ou des chirurgiens qui auraient évidemment assez et mieux à faire en se consacrant à leur seul ministère, des « hommes de l’art », selon la formule, soient astreints à des besognes aussi étrangères à cet art ? et n’admirez vous pas déjà des hommes qui, au prix de surhumains efforts, parviennent cependant à concilier et leur devoir professionnel et des soins aussi éloignés de leurs habituelles préoccupations ?
Je voudrais pouvoir vous conduire dans l’un comme dans l’autre hôpital, à travers tous les services tour à tour, afin de vous montrer mieux encore quelle intelligence, quelle énergie sont déployées pour triompher des conditions trop souvent peu favorables où l’on est placé.
Certes, je serais le dernier à méconnaître la beauté, la grandeur du rôle des combattants. Mais la bataille n’est qu’une heure, qu’un moment de durée, et à l’exaltation farouche qui soutient les cœurs dans l’action, succède bientôt l’accalmie réparatrice. Tandis que pour ces médecins c’est la lutte sans répit, la continuelle présence sur la brèche devant l’ennemi jamais las de menacer et de frapper ; et l’on s’émerveille de les trouver sans cesse aussi vaillants, alertes et calmes.
Leurs infirmiers aussi je les ai vu à l’œuvre – j’allais écrire au feu – dans des conditions où il fallait, pour ne pas faiblir, pour accomplir jusqu’au bout la rebutante et périlleuse tâche, quelque cœur au ventre. Tous sans défaillance si comportèrent comme des héros.
À un moment donné, au fort de l’épidémie de typhoïde qui décima l’été dernier la garnison de Fez, quinze des infirmiers de l’hôpital Auvert tombèrent atteints par la contagion, durent s’aliter. Cela faisait une somme de cinquante-six typhoïdiques en traitement dans le même service.
Cette sombre trouée que le mal venait de faire mettre dans les rangs des infirmiers ne laissait plus debout assez de personnel pour donner les soins nécessaires à un si grand nombre. On demanda alors au chef de bataillon Fellert, commandant d’armes à Dar Debibagh, de faire appel à des hommes de bonne volonté. Il en vint autant qu’on voulut, autant qu’on en eut besoin, des coloniaux, des « marsouins » qui ne le cédèrent ni en dévouement, ni en attention aux infirmiers professionnels.
Et quelles besognes ingrates ils assumaient ? ! Le docteur Fournial me citait le cas de l’un de ces braves enfants qui, chargé de l’ unique soin de mettre au bain les malades, sortait à peine en ville une fois par semaine, le reste du temps appliqué à sa tâche comme une sœur de charité.
Depuis que l’hôpital de Fez a été ouvert, à l’arrivée des troupes du général Moinier, sur sept cent cinquante malades qu’on y a traités, trente-sept étaient des infirmiers – cinq pour cent – À Meknès, c’est mieux encore : sur les soixante-seize morts qu’a vu succomber l’hôpital depuis qu’il fonctionne, sept étaient des infirmiers victimes du devoir soit un sur dix !
Il me paraît quasi superflu, pour quiconque du moins connait nos mœurs administratives, d’indiquer qu’il n’a été accordé à l’hôpital de Meknès non plus qu’à celui de Fez, aucune de ces médailles des épidémies, de ces pauvres minces rubans tricolores dont se pare la boutonnière de tout adjoint au maire, de tout conseiller municipal un peu remuant et politiquement bien-pensant, qui a eu le bonheur de voir visitée par un fléau, la ville à l’administration de laquelle il collabore. Le docteur Fournial comme le Docteur Couillaud ont fait évidemment des propositions. Elles doivent dormir quelque part dans un de ces fameux cartons verts ».

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Pour faire mentir Gustave Babin !

Il a fallu donner un nom à cet hôpital militaire, celui du médecin major Auvert tué le 2 juin 1911 en service commandé lui fut attribué. J’ignore la date exacte :  le général Moinier, à la demande du docteur Fournial, médecin-chef de l’hôpital militaire de Fès, avait rendu un premier hommage à la mémoire du docteur Auvert en donnant son nom à cet hôpital ; probablement fin 1911. De même qu’à l’hôpital de Meknès, sur un rapport du docteur H. Coullaud,  le général Moinier avait donné le nom du docteur Louis, autre victime des combats.

Voici les circonstances de la mort du Médecin-major Auvert retrouvées dans le discours prononcé sur sa tombe par le Médecin principal Bernard, médecin divisionnaire :

« Le Médecin aide-major de première classe Auvert a été tué le 2 juin au combat de la « Nzala Jeboub ».
« Il avait rencontré des camarades à un endroit qui devenait dangereux et, après avoir un peu causé avec eux ils les avaient quittés en disant : « les balles me cherchent aujourd’hui, je m’en vais ». On l’appela auprès d’un tirailleur blessé et, pendant qu’il le pansait sous le feu et sous les pierres des Oudaïa, une balle l’atteignit à la poitrine. Quelques minutes il est conscient de son état. Il dit au Médecin major Perrin qui le soutenait « je suis blessé à mort … je meurs en soldat ». Voila sa fin toute simple. Elle est assez belle et elle justifie ces honneurs militaires, ces fleurs pieusement cherchées et prodiguées par des amis,et l’émotion de tous. Mais croyez bien que ce n’est pas seulement la perte d’un médecin qui nous a émus. Nous aurions été moins touchés peut-être par la mort d’un autre, « les balles le cherchaient », disait-il. Elles auraient toujours trouvé autour de ce blessé un médecin à abattre, l’un de ses jeunes êtres dévoués, ardents, magnanimes, comme on les voulait il y a 100 ans. Comme on les a ici.
« Lequel eut mérité plus de regrets ? C’est le caractère d’Auvert qui augmente ces regrets, et sa valeur personnelle ajoute aussi de l’éclat à cette gloire un peu hasardeuse de la mort à l’ennemi. Chez lui ce n’est pas la fin qui mérite d’être glorifiée ; ces derniers instants ont été conformes à tout ce qui a précédé. Ils ne brillent pas comme une étincelle au choc imprévu des circonstances.
« C’est la dernière flambée d’une âme toujours embrasée, et, s’il a donné sa vie ce jour là il l’avait offerte depuis longtemps. Il était vraiment militaire, il voulait l’être avant tout. Un officier, son ami m’a dit de lui : c’est un officier de troupe qui serait médecin. Pourtant il était bon médecin, on l’avait choisi pour remplacer Cristiani à l’infirmerie indigène de Ben Ahmed. Il justifia ce choix en se dévouant à tous ses clients des tribus, à ses goumiers, à ses camarades, et les éloges de ses opérés, de cataracte surtout, avaient propagé sa réputation dans le bled.
« Cet esprit de dévouement apparaissait dans sa douceur joyeuse et dans son obligeance de tous les instants, dans les grandes occasions, il allait jusqu’au sacrifice. À Dar Chefaï un jour, Auvert vit un tirailleur qui se noyait dans le courant de l’Oum er Rébia, ses camarades n’osaient pas le secourir, Auvert se jeta à la nage et le sauva.
« Le commandant du poste le sut, réclama une médaille d’honneur pour Auvert. Mais Auvert n’avait rien dit. Il avait horreur des éloges et du bruit, il ne savait être un héros qu’avec modestie et à la place qui lui était assignée.

Les camarades d’Auvert ont tenu à accorder à sa mémoire davantage encore. Dans ce grand jardin de l’hôpital de Fès, ils ont dressé un monument qui perpétuera son souvenir. C’est, sur un socle de zélijs, où s’inscrit, avec le nom d’Auvert, un récit lapidaire de sa mort, en français et en arabe, une colonne tronquée, du haut de laquelle le coq gaulois « lance son claironnant appel à la bravoure, au dévouement, à toutes les vertus viriles».

L’inauguration de ce monument a eu lieu, le 22 août 1912 , en présence des « dames » de la Croix-Rouge ( Mlle de Noville, Mlle Thiébaut, Mme Quesney, Mme Roque, infirmière -major, Mlle de Saint Léger, Mlle Ligneau.) et de tout le personnel médical de l’hôpital Auvert, parmi lesquels on citera les pharmaciens-majors Paroche et Loiseau, et autour du médecin-inspecteur Béchard et du médecin-chef Fournial les médecins-majors Duchêne-Marullaz, Crussard, Cazottes, Lair, Feldmuller.

Hôpital Auvert 1912

 

Monument à Auvert (2).jpg

Au centre, de face, avec barbiche et sans képi, le général Gouraud

Le général Gouraud, qui prit lui-même une part si marquante au raid audacieux de 1911, présidait à la cérémonie. Et, plus ému peut-être qu’il ne l’était au moment où il faisait franchir à ses marsouins la calme rivière au bord de laquelle Auvert trouva la mort, en quelques mots il prononça du regretté médecin-major un impressionnant éloge, auquel firent écho M. le médecin général inspecteur Béchard et le docteur Fournial »

002 Monument Auvert

Cliché du Service photographique des Armées. 1916 . Le coq s’est déjà « envolé » du monument

L’hôpital Auvert portera désormais le nom de ce médecin mort au combat et, pendant près d’un quart de siècle (1911-1934) traitera et soignera plus de 85 000 malades ou blessés.

En avril 1912, lors des évènements de Fès, l’hôpital Auvert et son médecin-chef Fournial seront au centre du dispositif qui permettra aux troupes françaises de reprendre le contrôle de la ville. Ces journées d’émeutes et de deuil ont contribué à donner à l’hôpital Auvert son passé de légende. Dans la suite, placé au centre d’une région où les opérations militaires se sont succédées jusqu’en 1927, l’hôpital reçoit de nombreux malades et de nombreux blessés de guerre, en particulier pendant les opérations du Rif en 1925/26. Il recevra aussi toute la population civile de Fès dont le nombre augmente régulièrement.

À partir de 1934, l’hôpital poursuivra son activité en tant qu’hôpital mixte (civil et militaire) sur les hauteurs de Dhar Mahrès.

Liste des médecins-chefs qui se sont succédés à la direction de l’Hôpital Auvert de sa fondation à 1934

1911-1913 : FOURNIAL Henri . Médecin-major de 1ère classe (il sera directeur du Service de santé de la place de Paris en 1924)
1913-1915 : PERROGON Médecin principal de 2ème classe
1915-1917 : FAURE Médecin-major de 1ère classe
1917-1918 : ABBATUCCI Médecin-major de 1ère classe
1919-1920 : FAURE Médecin-major de 1ère classe
1920-1923 : NORMET Médecin-major de 2ème classe
1923-1924 : BERTRAND Lucien Médecin-major de 1ère classe
1924-1925 : DELESTAN Médecin-major de 1ère classe
1925- : POUPONNEAU Médecin-major de 1ère classe
1925-1927 : DREYFUSS Achille Médecin-major de 1ère classe
1927-1931 : COLIN Marie Médecin-major de 1ère classe
1931-1934 : SALINIER Gabriel Médecin Commandant

En 1911 trois hôpitaux existent donc à Fès : l’un pour les «indigènes» à derb Zerbtana (Dr Murat), les deux autres pour les militaires : celui de Dar Dbibagh qui peu à peu sera consacré exclusivement aux troupes cantonnées à Dar Dbibagh et évoluera vers un fonctionnement d’infirmerie/ambulance d’unité avec quelques lits d’hospitalisation et dans le quartier du Douh, l’hôpital Auvert, pour les militaires et les rares civils du quartier.

L’hôpital Cocard n’existe pas encore. Le docteur Cristiani arrivé à Fès fin 1910, a organisé une infirmerie que l’on pourrait qualifier de «mixte» : pour les membres de la mission militaire française mais aussi pour les troupes chérifiennes ( tabors ) et leurs familles qui les accompagnent toujours à cette époque là. Cette infirmerie, avec quelques lits d’hospitalisation, est située dans la casbah des Cherarda et le sergent-infirmier Claude Cocard en est l’efficace «patron». Cette infirmerie des Cherarda, deviendra hôpital indigène après le protectorat. Cristiani et l’hôpital Cocard feront l’objet d’un nouvel article.