Image à la une : Place Nejjarine avec la fontaine et le fondouk. Cliché anonyme, non daté probablement 1915-1920. Un des rares clichés sans la lanterne sur la fontaine. Sur le côté gauche de la fontaine, l’auvent — ou ce qu’il en reste – du premier bureau de poste installé dans cette boutique entre la fontaine et le fondouk de la place Nejjarine (ou place des menuisiers).

Cette place est l’un des endroits les plus pittoresques de Fès,  décrit par de nombreux écrivains. Voici quelques unes de ces descriptions.

Pierre Loti dans son livre « Au Maroc » publié en 1890 aux éditions Calmann Lévy, parle d’un lieu qui « semble un lumineux décor des Mille et une Nuits », sans d’ailleurs jamais citer le nom de Nejjarine.

Là, tout à coup, s’élargit la rue étroite et obscure ; s’élargit en éventail, formant une sorte de place triangulaire où un rayon de soleil tombe d’un coin de ciel bleu. Le fond de cette petite place, est orné en son milieu d’une fontaine jaillissante : un arceau de mosaïques, qui est plaqué sur le mur d’angle d’une maison en saillie et d’où sortent deux jets d’eau tombant dans un bassin de marbre ; tout cela si antique, si déformé, si déjeté, qu’il n’y a pas de mots pour exprimer des aspects de vétusté pareils. À droite de la fontaine, une ruelle pavée en casse-cou monte en pente raide et s’enfonce dans le noir sous une voûte écrasée et sinistre.

À gauche, une inimitable porte monumentale, plus belle qu’aucune porte de la ville, qu’aucune porte de mosquée – et du reste ne menant nulle part, que dans une cour triste. C’est une immense ogive, enguirlandée des plus rares arabesques, des plus fines mosaïques. Au dessus de cette entrée passe une large bande horizontale d’inscriptions religieuses, en faïences, lettres noires sur fond blanc. Au dessus encore, une série de petites ogives alignées, et remplies chacune d’arabesques différentes, fouillées en broderie, en dentelle – les unes à très grands dessins, alternant avec d’autres à dessins très petits, de façon à accentuer encore la variété savante de l’ornementation.

Et plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites déborde sur la place, formant comme un linteau très saillant, comme une marquise. Toutes ces stalactites, absolument régulières et géométriques, s’emboîtent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en masses d’une complication extrême ; par endroits, on dirait les mille compartiments d’une ruche d’abeilles ; ailleurs, plus haut, cela semble des pendeloques de givre. Et l’ensemble de toutes ces choses si soigneusement travaillé forme des séries d’arceaux d’une courbure charmante festonnés merveilleusement. Une couche de poussière terreuse éteint les couleurs des faïences ; toutes les fines sculptures sont écornées, noirâtres, mêlées de toiles d’araignées et de nids d’oiseaux. Et cette sorte de porte de fées donne naturellement l’impression d’une antiquité extrême, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavés, ces maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple … Du reste, l’art arabe est tellement mêlé pour moi à des idées de poussières et de mort, que je ne me le représente pas bien aux époques où il était jeune, avec des couleurs neuves …

Nejjarine Fontaine et Fondouk

Photographie de Joseph Boushira, photographe à Fès. Non datée mais probablement dans le début des années 1920 : il y a une lanterne mais pas encore de fils électriques !

Après la description de l’entrée du fondouk Nejjarine, par Pierre Loti, voici celle d’André Chevrillon dans « Crépuscule d’Islam » publié en 1906, chez Hachette et Cie, Paris.

Ailleurs, toujours dans le quartier de misère grouillante, sur une place où les mules attendent, c’est une admirable fontaine qui doit être contemporaine des mosquées de Fès-Jdid …. À côté de la fontaine, et dans la même place qui sert aux plus humbles marchés, s’ouvre un vieux fondak dont la porte peut compter parmi les chefs d’œuvre de l’art musulman. C’est une arche dont le fer à cheval dentelé s’enveloppe d’abord d’une grande auréole de rayons, puis de rectangles inscrits l’un dans l’autre, les premiers décorés de l’entrelacs superbe et serré – noir sur blanc – d’une inscription coranique, les autres enguirlandés, gaufrés d’une sinueuse confusion d’arabesques.

Et puis, rang sur rang, des légions de niches en ogive, de plus en plus petites et dédoublées, à mesure qu’elles s’élèvent et commencent à déborder avec le prodigieux auvent, peu à peu muées, dans ce dessous obscur et confus, en millier d’alvéoles, en fantastique rucher qui surplombe. Et tout cela qui fut multicolore, décoloré, enfumé, noirci, sauf quelques affleurements ou traces de rouge et d’azur tendre et vif …

À Tolède et Grenade, au cœur des plus vieux quartiers, on montre à ceux qui viennent de bien loin les voir, des fontaines et des arches qui ressemblent à celles-ci, inertes vestiges au sein d’aujourd’hui si différent d’une vie dont le souvenir même s’est depuis bien longtemps effacé. Ici ces beaux restes ne sont pas inanimés. Ils s’associent et s’harmonisent à la vie qui les entoure et dont les modes sont toujours ceux de jadis. Ils n’ont pas cessé de servir. Ce porche sans prix du fondak des menuisiers est encore habité par des menuisiers. Ils y appuient leurs grossiers paquets de planches, et sans doute c’est depuis longtemps leur usage, car l’émail est très usé, justement à la hauteur de ces planches, et laisse voir par là son dessous terreux de brique. Des hommes aux bernouss cent fois rapiécés passent sous cette belle porte mauresque.

 

Place Nejjarine

Cliché du Service photographique de la Résidence générale. 1929. … avec la lanterne et les fils électriques

Chevrillon, toujours dans Crépuscule d’Islam décrit aussi la fontaine

… sur une place où les mules attendent, c’est une admirable fontaine .Une sorte de manteau de cheminée l’enveloppe, sous un toit déjeté de vieille tuile. Au fond, plaquée sur le mur dans le cadre d’un arceau mauresque, rayonne une mosaïque d’azulejos dont le thème est le même qu’aux minarets mérinides : ocellations bleu paon, bleu turquoise (les plus passionnées couleurs), soleils irradiés et qui tournent les uns autour des autres, entremêlant leurs nimbes et leurs franges , sur un fond mystique d’étoiles.

De ce panneau sans prix, deux jets d’eau tombent dans une auge de faïence, en faisant le petit bruit vivant et frais qui dure depuis des siècles en ce pauvre carrefour. Là des vendeurs d’eau s’occupent à remplir leurs outres en peaux de bête, des femmes viennent puiser, des aïeules surtout, dont la face se découvre dans l’effort qu’elles font pour soulever la cruche, si ridées, chancelantes et sans plainte, comme le vieil animal de peine qui tire et ne connaît plus sa misère …. Alentour, le cailloutis séculaire, des murs décrépits, l’entrée misérable et noire d’une ruelle voûtée.

Fontaine Nejjarine

La fontaine Nejjarine, cliché anonyme (peut-être de Belin), vers 1940

Claude Lorris « Dans le Moghreb en flammes » Paris , La renaissance du livre 1921, évoque lui aussi la place et le fondouk Nejjarine

… Une place s’ouvre, étroite, la place des Nejjârine. Beauté inattendue de Fès, ensemble privilégié, chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvres subsistants de l’art hispano-mauresque une fontaine et un fondouq sont côte à côte. La fontaine, jaune et bleue, brillante de zelidj sous un auvent sombre, a la grâce des saisons. Suspendue à la hauteur de l’arc pur, une lanterne octogonale, à dôme ciselé de cuivre, à panneaux de glace, veille sur son repos. Un peu en retrait, le fondouq dresse l’orgueil de sa haute façade, aux sculptures alternées de bois et de plâtre. J’entre. Une antique balance, aux plateaux gigantesques, est à la porte. La cour, où s’abritent des boutiques, élève vers le ciel l’élégance d’arceaux qui soutiennent un entablement de cèdre. Deux galeries superposées, à balustrade de bois ajouré, s’enrichissent d’un plafond à stalactites. Ce fondouq de marchand a le recueillement d’une salle de prière, la délicatesse fouillée d’une médersa.

 

Fondouk Nejjarine

Intérieur du fondouk Nejjarine. Cliche du Service photographique de la Résidence générale. 1929

D’autres auteurs ont décrit cette place … nous en reparlerons