Image à la une : Photo Flandrin vers 1920. Vue aérienne de la ville nouvelle. L’avenue de France n’existe pas, c’est la « ligne blanche » qui barre au 1er plan la photo de gauche à droite. La ligne parallèle est la rue Léon l’Africain et la perpendiculaire, côté gauche est la rue Roland Fréjus. La rue de La Martinière est assez construite, mais il n’y a pas beaucoup de bâtiments sur l’avenue de la Gare (future avenue Maurial). L’hôtel Terminus est terminé, mais la construction du café de la Renaissance ne paraît pas être commencée.

En septembre 1934, Michel Kamm , journaliste au Courrier du Maroc, communique à son ami Marcel Bouyon, un vieil annuaire de 1918. Bouyon, journaliste au Progrès de Fès et un des premiers européens de Fès,  en fait le commentaire :

« Il était édité par Léon Guigues, imprimé à Paris et comportait déjà 500 pages. Comme tout annuaire qui se respecte sa première partie était réservée à des renseignements généraux d’ordre géographique, historique, économique et administratif.

Voici ce que l’auteur écrit sur Fès :
« La ville est bâtie dans la vallée du Sebou, sur l’oued Fès ; c’est la ville sainte des Musulmans et l’ancienne capitale du Maroc septentrional (Royaume de Fez). Il faut distinguer Fès-Djedid de Fès el Bali où se trouve le quartier musulman commerçant (la médina).
Le commerce y est très prospère. Fès entretient des relations commerciales avec tout le nord-ouest marocain.
L’industrie de Fès est exercée par des corporations généralement groupées par quartiers ou par rues et dont chacune à son conseil de notables et son règlement traditionnel. Les principales industries sont le tissage, la confection de vêtements indigènes, la tannerie, la teinturerie, la fabrication des babouches, l’orfèvrerie, la meunerie … »

La capitale du Maroc septentrional est bien déchue depuis 1918 et nous ne sommes plus qu’un point géographique dans ce Maghreb septentrional. Le commerce florissant de la médina est réduit dans des proportions qui sont supérieures aux trois quarts. Le brillant artisanat de Fès, qui était la gloire de la cité, végète et dépérit et nous sommes bien loin aujourd’hui d’enregistrer les exportations que nous communiquait le Bulletin Officiel de juillet 1914, pour le seul mois de mai de la même année et qui comportaient : 478 ballots de babouches, 138 balles de soieries, 83 balles de cuir, 36 balles de vêtements indigènes, etc.
Poursuivons la lecture ; notre annuaire nous informe des tarifs de la Compagnie Paquet, de Marseille à Casablanca : 150 Fr. en première classe, 120 Fr. en deuxième, 80 Fr. en troisième et 50 Fr. en quatrième. Ceux de la Compagnie Transatlantique sont sensiblement les mêmes.
Pour les voyages à l’intérieur, nous expose l’auteur de l’annuaire, il est bon de prévoir une dépense de 20 à 50 Fr. par jour, selon le degré de confort désiré par le voyageur. On trouve dans un certain nombre de localités, des hôtels dont le prix moyen de la journée est de 8 à 12 Fr.
Voici le prix moyen de transport de voyageurs par automobile, de Casablanca à Rabat 20 Fr. ; Kénitra 30 Fr. ; Meknès 125 Fr. ; Fès 150 Fr. Les transports de marchandises avaient lieu par chameaux, mulets ou arabas et variaient de 0 fr. 80 à 1 fr. 50 la tonne kilométrique.
Comme on peut s’en rendre compte les prix des transports étaient très chers puisqu’à l’heure actuelle on peut, de façon confortable se rendre à Casablanca pour 50 Fr. et en 1918 le franc valait 0 fr. 80 or, alors qu’aujourd’hui il ne vaut plus que 0 fr. 25 c’est-à-dire qu’il ne vaut plus que le tiers du franc 1918.
Notre annuaire de nous indiquer quelle était à l’ époque la population de la ville de Fès :
102 000 habitants dont 85 000 à Fès-Bali, 10 000 à Fez-Djedid, et 7000 au Mellah. Les européens y sont encore peu nombreux 800 à 1000 affirme l’auteur. Quant à la ville nouvelle il n’en est pas encore question.
L’affranchissement d’une lettre de 20 grammes était de 0 P.H 15 et des imprimés jusqu’à 50 grammes 0 P.H. 03 (P.H. Peseta Hassani).

Nous trouvons divers renseignements sur le commerce, l’agriculture, les droits de douane … qu’il serait trop long d’énumérer.

Le général Lyautey régnait à cette époque. Nous trouvons : chef du cabinet militaire : le chef de bataillon Bénédic ; chef de cabinet civil : MM. Vatin Pérignon et Le Fur ; cabinet diplomatique : de Sorbier de Pougnadoresse, Blanc, Mérillon ; secrétariat général : Peretti de la Roca, l’intendant général Lalier du Coudray ; direction des affaires civiles : de Tarde ; services des renseignements : général Maurial ; affaires chérifiennes : Marc ; Conseillers du gouvernement : MM. Reynier, Coufourier, Lemaire alors contrôleur civil suppléant ; contrôle des Habous : René Leclerc ; direction des Finances : Piétri ; Cour d’Appel : M. Dumas, premier président.

Comme l’on peut s’en rendre compte par cette simple énumération, le Résident avait su s’entourer d’une équipe de tout premier ordre.

000 Vue aérienne

Photo Flandrin, vers 1920. Au premier plan le camp de Dar Dbibagh et en arrière-plan, à gauche, les premières constructions de la ville européenne.

Passons maintenant à la partie consacrée à la ville de Fès. Après les renseignements généraux nous arrivons à la partie administrative et nous trouvons :
Chef de Région : le général Cherrier avec le chef de bataillon Huré comme chef d’état-major, l’actuel commandant en chef des T.O.M.
Services Municipaux : Commandant Sciard avec le capitaine Leguevel comme adjoint, Jean Courtin et le lieutenant Rabaud.
Services des domaines : Celu, contrôleur avec Rouquette et Ontoniente
Finances : Douçot
Travaux Publics : Galatoire Malégarie, ingénieur de P.C. assisté de MM. Gérald Bazoin, Fouyssat, Charrier, Motlet, Ducros, Hourdillé, Mellet, Cuttoli.
Service de Santé : Docteurs Murat, Roques, Bardy, Meynadier.
Fez-Banlieue : Capitaine Labonne, Lieutenants Roux et Sagnes
Bureau économique : lieutenants Buhan et Besville
Tribunal de paix: M. Hubert, juge de paix avec M. Lidon comme suppléant – notre ancien président du Tribunal.
Greffe du Tribunal : Rouyre, Pairault, Amar bel Hadj, l’actuel propriétaire de la Brasserie de Boujloud
Collège musulman : Brunot, Ricard, Boukli
Police : Toulza commissaire, actuellement chef de la Sûreté, avec Robelet, Maupas, Finidori

L’annuaire indique les principaux quartiers de la Médina, de Fez-Djedid et du Mellah … quant à la Ville Nouvelle, il n’y fait aucune allusion bien que les premières constructions aient commencé à s’édifier en septembre 1916.

Et voici la liste des commerçants par professions :
Alimentation : une quinzaine de noms où parmi les européens nous notons Albaret, Jourdan, Reyboutet
Assurances : deux agents seulement, Albaret et Jourdan
Automobiles : Andreï, Château et Jego, Delphini, Ghirardi, Mazères.
Babouches : les marchands de babouches sont nombreux, les affaires étaient prospères.
Bazars : nous retrouvons les noms de : De Caprara, Chevaleyre.
Bijoutiers : Desbois – un qui a résisté ! –
Boucherie : Chaffoin, Chauveau, Michelot, Rigollot
Boulangerie : Bastien, Garcia, Laurent.
Cafés : sur 24 débitants installés il y a 16 ans, un seul se retrouve, Cohen Scali dit Santa … tous les autres ont disparu ou ont cessé le commerce. Que sont devenus les Banquet, Blum, Figari, Gramchamp, Grospiron, Gally, Havy, Heck, Lucas, Mimeran, Oddo, Tivoile, Toussard …?
Cinématographe : Cortès, Garcia, Lafargue
Coiffeur : un seul, Rodriguez – cela a bien changé –
Entrepreneurs : voici quelques noms des entrepreneurs d’il y a 16 ans : Aquadro, Brignon, Brosse, Delac, Echaubard, Gilly, Mas, Pichelin, Valat … combien en retrouvons-nous aujourd’hui ?
Hôtels : de tous les hôtels de jadis un seul est encore debout. Voici leur liste : Bellevue, Figari propriétaire ; Hôtel de France, Bernard propriétaire ; Grand-Hôtel, Gally propriétaire ; Hôtel de Lyon, Heck propriétaire ; Hôtel de Paris, Reyboutet propriétaire ; Grand Hôtel de la Résidence, de Caprara propriétaire.
Importateurs : les importateurs de marchandises en gros étaient à cette époque très nombreux, toutes les grosses maisons européennes ont disparu … disparues les Maisons Braunschvig, Vibaux et Benouataf, Gratry, Maroc-Métropole, la L.U.C.I.A. et une dizaine de maisons israélites ou marocaines.
Jardinier : nous retrouvons Sultana.
Pâtisserie : une seule, Mme Bernard, la précurseur de la Pâtisserie Lalli.
Pharmaciens : De la Foata, Meynadier.
Robes et manteaux : Mlle Lloret
Tailleur : Lavergne – ce disparu a fait des petits –
Vétérinaire : Plaut
Voituriers : Giaffery et Mariano … la liste et certainement incomplète car les propriétaires de « carrossa » étaient assez nombreux … quant aux chauffeurs de taxis, il en n’est même pas question.

Et voilà grâce à cet annuaire une petite vue rétrospective de Fez en 1918.
De tous ceux que nous avons cités, combien en reste-t-il ? Combien ont fait fortune ? on peut facilement les compter .
La ville nouvelle – le Dar Dbibagh des indigènes – commençait à peine à sortir de terre, près des camps ; isolée de la ville musulmane et du Mellah, elle n’inspirait qu’une confiance relative.
Seize ans ont passé, malgré des bouleversements et des incertitudes, avec des périodes de crise et d’abondance, la vie s’est poursuivie et la Ville Nouvelle s’est édifiée engloutissant près de 235 millions de capitaux dont plus de 200 millions d’investissements particuliers.
Cette fortune – notre fortune – nous avons le devoir de la sauvegarder, de la conserver et de la faire fructifier. Elle est un peu l‘œuvre des anciens, des disparus, de ceux qui sont morts à la tâche pour qu’une grande et belle cité s’élève près de Dar Dbibagh où il y a deux siècles le sultan Moulay Abdallah songeait déjà à édifier une ville maghzen pour l’opposer à la médina frondeuse et hostile à son autorité.

000 Ville nouvelle

Photo Flandrin vers 1920. En bas à gauche, les casernes et la gare de la voie de 0,60m d’où partent en V, deux avenues : l’avenue de France, tracée mais non construite et l’avenue de la Gare (future avenue Maurial), avec les premières constructions dont l’Hôtel Terminus de M. Chevaleyre. Sur la droite, au tiers droit de la photo, le tracé du futur boulevard Poeymirau, du café La Renaissance vers la route de Sefrou.

Sur Fez Ville-Nouvelle voir : Sur les origines de la ville nouvelle de Fez et son évolution jusqu’en 1930