Image à la une : Façade de l’Infirmerie Marocaine

Fin 1910 le médecin-major Cristiani, au Maroc depuis fin 1907, d’abord comme médecin de convoi, puis au 4ème Goum à Casbah Ben Ahmed, est muté à Fès à la Mission militaire du commandant Mangin. Il est chargé du Service Médical des membres de la Mission et de l’organisation de celui des troupes chérifiennes qui sont installées dans la Casbah des Cherarda : c’est dans un coin de cette casbah, occupée non seulement par les askris des tabors mais aussi par leurs familles que Cristiani fait aménager une infirmerie sommaire : une pièce de visite, une dizaine de lits d’hospitalisation. Il assure lui-même la consultation des familles.

Le docteur Cristiani est en même temps médecin particulier du Sultan Moulay-Hafid.

Dès 1911, l’infirmerie de la Casbah des Cherarda est sous la responsabilité du sergent infirmier Claude Cocard, qui loge sur place et fait un premier tri parmi les consultants ou blessés à montrer à la consultation du médecin-major Cristiani, qui partage son temps entre l’infirmerie et le « terrain » où il accompagne les troupes chérifiennes dans leurs missions.

La casbah des Cherarda abrite deux tabors marocains, un d’infanterie et un de cavalerie.

En avril 1912, lors du soulèvement des tabors stationnés dans la Casbah, Cocard est à son poste, dans l’infirmerie et n’envisage pas d’abandonner ses malades. Le 17 avril dans l’après-midi, quelques hommes armés conduits par un des caporaux infirmiers font irruption dans sa chambre située dans le coin Nord-Est de la Casbah, à côté de l’infirmerie. Après discussion avec les mutins, Cocard est dégagé par des infirmiers restés fidèles qui le cachent dans une pièce voisine où il reste jusqu’à la nuit. Il sort alors dans la casbah et se met en rapport avec des instructeurs et des soldats fidèles. On lui propose de s’échapper de nuit à cheval pour rejoindre le camp français de Dar Dbibagh. Cocard refuse en pensant que la situation va s’arranger.
Le 18 au matin, le sergent Cocard est toujours dans la casbah et la situation ayant empiré il accepte la proposition d’un gradé indigène d’aller avec lui se réfugier au camp de Dar Dbibagh : ils sortiront par la porte Ouest de la casbah, avant de longer par le Nord le cimetière situé à l’Ouest de la casbah, puis de gagner les jardins de l’Aguedal. Cocard est vêtu comme un soldat marocain et les deux hommes passent la porte sans problème, mais des mutins soupçonnent que Cocard s’est évadé et poursuivent les deux hommes, les rejoignent au niveau du cimetière européen (cimetière international) près de la M’salla de Bab Segma et les tuent de plusieurs balles.
Le 20 avril, date à laquelle les mutins demandèrent à se rendre, le corps du sergent Cocard est ramené à l’infirmerie. Cocard sera enseveli dans l’enceinte de l’hôpital Auvert avec les nombreux soldats tués entre les 17 et 19 avril 1912.

Au début des émeutes, le docteur Cristiani était dans un cantonnement près de Bab el-Hadid, il sera recueilli par des voisins marocains avant de gagner Dar el Maghzen et le lendemain l’Hôpital Auvert.

Le médecin-major Duchesne Marulas, chirurgien à l’hôpital militaire Auvert de Fès, qui avait connu Cocard en Algérie propose que l’on commémore son souvenir en appelant de son nom, l’Infirmerie Indigène de la Casbah des Cherarda. Le général Gouraud, commandant la Subdivision de Fès et le médecin-major Fournial, médecin-chef de l’hôpital Auvert confirme cette proposition : le nom de Cocard sera donné à ce qui n’est encore que l’Infirmerie Indigène des Cherarda et qui deviendra le futur hôpital Cocard sous l’impulsion conjointe de Lyautey et de Cristiani.

s-l1600 Cocard (1)

Même carte postale que celle figurant « à la une » : l’infirmerie est devenue hôpital … qui est appelé « hôpital Tocard » !

En effet, les émeutes de Fès ont eu pour conséquence directe la nomination du général Lyautey comme premier résident général du protectorat. Lors de son séjour à Fès, en mai 1912, le général Lyautey demande au docteur Cristiani, médecin-chef de l’infirmerie indigène, de mettre en place un Groupe Sanitaire Mobile (GSM).

Le GSM fut l’un des acteurs essentiels de la politique sanitaire de la France vis à vis des populations, à coté du poste fixe d’assistance : dispensaire, infirmerie ou hôpital. Cette assistance aux populations avait un double but : en premier lieu humanitaire en restreignant le champ de la maladie et de la souffrance mais également utilitaire en conservant le capital humain local dont on avait besoin pour la mise en valeur immédiate et rapide du pays nouvellement occupé.

Le GSM est une formation rustique avec un médecin, 2 ou 3 infirmiers, quelques mulets avec leurs conducteurs pour porter cantines et tentes et un guide souvent utile pour ces déplacements dans le bled. Parfois quand une route existe tout cet attelage est remplacé par une auto sanitaire qui facilitera l’évacuation vers une formation équipée pour la chirurgie.

C’est « un dispensaire de consultation en marche » (cette formule, rapportée par Bernard Fly Sainte Marie dans sa monographie inédite sur Léon Cristiani, aurait été utilisée par Lyautey pour convaincre le Dr Cristiani, réticent, à prendre le commandement du 1er GSM de Fès), mais qui peut aussi arrêter de marcher si une épidémie est dépistée et qu’une action prophylactique ou une campagne de vaccinations sont nécessaires.

Pour emporter la décision, même s’il n’est pas certain que le docteur Cristiani ait pu refuser la « proposition », le général Lyautey a promis à Cristiani un hôpital fixe pour poursuivre l’œuvre commencée dans son infirmerie nomade !

Aussitôt dit aussitôt fait, le médecin-major Cristiani aidé du médecin-major Fournial, du commandant Niessel et du capitaine du génie Prince, dès le mois d’août 1912, dresse les plans du futur hôpital Cocard qui sera construit dans la partie nord-est de la Casbah des Cherarda, à la place de l’infirmerie indigène. Cristiani a été bien inspiré d’agir vite et de lancer rapidement les travaux car, en novembre 1912, il est désigné par Lyautey pour accompagner pour 3 mois le sultan dans son voyage à Marrakech. Son absence de Fès durera… 2 ans et demi !

Voici un extrait du rapport du médecin-major Cristiani au général commandant la région de Fès en date du 2 août 1912, pour mettre en route la construction de l’hôpital :
– Prendre 100 m x 100 m dans l’angle N.E de la casbah et y faire la répartition générale des locaux figurant sur ce croquis.
– Raisons de préférence de cet emplacement :
1- Moins utile pour la défense
2- Assez de déclivité vers l’extérieur pour que les eaux résiduelles n’aillent pas souiller le reste de la casbah.
3- Présence de quelques bouquets d’arbres très utiles pour la formation.
4- Sol rocheux et offrant de bonnes assises aux fondations.
5- Enfin, sortie et entrée faciles et discrètes des malades soit du côté du Nord, soit du côté Est.
Cette situation en marge par rapport au reste de la casbah sera avantageuse pour la formation et ses voisins. Tout le personnel européen et marocain du groupe sanitaire, ses animaux et son matériel, tous les organes de fonctionnement en station et en route seront réunis là et groupés de façon à offrir de la cohésion et plus de rapidité d’exécution en toutes circonstances.

En fait le médecin-major Cristiani aura une surface de 400 m x 300 m soit la moitié Est de la casbah des Cherarda … le général Lyautey était passé par là !

Plan Hôpital Cocard

Croquis des lieux proposé par Cristiani et joint au rapport adressé au Commandant de région.

Cristiani est affecté le 19 novembre 1912 au poste de Médecin particulier du Sultan et l’accompagne à Marrakech. Le Dr Salzes remplace – en principe pour 3 mois – le Dr Cristiani et assure le suivi des travaux puis l’ouverture de l’Hôpital.

Cristiani reviendra à Fès à l’été 1914 pour prendre la direction de l’hôpital dont il avait jeté les bases deux ans plus tôt et qui sera « son » hôpital. Michel Kamm écrit, dans le Courrier du Maroc, en 1949 :

« on peut sur cet hôpital entasser les mots et les descriptions, brasser les hyperboles et envelopper le tout dans un exposé enthousiaste politico-humanitaire, qui serve en même temps d’historique, l’hôpital Cocard est en fait, depuis 37ans, l’élément témoin d’une réussite à la fois française et humaine, d’un évident altruisme… L’hôpital Cocard, reste sous le signe de son grand et inoubliable créateur, Cristiani… »

Fin 1912, quelques mois seulement après la signature du traité de protectorat, les structures médicales hospitalières de Fès sont déjà en place … il n’y aura plus ensuite qu’à adapter et développer le dispositif. On ne laissait pas trop de temps au temps à cette époque !

J’ai utilisé pour rédiger cet article des informations contenues dans la monographie  « Léon Cristiani 1876 -1956 » rédigée par Bernard Flye Sainte-Marie, neveu du Dr Cristiani. De 2007 à 2009, nous nous sommes rencontrés périodiquement, avec Bernard Flye Sainte Marie, dans une brasserie, près de la gare St Lazare à Paris, pour échanger informations, ouvrages et iconographie sur Fès, ses hôpitaux et médecins et, bien sûr, anecdotes sur le docteur Cristiani dont certaines m’étaient rapportées, lors de mes séjours à Fès, par Driss Hamayet, fils d’Ali Hamayet un des infirmiers et homme de confiance du Dr Cristiani.

En décembre 2009, dans un courrier joint à l’envoi de son livre, Bernard Flye Sainte Marie n’excluait pas « engranger des éléments nouveaux pour une refonte de cette monographie » ajoutant « mais c’est peut-être une vision trop optimiste de mon avenir ». Bernard décédait quelques mois plus tard.