Image à la une : Faïence stannifère de Fès in « La décoration marocaine » Joseph de la Nezière. Librairie des Arts décoratifs. Paris. 1924.

L’artisanat artistique et l’artisanat utilitaire ont une place importante dans la politique du Protectorat au Maroc. Le Service des Métiers et Arts Indigènes est confronté à un double impératif : conserver un art traditionnel intact et donner aux artisans des débouchés nouveaux, utiles et productifs. Il ne faut pas risquer de faire périr un art en changeant ses buts et ses moyens, mais il ne faut pas non plus le laisser périr en le maintenant dans un isolement stérile. Il ne s’agit pas de réformer l’art et l’artisanat indigènes, mais de permettre aux artisans de continuer à travailler selon leur idéal et leurs pratiques séculaires, en leur donnant le moyen de vivre.

Après la conférence de Ch. Sallefranque faite, à Fès, au Congrès des Syndicats d’Initiative et de Tourisme du Maroc (Une ville d’art : Fès) voici « Fès, ville d’artisans, ville d’art », article de Paul ODINOT, dans la « Dépêche de Fès » du 23 mai 1936, qui aborde la nécessaire évolution de l’artisanat fasi.

Fès n’est pas une ville très, très ancienne, elle date du IXème siècle. Et c’est pour cela qu’elle est la première en date des grandes villes où l’on retrouve l’origine d’une renaissance, d’une civilisation nouvelle, fille de l’antiquité, gardée, couvée par l’Orient, et rapportée en Occident. Je dis « rapportée » car je suis un modeste, mais fidèle serviteur de la tradition d’Atlantis.

Fès sera donc avec Grenade, avec Cordoue, avec Tolède, le refuge de la philosophie grecque, de la médecine, des sciences où la magie se confond avec les plus sûres et les plus lointaines données de la mathématique ou de l’astronomie, refuge des arts, des beaux-arts.

Mais quand l’Europe reconnaît son impuissance à christianiser le monde à la fin des croisades, quand les Inquisitions auront chassé d’Espagne, Juifs et Musulmans, Fès ayant recueilli les exilés, fermera ses grands murs, s’isolera du monde et vivra d’une vie propre, presque sans air extérieur, de sa seule sève, de ses seuls souvenirs, de ses seules traditions. Le Maroc est alors une île plus inaccessible que Bornéo.

Fès cache son visage à tous, volontairement, religieusement. Mais Fès sera alors contrainte de produire elle-même tout ce qui est nécessaire à sa vie, à sa nourriture, à son vêtement, à sa défense, à ses plaisirs, et de cette nécessité naîtra son industrie. Car la vie de Fès, c’est une vie raffinée, déjà au Moyen-Âge, d’un degré comparable à celle des villes les plus évoluées d’Europe sinon supérieur.

Nous avons la chance d’avoir un inventaire exact de la ville de Fès au XVIème siècle et c’est pour cela que nous faisons sans cesse appel à l’illustre chroniqueur : Léon l’Africain. Sa description de Fès en est si parfaite, dit M. Ricard, qu’en 1930 son livre à la main, je puis reconnaître encore l’exactitude de ce qu’il a noté en 1530. Preuve que rien ou presque n’a changé ici. Preuve que la technique du XVIème siècle était si bien vérifiée, si bien confirmée qu’elle se maintient encore au XXème siècle et lutte sinon victorieusement du moins honorablement contre les fabrications européennes, mécaniques ou manuelles.

Grille fer forgé

Grille en fer forgé. Fès in « La décoration marocaine » Joseph de la Nezière. Librairie des Arts décoratifs. Paris. 1924.

Entrons un peu dans le détail.

Le Maroc est un pays privilégié dans le monde, car on y trouve les productions agricoles, minières, nécessaires aux industries. On y peut élever le ver à soie, le coton pousse dans le Souss, le lin, le chanvre, la canne à sucre, le riz, l’indigo, le safran, le tabac, la banane s’y cultivent ou s’y cultivèrent.

On y trouve du charbon, du pétrole, des minerais de toutes espèces. Il y a des troupeaux abondants de bovins, d’ovins, de caprins qui donnent leur laine, leur peau, leur lait. On trouve en abondance, les produits tanniférés nécessaires à la préparation du cuir : takaout, le sumac, l’écorce du chêne, etc…
Les vêtements de laine et de soie, les ceintures brodées, la passementerie, la toile, les étoffes, les teintes de garance de gaude, d’indigo indigène, les chaussures, les sacoches de cuir les harnachements, les reliures sont fabriqués à Fès.

Pour l’ornement des femmes, on travaille l’or et l’argent jadis trouvés près de Taza et dans l’oued Drâa, puis apportés du Soudan tout proche.
Pour l’éclairage on a l’huile d’olive et le suif dont on fera aussi des cierges qu’on porte à Moulay Idriss et tout pareils à ceux de Notre-Dame de Fourvière.
Au XVIème siècle on comptait à Fès quatre cents moulins à papier.

Pour le ménage, on fabrique des poteries qui sont vernissées d’enduits métalliques trouvés à peu de distance de la cité, des zelliges, des carrelages peints, des ustensiles de cuivre avec un métal venu du Souss, ustensiles d’une variété infinie : le chaudron, l’aiguière, le plateau, le brûle-parfum, l’aspersoir, les bouilloires, les cuillères, les mortiers et les chandeliers.

Je me rends compte qu’une telle énumération aussi sèche ne présente qu’un intérêt médiocre pour le lecteur. C’est pourquoi il faut visiter les expositions de la prochaine Foire ou un musée comme celui du Batha pour se faire une idée de l’originalité de l’art déployé par les artisans pour varier tout au moins dans le détail les formes et l’ornementation de ces objets, faisant ainsi pénétrer l’art jusque dans la plus humble demeure.

Détail Ceintures de Fès. in « Soieries marocaines : les Ceintures de Fès ». Lucien Vogel 1920

Ceci demande une explication :

Les ouvriers de Fès sont des artisans, en ce sens qu’ils appliquent avec fidélité les traditions du maître  – maâlem – qui les instruit suivant les méthodes invariables. (Le mot maâlem, patron veut dire : celui qui sait, qui a appris).

Mais tout habitant de Fès aura dans sa maison des objets d’art, une fenêtre de fer forgé, des zelliges et il mangera le couscous dans un plat peint de fleurs. Sa femme aura une ceinture tissée, portera des bijoux fabriqués sur ses indications, des babouches brodées de fil d’archal ou d’or. Les étriers de la selle d’un soldat seront damasquinés, le heurtoir de la porte du bourgeois sera un objet d’art, les manuscrits du lettré seront enluminés. Le domestique couchera sur un tapis où la fantaisie viendra souvent compléter fort heureusement la tradition.

La maison du Fasi sera « composée » et non faite comme la nôtre sur un gabarit. L’ouvrier maçon saura presque toujours adapter avec goût la construction à l’espace disponible.
Et l’apprenti, s’il a mal pris ses mesures pour peindre un vase ou orner un plateau, cachera « le loup » avec habileté, parfois fera une trouvaille originale.

Chose plus curieuse, on ne trouvera presque pas dans l’architecture, dans l’ornementation de fautes de proportions. Si l’on regarde de loin une ville marocaine, on ne verra presque jamais une maison , un minaret dont les dimensions rompent l’harmonie du site.
Dans les broderies composées par les femmes de Fès, il est rare de trouver des couleurs qui ne s’accordent pas. C’est pourquoi je dis que les artisans de Fès sont des artistes.

Babouches Brodées (1)

Babouches brodées. in « La décoration marocaine » Joseph de la Nezière. Librairie des Arts décoratifs. Paris. 1924.

Je m’aperçois que j’ai négligé de parler des monuments de Fès. Or, on se tromperait si l’on séparait cette question de l’artisanat de celle de l’art.
Les mosquées, les minarets, les palais, les fontaines, les médersas, sont l’œuvre des artisans de Fès. Leur beauté vient de la foi des ouvriers – comme le maître maçon construisant « Notre-Dame » le maçon fasi bâtissant une mosquée confond le travail et la prière ; il fait plus, il apporte aussi son obole – car toute corporation est mise sous le vocable d’une confrérie religieuse, ou d’un saint.

Examinons le nom des médersas de Fès. Il y a celles des dinandiers, des libraires, des relieurs, des épiciers même. Celle des épiciers qui ont bien avant M. Rockefeller fondé des collèges gratuits pour les étudiants de l’université. L’art ici ne s’est jamais séparé de la foi.
Les tanneurs, les teinturiers, les marteleurs de cuivre vivent à l’ombre de Moulay Idriss et de Karaouiyine, le bruit des marteaux bat le rythme des sourates du Coran.
L’art fasi est un art qui ne peut vivre sans honnêteté ; aucune chose n’est belle si elle n’est solide, durable, faite d’un matériau de bonne qualité.
Le pont du Sebou ou les poutres de cèdre millénaires, ou les portes de bronze durent quand nos travaux de ciment faits par des as de la construction s’effritent.

Sans doute la faiblesse d’un tel art c’est qu’il ne se renouvelle guère et danger plus grave, il aurait pu s’étioler jusqu’à disparaître sans l’effort intelligent continu du service des Arts Indigènes. On chante comme on chantait au temps des Mérinides, on peint les mêmes fleurs sur les mêmes volets : c’est un art stagnant, fidèle au passé sans souci de se renouveler, de trouver des voies inconnues.

Pourquoi changer si ce qu’on a vous convient ? Attendons. N’avançons pas les aiguilles sur l’horloge disent-ils.
Et cependant rien n’est immobile. L’immobilité c’est la mort.
L’art marocain et la technique artisanale n’échapperont pas à cette loi.

À mon avis voici pourquoi :
Les habitants du Maroc et ceux de Fès surtout, n’ont pas une origine unique. Toutes les races, toutes les civilisations, toutes les influences ont contribué à former l’homme moderne. Un seul lien, un lien puissant, pouvait empêcher les épis disparates de cette gerbe de se désunir. Il n’y a pas manqué, il n’y manquera jamais.
Cependant si la foi, l’amour du passé, le respect des coutumes ancestrales sont des règles respectables, la vie a aussi ses droits. Bien plus, ses exigences inéluctables.

L’art marocain pour ne pas mourir, doit se renouveler, s’adapter, s’élever, utiliser de nouveaux matériaux, de nouvelles techniques, conjuguer la tradition avec l’imagination.
C’est encore rendre un culte au passé que de lui donner plus de grandeur, sans se borner à exalter, à glorifier, ce qui n’est plus.

Lanterne

Lanterne de Fès en zinc découpé. in « La décoration marocaine » Joseph de la Nezière. Librairie des Arts décoratifs. Paris. 1924.