Image à la une : Arrivée du Sultan Sidi Mohammed ben Youssef et du Résident général Noguès place Seffarine à Fès le 9 mai 1940 pour inaugurer la  nouvelle Médersa de Seffarine, et poser la première pierre de la nouvelle Bibliothèque de Quaraouiyine. Cliché du service photographique du T.O.A.F.N. (Théâtre d’opérations d’Afrique du Nord, sous les ordres du général Noguès.)

En mai 1940, la ville de Fès a vécu des journées mémorables, que certains n’ont pas hésité à qualifier d’historiques. S.M. le Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef et le Résident général Noguès, entourés des différentes notabilités locales, civiles ou militaires, du monde musulman ou français, ont inauguré la nouvelle Médersa de Seffarine, posé la première pierre de la nouvelle Bibliothèque de Qaraouiyine et de l’internat du Collège Moulay Idriss et inauguré la VIIème Foire artisanale de Fès qui s’est tenue exceptionnellement dans les jardins du Bou-Jeloud, du matériel militaire étant stocké dans l’enceinte de la Foire artisanale.

Ces différentes manifestations ont attiré une foule enthousiaste qui s’efforçait spontanément … ou non, d’exprimer sa joie, son contentement, son allégresse. Les rues de la médina que devait emprunter le cortège officiel étaient décorées de manière somptueuse, les boutiques et échoppes richement parées de cotonnades, de brocards et autres étoffes soyeuses aux couleurs chatoyantes. Il s’agissait par ces cérémonies grandioses de montrer que malgré la guerre, l’œuvre de la France au Maroc se poursuivait, que ses promesses de respecter l’Islam et ses traditions ne sont pas un vain mot. Le choix d’inaugurer en même temps la nouvelle Médersa Seffarine, de poser la première pierre de la nouvelle Bibliothèque de Qaraouiyine et de l’internat du Collège Moulay Idriss est l’affirmation de la volonté de préparer l’avenir sans sacrifier le passé. C’est aussi manifester publiquement des sentiments réciproques de dévouement à l’union franco-marocaine … ce qui est important en temps de guerre en Europe.

Médina 1940 Visite sultan et Noguès copie (1)

Sultan Médina 2 copie (1)

La foule se pressant aux abords de la place Seffarine. Les 2 clichés sont également du service photographique du T.O.A.F.N. et du 9 mai 1940

Cet article concerne uniquement la Bibliothèque de Quaraouiyine. Nous avons déjà évoqué la pose de la première pierre de l’internat du Collège Moulay Idriss Pose de la première pierre de l’internat du collège Moulay Idriss de Fès en mai 1940 et je parlerai plus tard de la Médersa Seffarine.

Avant d’aborder l’histoire  de la Bibliothèque de Quaraouiyine, quelques mots sur l’origine et la fondation de la mosquée Quaraouiyine :

La mosquée des « Kairouanais » ou par abréviation Quaraouiyine – ou Karaouiyine – fut fondée en l’an 245 de l’Hégire (vers 859 J.-C.) par une veuve riche et pieuse  Fatima Oum el Banine el Fihria, dont la famille chassée de Kairouan se réfugia à Fès.

Toutes les dynasties qui succédèrent aux Idrissides eurent à cœur d’agrandir ou d’embellir l’institution d’Oum el Banine el Fihria et cette tradition reste encore de règle aujourd’hui. La ville de Fès s’est développée de façon telle que la grande mosquée, qui occupe une superficie immense, en est devenue le centre.

On accède dans la mosquée par quatorze portes. Près de trois cents colonnes en jalonnent la partie couverte et trois grandes vasques surmontées de dômes et de nombreuses fontaines permettent aux fidèles de faire leurs ablutions. À côté du minaret qui fut jadis surmonté, à ce que dit la légende, du sabre, de l’épée de Moulay Idriss, fondateur et patron de Fès, se trouve une tour où un astronome, pourvu de nombreux instruments de précision, observe la marche des astres et des planètes. Il fixe les heures de la prière à l’aide des chronomètres, des cadrans solaires et des lentilles. Une partie de la salle est réservée aux femmes, une autre pour la prière des morts. À droite du grand et beau mihrab se cache dans une niche la chaire dont on ne se sert que pour la grande prière du vendredi ; à gauche s’ouvre la porte de la pièce où se repose l’imam qui dirige la prière et le prêche le vendredi. Il accède par cette porte à la salle des prières et gagne ainsi le mihrab sans déranger les fidèles. Plus loin, l’armoire renfermant des exemplaires du Coran que l’on prête à ceux qui désirent les consulter sur place. Le sous-sol forme le vaste magasin de matériel (lustres, lampions, nattes, chaires, etc.). C’est derrière la salle des prières que se trouve la fameuse bibliothèque composée surtout de riches manuscrits, magnifiquement ornés, ainsi que le coin réservé à la vente aux enchères de vieux livres.

Si Mohamed Laraqui a fait une conférence au Collège Moulay Idriss devant les « Amis de Fès », intitulée « La Bibliothèque de Quaraouyine : ses origines, les trésors qu’elle contient, son abandon, renaissance et agrandissement. » Je n’ai pas la date exacte mais c’était avant 1940 ;  je n’ai pas la totalité du texte. J’utilise pour cet article des éléments issus de cette conférence et des informations recueillies dans les journaux fasi de 1940 (Le Courrier du Maroc, Le Progrès de Fès principalement).

Si Mohamed Laraqui écrit :

 Avant 1349 qui correspond à 750 de notre ère (Hégire), la Quaraouiyine ne possédait point de bibliothèque ; car avant le règne d’Abou Inan, notre université n’avait pas de livres à l’usage du public, ni de bibliothèque et l’auteur du Kartass, de Zahrat âl ass, ainsi que celui de Djadwat qui donnent de si abondants détails sur les diverses parties de Quaraouiyine n’ont fait aucune mention d’une bibliothèque. Cependant le premier souverain mérinide Abou Youssef Yacoub avait créé une bibliothèque dans la médersa Halfaciyine connue sous le nom de Seffarine. La fondation de cette médersa qui était la première de ces institutions à Fès eut lieu en 1270, correspondant à 679 H. L’indication de sa création ne figure que sur Zharat âl ass (la fleur du myrte) édité à Alger et Dakhirat Saniya, publié aussi à Alger. Une constitution Habous , portée sur un manuscrit en parchemin, nous confirme ces indications. Donc on peut considérer que la première bibliothèque connue à Fès est celle de Seffarine où furent déposées les 13 charges de livres du Roi espagnol Don Sancho.

C’est au grand Sultan Abou Inan le mérinide que revient l’honneur d’avoir créé une bibliothèque dans l’Université Quaraouiyine, dans l’intérêt du public. La bibliothèque d’Abou Inan se trouvait à l’angle nord de la mosquée, au fond d’un dépôt connu en langue arabe sous le nom de « Moustaada ». Ce bâtiment existe de nos jours et porte les traces de son ancienne destination.

Sous le linteau de l’entrée de cette bibliothèque, notre glorieux sultan Abou Inan donna l’ordre de sculpter le texte suivant :

« Louange à Dieu seul, comme il doit être loué, qu’Allah accorde sa miséricorde à notre Prophète et à son serviteur Mohamed. Qu’il soit satisfait des Khalifats qui se sont occupés à propager la vérité après lui. Ordre a été donné par celui qui, par la grâce de Dieu, a provoqué sous son règne la renaissance des lettres et le relèvement de l’Islam et permis de construire cette bibliothèque.

Cet ordre fut publié par le Commandeur des Croyants qui a grande confiance en Dieu, grand roi renommé de son époque, vainqueur de ses ennemis,  le grand, victorieux et seigneur Abou Inan. Guide spirituel, agréé de Dieu, il créa cette bibliothèque bénie, contenant des manuscrits offerts par sa Majesté, embrassant différentes sciences vénérées ; il a déclaré que ces livres étaient de fondation pieuse Habous, dans l’intérêt public des musulmans. Habous perpétuel devant subsister jusqu’au jour où l’éternel et suprême héritier aura autrement disposé de la Terre et de ce qu’elle contient, en vue de répandre l’étude de la science glorieuse, de rendre florissants les progrès scientifiques, afin que le savoir soit répandu en donnant à ceux qui s’y intéressent des facilités pour la lecture et la transcription des manuscrits. Le prêt à l’extérieur de la terrasse du dépôt est expressément défendu. Il a ordonné que les manuscrits fussent bien conservés. Cette déclaration pieuse a été faite par le donateur, afin que Dieu lui donne la grâce et le mérite de ses abondantes récompenses.

Que Dieu lui multiplie les récompenses désirées et le juge digne du Paradis. Que Dieu prolonge son règne dans l’ordre et la perfection. Fait en Joumada 1er de l’année 750. »

À l’appui de cette dédicace, nous possédons à la bibliothèque actuelle les manuscrits portant des constitutions Habous, signées par Abou Inan. Naturellement ces manuscrits ont été conservés jusqu’à nos jours.

Dès cette époque Abou Inan fit séparer les exemplaires du Coran, notre livre sacré, des autres manuscrits. À côté du Mihrab de la mosquée, il donna l’ordre de construire une petite bibliothèque pour y mettre les manuscrits du Coran. Ce bâtiment existe encore bien conservé et porte une courte inscription dont voici la traduction :

« Louange à Dieu seul. Le Commandeur des Croyants, qui eut grande confiance en Dieu, maître du Monde, donna l’ordre de créer cette bibliothèque, que Dieu lui facilite les victoires et fortifie son pouvoir. Fait en Joumada 1er année 750. »

Elle est ornée de sculptures sur plâtre et de jolies boiseries, ses rayons sont garnis de beaux manuscrits du Coran, d’une très belle calligraphie, embellie de riches enluminures.

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Mushaf Charif (exemplaire du saint Coran) conservé à la Bibliothèque de Quaraouiyine. Cliché issu du livre « Splendeurs de l’écriture au Maroc, Manuscrits rares et inédits », livre de l’exposition du même nom, organisée par la Direction des Archives Royales en partenariat avec l’Institut du monde arabe du 23 mars au 6 avril 2017, à l’Institut du monde arabe à Paris.

Le désir d’Abou Inan d’améliorer la culture scientifique était partagé par son entourage et rapidement la bibliothèque s’enrichit. Le local devint insuffisant pour contenir les manuscrits. Dix ans après la fondation de cette bibliothèque une autre fut construite à l’est de la mosquée, sous le règne du frère d’Abou Inan, Almostaïn Billah Abou Salim Ibrahim ben Ali al Hassan, le mérinide qui succéda au propre fils d’Abou Inan. C’est une soupente voûtée sur la rue du Sbitriyine. Elle est éclairée par trois fenêtres : l’une donne sur la rue et les deux autres sur l’intérieur de la mosquée ; l’une d’elles est très large, ornée d’une boiserie sculptée et de deux arcades soutenues par trois piliers en marbre, inspirés de l’art romain.. Le plafond plat est sculpté de même que les murs. Aucune inscription ne figure sur les murs ou les boiseries de cette bibliothèque qui est actuellement notre salle de liasses.

La réputation de cette bibliothèque était si grande dans le monde de l’Islam que le célèbre historien Ibn Khaldoun lui a dédié un exemplaire de son grand ouvrage Diwan el Ibar, « Histoire des romains, des berbères et des arabes ». Dans la préface des Prolégomènes, on trouve la justification de ce don : « J’ai envoyé mon ouvrage à leur Bibliothèque mérinide qui sert aux étudiants de la ville de Fez, capitale mérinide ».

Il est à remarquer que le don d’Ibn Khaldoun qui figure sur les pages 6 et 7 de la première édition du Caire, dans les 28 lignes de ce texte, n’a pas été traduit par De Slane dans son excellente traduction des Prolégomènes publiée à Paris, Imprimerie Impériale 1863.

La bibliothèque ne possède aujourd’hui de ce précieux don que le 4ème et le 5ème volumes transcrits par Abdallah ben el Hassan el Fakhari, secrétaire d’Ibn Khaldoun, en 1388. Ces deux volumes portent constitution Habous avec la signature de l’auteur.

 

Livres des exemples

Kitab al-ibar wa Diwan al-Mubtadaï wa al-Khabar. Livre de Abderrahmane Ibn Khaldun. Ce livre comporte un document signé par Ibn Khaldun qui lègue le manuscrit en bien de mainmorte à la Bibliothèque de Quaraouiyine en 799 H / 1396. Cliché issu du livre « Splendeurs de l’écriture au Maroc, Manuscrits rares et inédits ».

Cette bibliothèque du frère d’Abou Inan a joué le même rôle que la précédente ; elle s’est en outre enrichie d’un certain nombre d’ouvrages et de manuscrits pendant ce règne des Beni-Ouattas, époque où la calligraphie était fort en honneur, tout le pays s’en occupait et nous possédons à la bibliothèque des manuscrits écrits de la main du sultan Ibn Ouattas, de ses cousins ou d’autres parents.

En 986 de l’Hégire (1578 de J.-C.) le glorieux sultan El Mansour le Doré monte sur le trône. Sous son règne, la dynastie saadienne parvint à son apogée. Le mouvement intellectuel est intense, le calme règne dans le pays où tout se trouve en abondance. Les bibliothèques des Beni-Merin se révélant insuffisantes, le sultan El Mansour les fit agrandir et ce fut l’origine de notre bibliothèque actuelle ; elle se trouve à l’est de la Mosquée, au voisinage du Mirhab, ce bâtiment de forme rectangulaire est long de 30 mètres.

Le plafond est formé par un joli dôme sculpté et recouvert d’une toiture vert foncé en tuiles de Fès. Les murs sont percés de seize fenêtres dont l’encadrement est embelli par des sculptures sur plâtre. Le rayonnage est simple, en bois de cèdre, le sol est recouvert de mosaïques. Elle a une porte d’entrée artistiquement travaillée à deux battants recouverts entièrement de plaques de cuivre, garnie de clous à grosses têtes de même métal. La fermeture de cette porte est assurée par deux grandes serrures, dont les clés pèsent dans les huit kilos, et de quatre verrous à clés et de deux cadenas nécessitant l’usage de huit clés pour l’ouvrir ou la fermer.

Après l’achèvement de cette bibliothèque le souverain El Mansour donna l’ordre d’y réunir tous les manuscrits des autres bibliothèques et offrit personnellement à quatre reprises un grand nombre de manuscrits dont la constitution Habous est écrite de la main de son secrétaire et vizir Si Abd el Aziz el Fechtali et signée par le souverain qui avait l’habitude de faire sécher son écriture avec de la poudre d’or dont les traces existent encore sur les livres par lui dédiés et l’on peut remarquer qu’il avait une très belle écriture. Plus de la moitié des ouvrages de cette bibliothèque proviennent de dons d’El Mansour. Sur ces constitutions Habous il y a une indication historique qui constate que c’est El Mansour le Doré le fondateur de la bibliothèque.

Au sujet de l’origine des ouvrages et manuscrits de la Bibliothèque de Quaraouiyine, Si Laraqui s’exprime ainsi :

Sur le Roudh el Kartas de Fès et sur l’Istiqsa se trouve un passage où nous lisons qu’un  lot de 13 charges de manuscrits andalous a été remis par le Roi espagnol Don Sancho à Sa Majesté Abou Youssef Yacoub le mérinide et transporté à Fès après la signature du traité de paix qui correspond à 684 de l’Hégire. Ces treize charges de manuscrits andalous ont été déposées dans la bibliothèque et forment le fond de la salle des liasses qui existe encore.

Je suis arrivé aussi à identifier le reste des livres de notre bibliothèque qui sont d’origine orientale, provenant des dons du sultan El Mansour le Doré ou d’achats. Les manuscrits donnés à la Bibliothèque par El Mansour sont en général d’origine orientale, à cause de ses relations politiques avec les peuples d’Orient ; notons le don du grand exemplaire du Coran, transcrit en Turquie, le livre le plus précieux de la bibliothèque, embelli d’enluminures de Perse.

Il y a aussi des manuscrits marocains, transcrits au Maroc, généralement à Fès, à Meknès, à Marrakech et dans le Sous. Donc nos manuscrits, au point de vue écriture, représentent tous les types d’écriture arabe, courante ou coufique, selon les pays et les époques ; ce qui nous permet de connaître les changements calligraphiques subis par les diverses écritures à travers l’histoire.

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Évangile traduit à l’arabe,en calligraphie andalouse colorée. Conservé à la Bibliothèque de Quaraouiyine. Cliché issu du livre « Splendeurs de l’écriture au Maroc, Manuscrits rares et inédits ».

Si Laraqui dépeint aussi l’état de la bibliothèque, en 1914 :

Il serait ici, suffisant de vous rappeler un passage écrit par Monsieur Bel sur l’état de la Bibliothèque en 1914 à l’arrivée des bibliothécaires chargés de l’entretenir : « Nous avons trouvé la Bibliothèque dans un état pitoyable, les feuillets des livres étaient épars, des volumes étaient en lambeaux au point que l’on ne pouvait distinguer le commencement de la fin, des exemplaires du Coran, sur parchemin, de forme et d’aspect tels que cela est navrant, car ils sont dans un état comparable à des membres décomposés pendant un long séjour dans la terre. »

Au cours d’une mission de plus de deux ans, de 1914 à 1916, M. Bel, en collaboration avec des professeurs de Quaraouiyine, parvint à inventorier partiellement le fonds de la fameuse bibliothèque dont le catalogue fut imprimé par ses soins à Tlemcen ainsi qu’un règlement intérieur. (Pour d’autres auteurs le catalogue aurait été imprimé à Fès en 1918, par l’Imprimerie municipale. Il s’agit peut-être d’une copie de celui de Tlemcen) Mais, hélas ! après son départ la Bibliothèque retomba rapidement dans le premier abandon ce qui en interdit l’accès à tous les publics : pendant mes onze années d’étude à Quaraouiyine je n’ai pas pu visiter cette bibliothèque, comme tous mes condisciples de la Médersa.

Vers 1929, le mouvement intellectuel français commence à se manifester, surtout en ce qui concerne les chroniques de l’Histoire du Maroc qui, auparavant, demeuraient inconnues et obscures. Des savants français commencent à s’inquiéter de l’abandon de Quaraouiyine et M. Collin décrit ainsi un manuscrit qui lui était prêté : « Mais, dans quel état ! reliures disloquées, rongées par les vers qui attaquent non seulement l’extérieur mais aussi l’intérieur même des volumes, exerçant des dommages considérables et qui rendaient presque méconnaissables les textes que M. Bel avait soigneusement catalogués et décrits il y a une dizaine d’années »

M. Funck Bruntano, le distingué directeur de la Bibliothèque générale du Protectorat s’émut de cet état de choses ; il entama des pourparlers avec les Habous par l’intermédiaire du capitaine Truchet, commissaire du Gouvernement près des tribunaux à Fès. Il obtint que, pour la première fois, les portes de la Bibliothèque de Quaraouiyine s’ouvrissent devant un européen. Le conservateur fut reçu à la Bibliothèque par le nadir, le représentant du conseil et les deux bibliothécaires. Le visiteur a pu constater lors de sa visite à la Bibliothèque que le désastre ne s’étendait pas seulement aux volumes qui avaient été communiqués à son collègue mais à la presque totalité de ceux conservés dans la vieille Université. « Nous n’avons pas pu trouver, écrit-il dans son rapport, un seul livre qui ne fut contaminé. Pour un certain nombre d’entre eux, la détérioration est déjà grave, le texte même est attaqué. Il est très urgent d’arrêter les dégâts, la bibliothèque de Fès-Jdid est dans le même état et l’inventaire en reste à faire. À Quaraouiyine, enfin, on nous a montré une masse importante de liasses de manuscrits abandonnés dans une soupente et couverts de poussière épaisse. Ce lot est moins attaqué que les autres, les vers étaient surtout attirés par le cuir et la colle des reliures. »

Le rapport de M. Funck Bruntano finit par émouvoir le monde savant et attirer l’attention du Maghzen, de l’Administration  des Habous et du conseil de perfectionnement de Quaraouiyine ; après plusieurs conférences tenues à Rabat il fut décidé de désigner un bibliothécaire avec mission d’établir un inventaire complet de la Bibliothèque, d’en rédiger le catalogue et, par la suite, d’en assurer l’entretien, la surveillance et l’administration à la façon des bibliothèques modernes. C’est dans ces conditions que Si Mohamed Laraqui, nommé jeune professeur de Quaraouiyine, en 1927, fut désigné pour ce poste qu’il vint occuper, après un court stage à la Bibliothèque générale du Protectorat.

Après sept ans d’un travail de bénédictin, Si Mohamed Laraqui parvint à nettoyer, désinfecter, reconstituer et classer 6618 manuscrits, ouvrages et imprimés divers. La Bibliothèque de Quaraouiyine pourra bientôt remplir le rôle que lui avaient assigné ses fondateurs ; mais ouverte à tous les savants, à tous les tolbas, à tous les curieux, elle se révèle dès lors incommode, peu pratique et d’un accès difficile. Ceux qui ont visité l’ancienne Bibliothèque de Quaraouiyine se souviennent encore de la voûte sombre, étroite et sinistre qui y donnait accès ; c’était un véritable coupe-gorge débouchant sur une petite place malodorante, entourée de boutiques de savetiers. Un relent de vieux cuir et de détritus vous prenait à la gorge et l’on s’étonnait que l’entrée de la plus riche, de la plus prestigieuse bibliothèque de l’Islam ait un aussi désolant parvis. Il est vrai que jadis, l’accès de cette bibliothèque était réservé à quelques rares privilégiés et Si Mohamed Laraqui nous a révélé que jamais il ne put y pénétrer pendant toute sa vie de taleb.

Le monde musulman, et surtout fasi, semblait ignorer les richesses accumulées sous la poussière de la Bibliothèque d’Abou Inan et de Mansour le Doré et il a fallu l’intervention des Bel, Collin, Marty, Brunot, Funck Bruntano et des premiers bibliothécaires comme Si Laraqui pour les exhumer.

Pour remédier aux difficultés d’accès et accueillir chercheurs et tolbas dans de bonnes conditions, l’Administration des Habous a décidé son agrandissement : de l’ancienne Bibliothèque de Quaraouiyine on ne conservera que la vaste salle des manuscrits, la fondation d’El Mansour, décrite par Laraqui.

Le croquis joint donne un aperçu de ce projet de rénovation et d’agrandissement de la Bibliothèque Quaraouiyine dont la première pierre est posée le 9 mai 1940 (1er Rabiî al-thami 1359).

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Croquis du projet de rénovation et d’agrandissement. Mai 1940

La nouvelle bibliothèque sera édifiée sur des terrains récupérés à l’Est et en bordure de la place Seffarine. C’est sur cette place, en face de l’entrée de l’ancienne médersa de Seffarine que se dressera sa porte monumentale, réalisée sur les plans de M. Marmey ; tout à côté de cette porte, à laquelle on accèdera par des marches en pierre rose de Sefrou, on a aménagé un « m’çid » éclairé par trois larges baies lancéolées. Au-dessus, et en harmonie avec l’ordonnance du rez-de-chaussée, se trouveront les bureaux et le secrétariat de la bibliothèque.

Cette façade, conçue dans le plus pur style mérinide, donnera à la nouvelle Bibliothèque de Quaraouiyine un relief et une majesté qu’eut certainement approuvé le Sultan Mansour le Doré.

La bibliothèque proprement dite sera constituée au rez-de-chaussée par une vaste salle de 23 mètres de long sur 10 de large. Sur des étagères seront groupés, suivant leurs genres, leurs origines et leurs formats les quelques sept mille ouvrages, documents, parchemins, liasses etc. qu’elle renferme. L’organisation intérieure s’inspirera des méthodes d’ordre et de classification des grandes bibliothèques européennes.

Au-dessus de la Bibliothèque, au premier étage, épousant les dimensions du rez-de-chaussée, se trouve la salle de lecture avec tout le matériel indispensable – tables, chaises, pupitres … etc. – pour consulter de la façon la plus pratique et la plus commode les ouvrages de lecture et au besoin en prendre copie.

Sur le même plan, seront groupés les ouvrages d’un usage courant dans un magasin à livres qui donnera accès à la salle des manuscrits. Cette salle sera percée de larges baies qui assureront un éclairage discret et harmonieusement diffusé. Ces baies donneront sur le jardin aménagé à la place des échoppes malodorantes des savetiers. La décoration s’inspirera de celle des médersas mérinides et le plafond plus spécialement montrera que les maalemines fassis ont su conserver les traditions de leurs habiles ancêtres.

Et c’est ainsi, qu’après des siècles d’indifférence relative, l’Administration des Habous, sous l’heureuse impulsion de S. M. le Sultan, des autorités du Protectorat et du Maghzen, renouvelle la tradition des grands sultans mérinides et de Mansour le Doré.

Mais l’histoire étant un perpétuel recommencement, 70 ans après son ouverture, la « nouvelle » Bibliothèque de Quaraouiyine de 1940, fermée au public depuis des années, tout en étant encore accessible aux chercheurs, a dû être rénovée en 2012.

C’est l’architecte marocaine Aziza Chaouni qui a été chargée, en 2012, de réhabiliter le bâtiment qui tombait en ruines. Un projet ambitieux pour ce monument historique emblématique qui a vu passer entre ses murs les plus grands savants du monde arabo-musulman, d’Ibn Al Arabi au XIIe siècle à Ibn Khaldoun au XIVe siècle.

« Quand je me suis rendue sur place, j’ai été choquée par l’état de l’endroit », confie Aziza Chaouni à la fondation TED « Dans les pièces qui contenaient de précieux manuscrits datant du 7e siècle, la température et l’humidité étaient incontrôlées, et il y avait des fissures dans le plafond », précise-t-elle.

En 2012, la banque koweïtienne Arab Bank a a accordé une subvention pour la préservation du bâtiment au ministère marocain de la Culture, qui a demandé à Aziza Chaouni non seulement de restaurer les murs et de protéger les documents, mais aussi d’ouvrir la bibliothèque en tant que nouvel espace public, indique la fondation. « Au fil des années, la bibliothèque a subi de nombreuses réhabilitations, mais elle souffre encore de problèmes structurels majeurs : un manque d’isolation et des carences dans les infrastructures comme un système de drainage bloqué, des tuiles cassées, des poutres en bois fissurées, des fils électriques exposés, etc. », indique Mme Chaouni.

L’architecte révèle aussi qu’elle a eu quelques surprises en « grattant » les murs, qui cachaient parfois une peinture ou une porte. « Nous avons aussi découvert sous le sol un système d’égouts centenaire », ajoute-t-elle. Aziza Chaouni explique que la restauration a été complexe du fait de la fragilité de certains matériaux. Autre défi pour l’architecte : redonner au lieu son lustre d’antan, tout en lui conférant un cachet plus moderne. « Je ne voulais pas que le bâtiment devienne un cadavre embaumé! »  Des panneaux solaires et un système de collecte des eaux pour l’irrigation des jardins de la bibliothèque ont été installés.

Le nouveau complexe comprend une salle de lecture, une salle de conférence, un laboratoire de restauration des manuscrits, une collection de livres rares, des nouveaux bureaux administratifs et un café. La coupole du XIIe siècle abritera des expositions permanentes et temporaires.

Huffpost Maroc, par Anaïs Lefébure. 3 mars 2016.

La Bibliothèque de Quaraouiyne devait ouvrir au public en mai 2016, mais lors de mon dernier séjour à Fès en octobre 2017, seuls les étudiants étaient admis sous certaines conditions … j’envisage de reprendre des études à la prochaine rentrée !!

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Salle de lecture de la Bibliothèque de Quaraouiyine. Photo Aziza Chaouni publié par Ideas.ted.com

À consulter en ligne :