Image à la une : Vue panoramique du Mellah de Fès

En décembre 1933, pour commémorer le cinquantenaire du passage et du séjour de Charles Eugène de Foucauld au Mellah de Fès, en juillet et août 1883, la Municipalité de la ville a fait apposer sur la façade de l’immeuble Bensimhon, Derb el Foqui où il fut hébergé, une plaque en marbre portant la mention : « Charles de Foucauld, Explorateur-Missionnaire a reçu l’hospitalité dans cette maison du 11 juillet au 23 août 1883 ».

David Bensimhon, propriétaire de l’immeuble et ses cousins Isaac et Maklouf Bensimhon descendants des Bensimhon qui hébergèrent Charles de Foucauld, ont fait visiter aux autorités locales la demeure où avait séjourné l’explorateur et auteur du livre  « Reconnaissance au Maroc » : la petite chambre réservée à de Foucauld et à son compagnon, donnant sur le patio chevauchant la rue et qui permettait de voir sans être vu ; le grand patio décoré de stucs avec son plafond à caissons en bois de cèdre peint et sculpté où se réunissait tous les soirs une nombreuse assistance de juifs du Mellah venant écouter les bavardages du rabbin Abi Serour, rapportant des nouvelles du monde extérieur et racontant des histoires invraisemblables pour justifier leur voyage dans l’intérieur du pays, pendant que de Foucauld, assis dans un coin, à la mode arabe, sur un coussin, se tenait silencieux et attentif à tous les propos. La maison avait une terrasse où de Foucauld venait régulièrement de jour où de nuit pour faire des observations astronomiques ou météorologiques.

Foucauld Bouyon

Photo France-Soir du 8 septembre 1933 : Maison Bensimhon. La flèche, en haut et au centre indique le patio chevauchant la rue et la fenêtre d’où de Foucauld pouvait voir sans être vu.

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Intérieur de maison israélite. Mellah de Fès

Né en 1858, le vicomte Charles de Foucauld intègre l’école militaire de Saint-Cyr en 1876. Il est souvent puni pour des actes d’indiscipline répétés et mène une vie dissolue. Sorti dernier de sa promotion, il est affecté comme officier dans une petite ville de province avant d’être envoyé en Algérie avec son régiment. Puni à plusieurs reprises pour conduite scandaleuse, il est mis hors-cadre de l’armée pour indiscipline en 1881 et se retire à Évian. Quelques mois plus tard, il est réintégré à sa demande dans son régiment en Oranie. Il fait alors preuve d’un bon comportement militaire, se révèle être un bon chef, soucieux de ses hommes.
Il ne semble cependant pas très motivé pour poursuivre une carrière militaire, il souhaite voyager en Orient. Il demande un congé de l’armée qui lui est refusé, il décide alors de démissionner.

En 1882 il s’installe à Alger et prépare son voyage : il choisit le Maroc, pays encore mal connu. Il étudie pendant un an l’arabe, l’hébreu et se documente sur l’islam.  À la suite d’une longue et minutieuse préparation, Charles de Foucauld décide d’effectuer une reconnaissance du Maroc, voyage qui durera onze mois, du 20 juin 1883 au 23 mai 1884. L’idée est de ne passer que par des régions inexplorées et présentant un intérêt par leur topographie et par leurs habitants. Ce voyage d’exploration doit permettre de tracer des itinéraires nouveaux, de relever par l’observation astronomique les coordonnées des villages traversés, faire des observations topographiques, de noter les mœurs et l’organisation politique des tribus rencontrées,

Son itinéraire déterminé, de Foucauld se demande par quels moyens atteindre ses buts. Pourrait-il voyager comme européen ou sous un déguisement et lequel ? En 1880, la majeure partie du Maroc est habitée par des tribus insoumises et rebelles, et il n’est pas possible pour un européen de s’y rendre sans risquer sa vie.
De précédents explorateurs, René Caillé, Rohlfs et Lenz avaient voyagé déguisés en musulman ce qui n’était finalement pas très simple quand on doit en permanence mener la même vie que ses coreligionnaires : les vrais musulmans risquent de soupçonner la supercherie.

Sur les conseils de Mac Carthy, conservateur de la bibliothèque d’Alger, il rencontre le rabbin Mardochée Abi Serour qui lui propose de devenir son guide et lui dit de se faire passer pour un juif pour mieux passer inaperçu au Maroc, pays interdit aux chrétiens. Charles de Foucauld décide alors d’adopter le costume israélite et devient le rabbin Joseph Aleman, né en Moscovie, d’où l’avaient chassé de récentes révolutions. Il pense ainsi pouvoir voyager sans attirer l’attention dans un pays où l’on considère le juif comme un être utile mais inférieur. Il espère aussi que s’il est découvert par ses hôtes ceux-ci seront plus discrets et ne révéleront pas sa véritable identité aux marocains musulmans. Son origine alléguée -de Moscovie- peut aussi expliquer un mauvais accent.  Le rabbin Mardochée Abi Serour dont le rôle est d’abord de jurer partout que Ch. de Foucauld est bien un rabbin, se charge de lui trouver des hébergements où il puisse faire tranquillement ses observations et rédiger ses résultats, de le protéger etc. Ni son bonnet noir, ni ses nouâders (cadenettes) traditionnelles n’ont empêché un certain nombre de juifs de le reconnaître comme un faux-frère…. mais sans grande conséquence.

C’est dans ce contexte qu’après avoir débarqué à Tanger, le 20 juin 1883, Charles de Foucauld arrive à Fès le 11 juillet , accompagné de Abi Serour. La caravane des deux rabbins entre à Fès par la porte de Bab Segma, traverse Fès-Jdid et arrive à Bab Semarine qui donne accès au Mellah.

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Bab Semarine côté Mellah, et derrière la voute, Fès-Jdid

Ils sont vêtus à la mode algérienne (ils étaient partis d’Alger), d’une longue chemise à manches flottantes, un pantalon de toile algérienne allant jusqu’aux genoux, un gilet turc de drap foncé, une robe blanche à manches courtes et à capuchon, des bas blancs, des souliers découverts, une calotte rouge cerclée d’un ruban de soie noire.

Le rabbin Serour, âgé d’une cinquantaine d’années, est grand et fort, un peu vouté et a une longue barbe noire, mêlée de poils blancs ; le rabbin Aleman, 25 ans, porte une barbe en collier et affecte une grande timidité.

Leurs bagages sont réduits et composés d’un sac et de deux boites. Les boites renferment pour la première, une pharmacie qui permettra aux voyageurs, si besoin, de dire qu’ils sont médecins. L’autre contient un sextant, des boussoles, des baromètres, du papier et des cartes. Le sac contient un costume de rechange et des couvertures, des ustensiles de cuisines et des provisions. Ch. de Foucauld possède en outre 3 000 francs, partie en or, partie en corail.

Muni de la recommandation de M. Benchimol de Tanger, Abi Serour recherche la famille Bensimhon, qui reçoit ses hôtes avec la déférence et la générosité avec lesquelles on recevait au Mellah les étrangers de « marque ». Ils sont installés dans une petite chambre donnant sur le patio central et avec une fenêtre donnant sur la ruelle.

Ch. de Foucauld va finalement séjourner à Fès près de deux mois, plus longtemps qu’il ne l’avait envisagé, car le chemin qu’il veut prendre pour se rendre au Tadla, à travers les montagnes inexplorées occupées par les Zemmour Chellaha et les Zaïan, est impraticable : jamais personne ne le suivait, les tribus sont « sauvages » et il est presque impossible de voyager dans cette zone. À force de chercher, Bensimhon trouve un Cherif de Meknès qui connaissait le chemin pour l’avoir emprunté plusieurs fois et propose de servir de guide … mais après le mois de Ramadan qui vient de commencer.

Dans son livre « Reconnaissance au Maroc » Ch. de Foucauld rend hommage à la famille Bensimhon :
« Je ne puis dire combien de zèle montra Bensimhon en toutes négociations. C’est lui qui fit toutes les démarches, toutes les recherches pour me rendre à Boujad. Jusqu’au dernier moment, où la dernière disposition fut prise pour le départ, il quitta ses occupations, négligea ses affaires pour se consacrer en entier à ce que je lui avais demandé. Il montra, en tout , une intelligence, une activité, une discrétion dont je ne devais trouver d’autres exemples au Maroc parmi ses coreligionnaires. »

(Bensimhon fait partie des « heureuses exceptions » que Ch. de Foucauld évoque quand il parle des juifs. Dans l’appendice de son livre, dans un chapitre intitulé « Les Israélites au Maroc » il donne des juifs une description qui révèle qu’il n’avait pas encore été touché par la Grâce et qu’il ignorait l’amour du prochain … surtout si celui-ci avait une « apparence » pas très proche. Il écrit même « J’écris des Juifs du Maroc moins de mal que je n’en pense ; parler d’eux favorablement serait altérer la vérité. »)

Pendant son séjour à Fès, le rabbin Aleman note surtout des informations concernant la médina, ses habitants, ses commerces, les relations avec les autres régions du Maroc ; il en profite pour mettre à jour ses notes sur le voyage de Tanger à Fès.

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Marchands de fruits

098-a Atelier de cordonnerie copie (1)

Atelier de cordonnerie en plein air

Il donne aussi une intéressante description de la manière de s’habiller des musulmans :

« Dans les diverses villes du Maroc que j’ai vues, le costume des Musulmans de condition aisée est le même ; je le décrirai ici une fois pour toutes :
Linge de coton ; comme principal vêtement, soit un costume de drap brodé à la mode algérienne, soit un long cafetan de drap de couleur très tendre, soit le plus souvent encore la farazia, sorte de cafetan de coutil blanc cousu au dessous de la ceinture, comme la gandoura, et se fermant du haut par une rangée de petits boutons de soie ; sur la tête, un large turban en étoffe très légère de coton blanc ; par dessus le tout un léger haïk de laine blanche unie ; aux pieds, jamais de bas : de simples belras jaunes.
Au Maroc, la couleur des belras a la plus grande importance : le jaune est réservé aux Musulmans, le rouge aux femmes, le noir aux juifs : c’est une règle rigoureuse observée même dans les campagnes les plus reculées.
Les citadins portent rarement le bernous : il ne fait pas partie de leurs habits ordinaires ; on ne le met que lorsqu’il fait froid.
Les marchands, les individus de condition secondaire, remplacent volontiers le costume algérien, le cafetan, la farazia, par la djellaba en laine blanche ou en drap bleu foncé ; avec la djellaba on ne porte pas le haïk.
Quant aux pauvres, ils n’ont qu’une chemise et une djellaba grossière.
Les Musulmans de Fâs ont la peau d’une blancheur extrême ; ils sont en général d’une grande beauté ; leurs traits sont très délicats, efféminés même, leurs mouvements pleins de grâce ; passant leur vie dans les bains, ils sont la plupart même les pauvres, de cette propreté merveilleuse qui distingue les Musulmans des villes. »

Ses observations scientifiques seront réduites : il installe bien quelques baromètres et thermomètres aux fenêtres et aux murs ; il monte la nuit sur la terrasse et regarde les astres avec son sextant. Cette activité inhabituelle pourrait attirer la curiosité des enfants et des femmes du quartier, elle sera réduite au minimum.

Le samedi, jour de sabbat, le rabbin Aleman et son compagnon se rendent à la synagogue recouverts du « taleth » pour la prière et les bons juifs de Fès observent les faits et gestes de ces deux étrangers dont l’orthodoxie, au moins de l’un d’eux, pouvait paraître un peu douteuse, mais le Mellah n’était-il pas autrefois le refuge des étrangers juifs dont il était prudent de se ménager la reconnaissance ou même simplement la connaissance ?

Il est fort probable que M. Bensimhon s’il n’avait pas au début connaissance de la véritable identité de Charles de Foucauld, a certainement découvert au fil des jours qu’il abritait un chrétien et un français et non un juif authentique. Il laissa à de Foucauld l’illusion de son ignorance et il persuada aussi certainement ses coreligionnaires de l’orthodoxie du rabbin qu’il hébergeait. Ch. de Foucauld devait d’ailleurs par la suite révéler à son hôte sa véritable identité et l’objet de sa mission.

Ce séjour à Fès, plus long qu’espéré, (l’impossibilité de trouver un guide pour aller à Boujad pendant le mois de Ramadan) permet à de Foucauld d’aller en reconnaissance à Sefrou et à Taza « la cité la plus misérable du Maroc ».

Si Mbarek Bekkaï, pacha de Sefrou, lors d’une conférence aux « Amis de Fès » en 1950 évoque ainsi le passage à Sefrou du futur missionnaire :

Au cours de son périple au Maroc Charles de Foucauld s’installa pendant quelques jours à Sefrou, en août 1883. Il y vint de Fès, par Bhalil, déguisé en rabbin avec son compagnon le rabbin Mardochée. Il fut reçu dans une maison au Mellah devenue célèbre, par un dénommé David Lhalyel ; le grand rabbin de Sefrou, Chaloum Azoulay, fut désigné par la Communauté israélite de la ville, pour tenir compagnie aux deux rabbins visiteurs. La femme de David surprit un jour de Foucauld en train de dessiner dans sa chambre, où il se croyait à l’abri des regards indiscrets, elle en conclut que c’était un faux rabbin. Averti, Chaloum interrogea Mardochée, le pressa de questions, celui-ci finit par avouer la vérité, expliqua les buts de son voyage et fit promettre à son hôte de lui garder le secret pendant dix ans. Ce dernier tint promesse et, en effet, ne parla de cette aventure que longtemps après.

À Sefrou, Charles de Foucauld a travaillé. Il a écrit une magnifique page sur cette oasis qui l’a inspiré. Je me permettrais de vous la citer intégralement, si vous le voulez bien, lorsque nous aborderons le chapitre du tourisme car j’estime que cette citation mérite d’être connue, elle constitue la meilleure propagande que l’on puisse faire sur Sefrou. Il y a deux ans environ, le passage de Charles de Foucauld à Sefrou, a été filmé par une troupe de cinéastes dirigée par Léon Poirier. Cet épisode de Charles de Foucauld à Sefrou paraîtra dans la « Porte du désert » lorsque ce film sera livré au public.

Dans les villes, les villages ou synagogues Foucauld écrit sur du papier « écolier » ; en cours de route il utilisait de tout petits carnets de 6 à 7 centimètres de hauteur sur 5 de largeur. Voir : Les carnets de route du Père de Foucauld

Voici ce que dit de Foucauld de sa manière d’opérer :

« Mes instruments étaient : une boussole, une montre et un baromètre de poche pour relever la route ; un sextant, un chronomètre et un horizon à huile pour les observations de longitudes et de latitudes ; deux autres baromètres holostériques, des thermomètres frondes et des thermomètres à minima pour les observations météorologiques.

« Tout mon itinéraire a été relevé à la boussole et au baromètre. En marche j’avais sans cesse un cahier de cinq centimètres carrés caché dans le creux de la main gauche ; un crayon long de deux centimètres, qui ne quittait pas l’autre main ; je consignais ce que le chemin présentait de remarquable, ce qu’on voyait à droite et à gauche, je notais les changements de direction, accompagnés de visées à la boussole, les accidents de terrain avec la hauteur barométrique, l’heure et la minute de chaque observation, les arrêts, les degrés de vitesse et de marche, etc. J’écrivais ainsi presque tout le temps de la route, tout le temps dans les régions accidentées. Jamais personne ne s’en aperçut, même dans les caravanes les plus nombreuses ; je prenais la précaution de marcher en avant ou en arrière de mes compagnons, afin que l’ampleur de mes vêtements aidant, ils ne distinguassent point le léger mouvement de mes mains ; le mépris qu’inspire le juif favorisait mon isolement. La description et levé de l’itinéraire emplissent ainsi un certain nombre de petits cahiers ; dès que j’arrivais en village où je pouvais avoir une chambre à part, je les complétais et je les recopiais sur des calepins qui formaient mon journal de voyage. Je consacrais les nuits à cette occupation ; le jour on était sans cesse entouré de juifs, écrire longuement devant eux leur eut inspiré des soupçons. La nuit ramenait la solitude et le travail. »

Charles de Foucauld et le rabbin Serour quittent Fès, le 23 août 1883 à 5 heures du matin et arrivent le même soir à Meknès vers 4 heures et demie du soir. Ils quittent Meknès le 27 juin pour Boujad avec une caravane de près de 65 personnes.

À consulter :

  • « Reconnaissance au Maroc 1883-1884 ». Vicomte Ch. de Foucault
    Paris Société d’Editions géographiques, maritimes et coloniales 1888
  • « Au Maroc en suivant Foucauld ». Jacques Ladreit de Lacharrière, illustrations de Théophile-Jean Delaye
    Paris Société d’Editions géographiques, maritimes et coloniales 1932

076-a Rue Gadia copie (1)

Rue Gadia dans le mellah de Fès