Image à la une : Vue aérienne de la médina de Fès prise le 11 janvier 1926 à une altitude de 200 mètres.

Ce texte contient la substance d’une allocution prononcée par Ch. Sallefranque, professeur au Collège Moulay-Idriss, le 24 novembre *, aux tombeaux mérinides pour les délégués au Congrès des Syndicats d’Initiative et de Tourisme du Maroc qui se tenait à Fès sous la présidence de M. de Mazières, Président de la Fédération des Syndicats de Tourisme.

C’est une façon inhabituelle d’aborder l’histoire de Fès, c’est ce qui en fait son intérêt.

*J’ignore l’année où ce discours fut prononcé ! Sallefranque souhaite dans son allocution la création d’une association des « Amis du Vieux Fès » pour la sauvegarde du patrimoine fasi ; Marcel Vicaire a initié en août 1932 la création des « Amis de Fès » dans le même but. Nous savons que Vicaire voulait appeler cette association  » Les Amis du Vieux Fès » avant que Roger Le Tourneau, professeur au Collège Moulay-Idriss, l’en dissuade (Voir Association « Les Amis de Fès » (1932-1956) ). Sallefranque était un adhérent actif des « Amis de Fès ».
On  peut émettre l’hypothèse que le discours de Sallefranque a été prononcé soit en novembre 1931 ou 1932.

C’est vers 807-808, selon les historiens arabes – au temps donc de Charlemagne et d’Haroun al Raschid – qu’est née cette ville de Fès qui étale aux pieds des tombeaux mérinides ses terrasses et ses jardins, mais Fès est au fond le débris d’une chose bien plus ancienne. Comme Tunis est un avatar de l’ancienne Carthage, Fès est l’héritière de la vieille Volubilis, son aînée de mille ans, sans doute et par là, cet avatar médiéval de la Métropole de la Tingitane latine nous intéresse singulièrement, nous qui demeurons des Occidentaux de tradition latine.

Ce lien de Volubilis et de Fès est une vue fort juste de Gautier à qui la science géographique a donné un sens souvent si divinatoire des annales du Maghreb. 807-808, l’atroce anarchie kharedjite et berbère, semblait à la veille de recouvrir tout ce qui survivait des civilisations antiques en Afrique du Nord et surtout au Maroc.

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Vue aérienne de Volubilis en 1936

Volubilis, la vieille cité tingitane, antérieure sans doute à l’ère chrétienne et qui, sous les Romains, fut avec Tanger et peut-être plus que Tanger, le boulevard au Maghreb extrême de la civilisation latine de l’Occident – qui a franchi comme par miracle cinq siècles d’un désordre affreux : anarchie donatiste, anarchie vandale, éphémère reviviscence byzantine, vague lueur gothe et retour définitif au chaos berbère avec l’épique ruée des Arabes faméliques d’Okba ben Nafa – se sent à la veille de mourir. C’est près des remparts pourtant de l’unique ville romaine de la Tingitane intérieure, de ses citadins en qui persistent quelques petites flammes tenaces de la vieille civilisation de l’Occident que sont venus se réfugier comme par une sorte d’affinité incoercible, les Aouraba, les Aurébas de l’Aurès, de tous les descendants des Numides peut-être les plus façonnés par des siècles de domination romaine, alliés longtemps fidèles des Byzantins et jusqu’à la déroute de leur chef Kocelia, adversaires entre tous ardents des conquérants arabes. Citadins de Volubilis, Aurébas réfugiés près d’eux, ne savent plus en cette sombre fin du VIIIe siècle à quel saint se vouer. De toutes parts les encercle et gronde la menace berbère.

Un instant, Idris Ben Abdallah, l’alide, les groupe derrière son prestige de descendant authentique du prophète et de l’Oulali, mais il meurt presque aussitôt et si derrière les murailles de Volubilis, les derniers civilisés de la Tingitane peuvent braver les assauts du barbare kharedjisme des berbères, ils y risquent pour la nième fois le supplice de la soif. Les aqueducs qui, du Zerhoun tout proche, leur amènent l’eau ont besoin d’un constant et délicat entretien qui ne peut être assuré que par une autorité forte et stable ; ils sont à la merci des sapes d’une tribu berbère voisine avide d’une rançon ou curieuse de détruire. Aussi, après la mort d’Idris I, les gens de Volubilis conscients de l’impossibilité de la survivance de leur ultime îlot de civilisation, n’attendent même pas les quinze ans de son successeur, le demi berbère Idris II, pour chercher un site nouveau d’une défense plus sûre où se transporter eux et leurs biens. De cette quête d’un abri plus favorable naît en 807-808, Fès la vieille.

Il nous faut négliger bien des traits du légendaire et poétique récit que nous fait de la fondation de Fès, le Roud El Qirtas. Le problème de l’eau a évidemment commandé les recherches d’un emplacement idoine où transporter les habitants de Volubilis la romaine, que firent les conseillers du second Idris. C’est à cause de l’eau qu’on élimina les pentes d’un djebel et les rivages du Sebou et là est la vraie raison qui les fit écarter par les gens de Volubilis comme l’a admirablement montré Gautier. À l’orée de la plaine du Saïs, l’Oued-Fez, alimenté par des sources vauclusiennes et dont le débit a été régularisé par les plaines marécageuses qu’il traverse, dégringole brusquement dans un cirque d’érosion brutal qui a déterminé le proche niveau de base du Sebou. Site admirable où il y a surabondance d’eau avec de très minimes chances d’inondation et où il est d’une extrême facilité, en utilisant les pentes du cirque, d’aménager des canaux pour la répartition des eaux dans chacune des maisons de la ville. La disposition des lieux en rend l’entretien aisé et chaque maison peut se charger de celui des gaddous qui la traversent, il n’y a pour ainsi dire nul besoin d’une autorité quelconque.

Ainsi l’Oued-Fez a à peine besoin d’être aménagé et ses canaux d’être entretenus, nulle protection n’est nécessaire comme pour les longs aqueducs de Volubilis afin de mettre à l’abri ses eaux des insultes des tribus rebelles berbères ou des méhallas d’un sultan détesté. À l’abri de ses murailles, sûre, grâce à cet oued providentiel de son eau, Fès forte des approvisionnements qu’accumule le commerce dans ses fondouks, pendant plus de mille ans se rira des fureurs des tribus pillardes et des caprices des sultans trop tyranniques. Les citadins civilisés qui l’habitent et qui sont à juste titre fiers de leur antique culture pourront ainsi, grâce à leur oued que leurs poètes ont chanté en mille strophes reconnaissantes et presque religieuses, vaquer à leurs industries, à leur trafic, à leurs exercices dévots, à leurs fantaisies d’artistes ou de lettrés.

Vue générale 01 - copie (2)

Fès, vue générale. Cliché Belin, fin des années 1940.

Curieuse survivance de la Tingitane romano-berbère civilisée, protégée par la baraka mystique de la postérité d’Idris, Fès a vu s’agréger à elle, très vite, les éléments les plus délicats et les plus raffinés de la conquête arabe, ce que l’Orient a de plus exquis vient s’y mêler à ce qu’il y subsiste un temps de l’Occident latin et, peu à peu, le recouvrir et le voiler. Dès le règne d’Idris, mille familles andalouses chassées de Cordoue par les Omeyyades viennent autour de lui dans le quartier qu’il habite et qui d’eux, a gardé le nom de quartier des Andalous, se mettre sous la protection de la postérité d’Ali.

Fès comprend alors deux villes bien distinctes, l’adoua de Kairouan et celle des Andalous qui ne reçut d’enceinte fortifiée qu’après la première vers 935, à en croire Ibn Khaldoun, chacune constituant une forteresse derrière laquelle se groupent fondouks et jardins, séparées par des vergers, des terrains vagues et par la rivière où tournent de nombreux moulins et sur les berges de laquelle se battent souvent les habitants des deux villes ; l’une et l’autre auront pendant trois siècles chacune leurs gouverneurs et leurs cadis différents, leurs mosquées cathédrales et leurs universités, centre de science et de théologie, l’une et l’autre, rivales assez souvent en guerre. Le cadi devient unique seulement en 995.

Grande métropole religieuse du fait d’Idris, dès sa naissance elle devient très vite un important marché, de nombreux juifs s’y installent dès lors, au point qu’en 1033 on en massacre 6000 déjà dont on réduit les femmes en esclavage. Au sang berbère, au sang espagnol, au sang arabe et au sang romain se mêle ainsi de plus en plus une forte dose de sang israélite. La ville ne cesse de se peupler et de grandir, l’émir Dounas vers 1050 élève un rempart autour des faubourgs berbères. C’était depuis assez longtemps aussi une ville d’art quand en 935, le général obéïdite Meïssour l’assiège, elle se libère de ses attaques en livrant pour rançon des cuirs ouvragés, de beaux tapis de prière et des articles d’ameublement. Les luttes intestines persistent sous les deux fils de Dounas installés l’un à la Karaouiyine, l’autre aux Andalous mais la ville devient si riche qu’à l’arrivée des rudes berbères almoravides elle a comme honte de sa splendeur et passe sous un blanc puritain et protecteur la décoration de ses mosquées. Youssef ben Tachfine fait détruire les remparts qui séparent les adouas rivales dont il fait une seule agglomération où il multiplie les mosquées. C’est de ce synécisme que datent les limites de la Médina actuelle bien qu’il ne reste rien des remparts almoravides, mais le quartier essentiel en est celui des Andalous aux trois quarts ruiné aujourd’hui. Sous les almoravides on prêche en berbère dans les mosquées de Fès.

Sous ses âpres souverains qui lui préfèrent Marrakech et ne se sentent pas à l’aise sous les regards railleurs de ces citadins raffinés et amollis dont on dit dès lors qu’ils sont des femmes, habituel hommage du barbare au civilisé, Fès ne se développe guère. Ce n’est pas encore la ville fanatique qu’elle est devenue plus tard et l’on voit dans ses universités des philosophes et des savants juifs enseigner librement. Avec les Almohades, Fès repart : 400 papeteries attestent le zèle écrivassier de ses habitants, à côté des 2 kissaria, 785 mosquées, 85 tanneries, 113 teintureries, 12 ateliers de cuivre témoignent plus encore des goûts artistiques de ses citadins que de leur zèle pour la foi. Les deux grandes mosquées de Karaouiyine et des Andalous reçoivent alors leurs agrandissements essentiels. C’est de l’Almohade En Nacer que date la magnifique porte Nord des Andalous, dont, des tombeaux mérinides, nous voyons se détacher la silhouette avec une si émouvante majesté et la Kasbah Filala dont l’entrée a, elle aussi, tant d’allure.

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Porte nord de la mosquée des Andalous. Cliché Belin, fin des années 1940

Fès est toujours la cité turbulente et frondeuse qui, forte de sa sécurité, tient la dragée haute aux Souverains. Il faut à ceux-ci, près d’elle, comme un camp permanent pour la surveiller. C’est le rôle de Fès-Jdid, Fès la neuve, comme dit Loti, que construisit en 1276 le Mérinide Abou Youssef. Ville bédouine, ville berbère, ville barbare attachée aux flancs de l’autre pour la menacer et la combattre ; docile celle-ci nécessairement aux Souverains, car bâtie en amont des pentes du cirque où s’étage la vieille médina de Fès el Bali, sur un socle assez plat, son aménagement en eau est infiniment moins parfait et est beaucoup plus lié à l’arbitre de l’autorité dominante. Fès-Jdid n’est guère que le faubourg du Palais Impérial. Si les Mérinides y édifient quelques belles mosquées, ils ont un autre palais à la Médina même, à la lisière des actuels jardins du Douh vers l’Akbat El Firane, où ils séjournent volontiers. Rares sont les notables qui consentent à loger dans la maussade et fruste, semble-t-il dès sa naissance, Fès-Jdid. Aussi est-ce sans doute, dans une pensée politique autant que religieuse que En Nacer transporte à Fès-Jdid ceux des Israélites de l’adoua de Karaouiyine – où le quartier dit du Fondouk el Youdi garde leur mémoire – qui refusèrent de « s’ennoblir de l’Islam ». Isoler les juifs de la Médina, les rattacher immédiatement au Palais, c’était s’assurer vis-à-vis de celle-ci, un excellent levier financier de commande.

Fès-Jdid, le Dar El Maghzen et le Mellah sont d’ailleurs séparés de la Médina par des terrains vagues occupés actuellement par le jardin et la Kasbah de Bou-Jeloud dont le Sultan peut aisément conserver le contrôle. C’est seulement sous Moulay-Hassan que s’accomplira, il n’y a pas aujourd’hui plus de cinquante ans, l’ultime synécisme de Fès le jour où il joindra Fès la neuve et Fès la vieille par le couloir fortifié de Bou-Jeloud.

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Le Mellah, Dar el Maghzen et Fès Jdid.  Détail photo aérienne du 11 janvier 1926, prise à une altitude de 100m.

 

Cette période Mérinide est celle de la floraison artistique de Fès. Du mérinide Soleïman date, selon le Qirtas, l’usage courant dans les maisons, des zelliges, des marbres et du stuc. Fès est un paradis dont les poètes célèbrent à l’envi les eaux chantantes dont ils ne savent comme Abou Fadl si elles sont de miel blanc ou d’argent liquide. « Siège de la sagesse, de la science, des études nouvelles et de la langue arabe dit alors un chroniqueur, Fès contient à elle seule plus de connaissances que le Moghreb tout entier ». Fès est une très grande ville civilisée où les arts s’épanouissent avec une incomparable splendeur ; des Mérinides datent les exquises médersas qui sont en Berbérie le chef-d’œuvre de l’art hispano-mauresque et dont sept subsistent encore aujourd’hui, plus touchantes d’être, dans leur grâce vétuste, menacées par la mort. Les Beni Merin la dotent aussi d’admirables mosquées, les maisons deviennent de plus en plus hautes. Fès mérite vraiment la description émerveillée qu’en détaille avec amour au début du XVIème siècle un musulman devenu chrétien et resté fasi de cœur : Léon l’Africain.

D’autres éléments lui viennent alors de l’Occident : lors de la chute de l’Andalousie musulmane elle recueille juifs et vrais croyants expulsés d’Espagne ; un vizir juif des finances d’Isabelle la catholique vient y mourir et on prêchera dans ses synagogues en espagnol jusqu’au début du XVIIème siècle ; la musique de l’Andalousie s’y conservera jusqu’à aujourd’hui singulièrement proche du « cante jondo » et plus pure que partout ailleurs. D’autres éléments occidentaux sont apportés par la garde chrétienne à laquelle se confient les sultans Wattassides, fils de chrétiennes souvent et musulmans passablement sceptiques. Derniers instants de grandeur où il fut sans doute singulièrement doux de vivre et de mourir à Fès.

Les Saadiens qui substituent leur intolérant fanatisme de barbares à la tutelle amollie des Beni-Wattas, négligent ou combattent Fès. C’est pour elle une période d’anarchie et de déclin : elle ne leur doit que deux bastions destinés à mater son opposition turbulente, le Bordj Sud et le Bordj Nord, mais la ville dont un ambassadeur de François Ier écrivait peu de temps avant qu’elle lui semblait « castillanisée » n’est point domptée par leur présence, ce sont des barbares qu’elle méprise.

Borj Nord

Bordj nord, dans les années 1950

Il faut attendre l’actuelle dynastie des Alaouites pour que Fès retrouve un peu de sa splendeur et de sa prospérité. Avec Moulay Rechid et surtout Moulay Ismaïl revient la paix ; les quartiers centraux se reconstruisent ; du XVIIème siècle datent les plus beaux fondouks de Fès et la Médersa Cherratine qui remplace, sans la faire oublier, une délicieuse médersa mérinide que Moulay Rechid fit détruire parce qu’elle avait été profanée. C’est à ce rude chérif que l’on doit la construction de la Kasbah des Chérardas, aux murs crénelés d’un fier aspect ; avec la casbah de Dar Debibagh due à Moulay Abdallah et les travaux de Moulay Hassan qui relient les deux médinas ancienne et nouvelle, la Fès musulmane – serrée autour de la Zaouïa de Moulay Idris où depuis l’invention du tombeau de celui-ci au XVème siècle, les travaux se multiplient surtout sous Moulay Ismaïl et Moulay Sliman – revêt sa forme actuelle.

Fès, héritière directe de la Volubilis tingitane et romaine, de la Cordoue des Omeyyades et de la Grenade des Émirs n’a ainsi jamais cessé, tout au long du millénaire singulièrement trouble de son histoire, de devoir à celle-ci, un caractère très particulier dont bien des traits, malgré tout évoquent l’Occident. Mithouard faisait de Grenade une marche de l’Occident, Gomez Carillo qui a consacré à Fès un livre superficiel et charmant y retrouvait partout des souvenirs de celle-ci ; mais c’est à bien plus haut que Grenade, à Volubilis qu’il faut rattacher ces débris : son histoire, comme son site et son climat prédestinaient donc Fès à être un lieu de rencontre privilégié de l’Occident et de l’Orient, de la latinité et de l’Islam et notre présence ici n’est après tout qu’un rappel de son plus lointain passé.

De là en un sens pour nous de particuliers devoirs et tout d’abord celui d’écarter certaines menaces qui se dessinent contre la vieille Fès. Non plus seulement les industries hydro-électriques, mais la colonisation comme le notait prophétiquement Gautier, sont singulièrement tentées par les eaux de l’Oued-Fez ; la médina en est propriétaire et ne veut, à bon droit, les céder à aucun prix : les lui arracher ce serait non seulement lui enlever le charme de ses mille et une fontaines, tarir, avec la chanson des vasques dans ses riads, la végétation luxuriante et délicate qui déborde de ses innombrables patios parfumés, mais compromettre gravement sa propreté et son hygiène. Les eaux de son oued ont permis à Fès de survivre onze siècles à Volubilis, elles lui ont été mille fois plus nécessaires pour la préserver de la barbarie ambiante que ses plus hauts remparts et sans elles son site n’aurait plus aucun sens.

Oued-Fez en médina. Clichés des années 1930

Ville d’art et surtout d’art vivant, elle en a connu une beaucoup plus pressante. Très vite, à notre contact, les Fassis ont voulu connaître les nouveautés modernes. Les cuirs travaillés qui, jadis faisaient la gloire de Fès, les tapis citadins ou berbères, les faïences antiques, les zelliges ornementaux, les cuivres ciselés, les bijoux des juifs du Mellah semblent avoir perdu tout attrait pour les riches fassis qui leur substituent, de plus en plus, dans leur usage les tissus de Milan, voire même du Japon, les plateaux d’argent de Manchester, les porcelaines de Limoges, etc. Aussi les industries d’art de Fès ont-elles connu une crise très inquiétante et leur déclin risquait d’enlever à Fès de tous ses attraits, peut-être le plus rare qui est d’être une ville du Moyen Âge, non point morte mais vivante encore, un sanctuaire d’art toujours actif et non point désaffecté, autre chose qu’un musée magnifique et inerte. Le Tourisme a sauvé ici Fès d’une mort qui put sembler un instant fatale : les vieilles industries d’art qui selon une estimation – trop modeste à mon sens – de Marcel Vicaire font vivre aujourd’hui près de 1000 personnes après s’être un moment vues à la veille de perdre leur clientèle marocaine, ont au contraire été revivifiées par l’arrivée, par les routes et les palaces d’une clientèle nouvelle et avide, sans cesse accrue, d’étrangers.

Les Arts Indigènes qui, sous l’impulsion enthousiaste de M. Ricard se sont attelés à cette besogne de salut, ont – grâce au tourisme – pu non seulement sauver de la mort certaines industries mais en ressusciter d’autres, les soieries de Fès par exemple aujourd’hui, et, demain peut-être les laques dont le travail était abandonné depuis soixante ans. De 1913 à aujourd’hui, le nombre des relieurs, doreurs, artisans divers du cuir est passé de 26 à plus de 300. Chiffres qui témoignent d’une résurrection saisissante. Elle est presque aussi frappante dans le domaine des tapis où telle fabrique aujourd’hui, comme celle de la Makina, utilise plus de 80 métiers. Fès doit donc une particulière reconnaissance au Tourisme à qui elle doit en une large mesure d’être restée une ville où les traditions de l’Orient demeurent les plus vivaces, de cet Orient partout ailleurs en voie de décomposition et presque d’américanisation si rapide comme Angora (Ankara) ou Le Caire.

Ce n’est point toutefois sous cette impression d’un optimisme trop béat qu’il faut quitter Fès car il est un point où sa misère est vraiment extrême et où elle attend des touristes et surtout des Syndicats de tourisme un concours essentiel et de plus en plus nécessaire. Fès, ville d’art, a besoin d’être défendue avec amour et même jalousie, ses monuments demandent à être conservés autrement que « alla tarca », c’est-à-dire selon le procédé qui consiste à laisser doucement mourir de leur belle mort, quelque ennemi des restaurations à la Viollet-le-Duc que l’on puisse être. Aucune mosquée n’est en effet classée et quelques-unes sont des merveilles, les Beaux-Arts ne peuvent intervenir pour les défendre et ce n’est que par un miracle d’ingéniosité et grâce aux Habous qu’ils ont pu – juste à temps – sauver le minaret mérinide de la grande mosquée de Fès-Jdid.. Celui de Cherablyine est dans un état des plus inquiétants. Quant aux médersas classées, de par l’exiguïté des crédits alloués aux Beaux-Arts, elles vont s’éboulant lentement mais sûrement ; on est intervenu à la dernière minute pour la Mesbahia, une partie de l’incomparable Attarine a failli choir sur Bou-Touil et entraîner avec elle un pan de la Karaouiyine, la délicieuse petite médersa Sebbayine est de jour en jour plus branlante et à la merci d’un orage, chaque retard aggrave la situation et les travaux de consolidation qui furent si délicats pour Attarine ne tarderont pas pour d’autres à être quasi impossibles. Quant aux remparts d’ici même, le délabrement d’une de leurs parties les plus belles, sans doute almohades, frappera vos yeux. Si l’on ne peut songer à en sauver la totalité, car le mal est très avancé – l’incurie des Sultans, la pluie et le vent, l’indifférence de la municipalité ont singulièrement amplifié les dégâts que leur avait infligés  la fureur de Moulay-Abdallah qui en tenta la démolition sur une grande échelle il y a deux siècles – on pourrait peut-être étudier les moyens d’en sauver les parties les plus anciennes et les plus pittoresques. La pénurie d’argent où sont les Beaux-Arts ne leur permet pas de suffire à une tâche qui est à Fès plus lourde que partout ailleurs. Rien non plus n’est fait pour sauvegarder les belles ruines Mérinides où nous sommes en ce moment, leur abandon est un scandale et les odeurs qui y offensent notre odorat en disent hélas ! assez.

Muraille Almohade - copie (2)

Le rempart almohade, vu des tombeaux mérinides. Photo Flandrin, vers 1935

Un coin charmant tout proche est en un singulier péril car l’on veut masquer d’un mur hideux l’aimable vue sur l’oued et une partie vraiment merveilleuse et classique des remparts de Fès-Jdid.
Ce plaidoyer il faudrait le faire pour tant de choses, pour le musée du Batha qui dispose de crédits quasi nuls surtout ; le temps n’est malheureusement plus où un conservateur avisé pouvait pour 3000 francs acquérir une parfaite porte mérinide de marbre sculpté qui est une pièce d’une beauté unique ; les amateurs étrangers et surtout américains raflent tout ce qu’il y a d’ancien à la Médina, heureux quand ils ne s’attaquent point même à un monument, comme le Yankee qui tente de s’emparer pour 10 000 francs de quatre petits carreaux de porcelaine encadrés dans les zelliges de la fontaine de Sidi Ali Bou Ghaleb, exquis chef-d’œuvre du XVIIIème siècle, heureusement aujourd’hui au Musée. Les crédits ne suffisent même pas à l’entretien des collections existantes, alors qu’il faudrait se hâter d’acquérir maints bibelots qui deviennent de plus en plus rares et de plus en plus chers chaque jour. Une société des « Amis du Vieux Fès » semblable à celle qu’on projeta jadis pour Marrakech aurait fort à faire.

Qu’on me pardonne de plaider pour les beautés de Fès, ville d’art dont notre présence ici suffit à dire tout l’intérêt et qui mérite vraiment de garder son vieux et délicat visage. Fille et héritière de la Volubilis latine et chrétienne, il lui en demeure quelques traits et pour cela on se prend à l’aimer autant que pour ce qui persiste en elle de l’immuable Orient. Le Tourisme, fruit de l’extrême civilisation, a déjà beaucoup fait pour ce débris de très antiques ou lointaines civilisations, en sauvant en quelque sorte ses industries d’art : les touristes qui la visitent, peuvent par la parole, par des articles, par des interventions et des démarches, que sais-je ? là où il faut, intéresser à son sort l’administration trop froide et importunée de tant de demandes par ailleurs, voire le riche mécène étranger. Je ne veux savoir ici qu’une chose, il faut sauver le « vieux Fès » et les Syndicats de Tourisme que vous représentez, qui sont une force si jeune et déjà si vigoureuse, si désintéressée, peuvent aider beaucoup à créer l’état d’esprit qui emportera les résistances et à préparer les mesures, les urgentes mesures qui s’imposent.

 

Batha Vue générale (1)

Musée du Batha. Photo anonyme, non datée. (années 1940 probablement)

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