Image à la une : Bab Chorfa vers 1930. Cliché YVON. Au dos de ce cliché il a été rajouté à la main « Voilà l’Orient (du Maroc). C’est à voir … une fois. Maman ferait la dégoûtée devant tant de déballage crapoteux … » !

La place El Baghdadi (du nom du premier pacha de Fès du protectorat de 1912 à 1932) est située devant Bab Chorfa, seule porte d’entrée de la Kasba Filala (aussi appelée Kasba An Nouar) ; cette place est le siège d’un  des « marchés aux puces » : la jouteya de Fès.

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La place Baghdadi et Bab Chorfa en 2004. « Le marché aux puces » s’installe.

Apothicaire à la jouteya est un texte, non signé, publié le 23 août 1951 dans le « Courrier du Maroc ». L’élégance du style, la précision des descriptions, la richesse du vocabulaire me font penser à un « tableautin » de Max Ricard, chamelier … et conférencier des « Amis de Fès » auxquels il a proposé « Les oiseaux de Fès » et le « Bossu au pied mou » (à propos du chameau !), deux très beaux textes.

Quel qu’en soit l’auteur, il mérite la lecture.

Il est venu des confins du Draâ, de ce chapelet de qçour (ksour) d’argile qui mirent leurs murs roses dans les flaques frangées des oueds du Bani. Il s’est posé, comme un oiseau hiératique repliant pour un temps ses ailes, à cru sur le sol inégal de cette place marchande que dominent les bastions de la casbah des Filala et qui s’honore du nom d’un pacha à la poigne très dure. Il a aligné devant lui, sur un débris de sparterie, les sachets d’étoffe ou de peau qui débordent de mystérieuses mixtures, dont il connaît l’origine, le nom, le magique pouvoir, les vertus curatives.
Long, sec, émacié, drapé dans son coton bleu délavé qui prolonge en ailes les gestes de ses bras, il médite, attendant le chaland. Son visage, éclairé d’yeux bruns et mobiles, se fleurit au menton d’une fine mousse de barbe crépue. Sa tête, burinée et parfois comme momifiée, que l’animation de la parole ravive si intensément, connaît tous les secrets de la pharmacopée des Harratine, qui était déjà vieille alors que les ancêtres incisaient les parois luisantes des rochers de dessins et de symboles que la science moderne n’épèle pas encore.

Avant de venir vers les cités, il est allé, au moment propice, sur la Hammada dénudée, juste après que le miracle intermittent des pluies y ait fait éclore, en un bref foisonnement, les plantes aromatiques qui ne vivent que peu de jours, puis retournent à la poussière, après avoir confié au vent et au sol, les semences coriaces où sommeille, espoir latent, le pouvoir endormi des renaissances. Il en a rapporté les feuilles desséchées, les tiges cassantes, les fruits épineux, les rhizomes racornis qui contiennent au cœur de leur matière dense, les principes des remèdes éprouvés. En même-temps, et dans les mêmes régions, souvent au péril de ses jours, il a piégé, capturé, déterré, arraché à leurs asiles, les reptiles gonflés de venin, les bêtes rares, toute la faune qui survit et se propage en des lieux où il semble que la vie animale soit condamnée.

Le produit des cueillettes, pulvérisé et ensaché ou étalé brut présente à l’œil un étonnant mélange de couleurs et de formes. Des lézards épineux arrachés aux fentes de la pierre, des serpents qui élaboraient au fond d’asiles creusés par les rongeurs dépossédés, l’alchimie atroce des venins, des chauves-souris, cueillies en grappes au plafond des cavernes qui abritèrent les hordes au temps des grands fleuves sahariens du quaternaire, des oiseaux conservés avec leurs plumes, des débris, des organes desséchés, des cornes, des dents, des ongles, des griffes, tout un résumé de la flore et de la faune des régions désolées du Sud s’offre aux regards surpris par tant de variétés en si peu d’espace. Seul le naturaliste perspicace pourrait bien souvent reconstituer, à partir d’un lambeau d’épiderme écailleux ou d’une touffe de plumes empoussiérées, le reptile qui glissait sur la roche brûlante, l’oiseau des solitudes éployant, sur la crête de la dune, les ornements de son plumage nuptial.
Il advient que, parmi ces produits presque exclusivement sahariens, l’on remarque la ramure branchue d’un cerf, reste de quelque hallali d’autrefois, venue on ne sait comment des brumes du Septentrion où les dix-cors brament au bord des marais. Du Soudan torride (après quels voyages au flanc d’un chameau grognon…) nous est arrivée cette patte d’autruche, brutalement coupée au jarret, et contractant ses deux doigts inégaux, que cuirassent de robustes plaques de corne.
Si l’on possède la confiance du dispensateur de ces trésors, il montrera peut-être, dans le creux de la main, les bézoards (concrétion, matière pierreuse que l’on tire de l’appareil digestif de différentes espèces d’animaux) extraits des intestins fumants des aegagres (ancêtres de la chèvre), les griffes des grands félins, les ongles noirs et polis d’un édenté terricole, des poils de protèle, ou, merveille des merveilles, quelques unes de ces perles de verre , arrachées aux tombes secrètes de peuplades abolies, et qui, dans le rubanement laiteux de leurs torsades, dépassent en finesse et en beauté les produits les plus achevés des verreries de Tyr et des creusets de Murano.

Apothicaire

Apothicaire sur le souk. Fin des années 1920. Cliché anonyme.

L’officine du pharmacien ne paraît pas sérieusement menacer le négoce de l’apothicaire. Accroupi dans le drapé harmonieux de ses cotonnades à l’indigo passé, il demeure derrière son éventaire aux ressources innombrables, le détenteur d’une tradition orale de connaissances transmises de maître à disciple au prix d’une patiente initiation, depuis l’antiquité des âges. L’homme bleu du Tanzida sait que de tels secrets n’ont point perdu de leur puissance immémoriale. Le commerce des antibiotiques ne saurait pas anéantir ses ressources : il vend bien autre chose que de simples remèdes. Sa clientèle, qui lui demande mieux qu’un passager soulagement physique, lui demeure fidèle.
La duègne, confite en componction, mais qui en remontrerait en ruses au lapidable, la belle paysanne aux lignes sculpturales, l’adolescent hésitant, le vieillard qui souffre de ressentir encore d’impérieux désirs alors qu’il n’est plus en état d’en faire naître, tous ceux, toutes celles qui, en plus de la guérison de maux corporels ont besoin de ce que seule la magie peut donner aux âmes inquiètes, viennent s’accroupir un instant auprès de l’homme du Sud. Chacun, chacune, verbeusement, laconiquement, peureusement, assurément, selon l’âge et le caractère, verse au creux de l’oreille attentive ses tourments et ses requêtes. Pour toutes et tous, savamment, calmement, comme le doigt du destin, la main brune, éclaircie à la paume, puise dans un sachet les éclats micacés de coquilles pulvérisées, arrache à la peau de reptile l’indispensable écaille bénéfique, prélève sur la dépouille du mouflon les barbes souples, mêle la plante écrasée, la racine moulue, la fleur séchée, dosant, pétrissant, maniant le mélange, avant qu’un geste des doigts preste ne l’enveloppe artistement d’un papier plié en demi-lune. Pour tous, encore, un conseil, succinct mais suffisant, est murmuré, répété sans impatience, pour indiquer l’emploi de ce qui est mieux qu’un banal remède.
Tandis que la vieille, la contadine, le coquebin ou le géronte s’en vont serrant dans leurs doigts un peu d’espoir et de soulagement déjà efficace, l’apothicaire fait glisser dans l’une des poches du long sachet de cuir qui pend sur sa poitrine, entre des amulettes, les deniers du chaland, argent qui assurera, au revers de la Tabanit, un peu de mieux être à toute une nichée d’enfants nus, riant parmi les palmes. Puis, retombant dans son immobilité patiente, attendant, sans le provoquer le prochain acheteur qu’il subjuguera de toute la force de sa science aux formules laconiques, le cueilleur de plantes amères, le chasseur de bêtes venimeuses, rêve et revoit le haut plateau calciné, les pentes aux formidables éboulis de roches instables, les vallées accablées de soleil, les brousses aux buissons épineux, où il ira, la saison revenue, recueillir ses remèdes, ainsi que le firent ses ancêtres, ainsi que, comme il en est sûr, ses descendants le feront après lui.

B Chorfa

Marché et jouteya, Place el Baghdadi dans les années 1930. Cliché anonyme

Je complète ce texte par un aperçu de l’utilisation traditionnelle des médications animales présentes dans la pharmacopée des apothicaires. Judah Bensimhon dans une conférence faite aux « Amis de Fès » : « Médecine et médecins à Fès avant le protectorat » évoque cette médecine pratiquée par les détenteurs d’une tradition orale de connaissances transmises de maître à disciple au prix d’une patiente initiation.

Dans le domaine du règne animal, on employait la thériaque, préparation dans laquelle on mélangeait une partie de vipère pilée. On s’en servait pour guérir les malades qui souffraient de l’estomac. Pour cet organe on imaginait souvent une nourriture empoisonnée, appelée « Etâam » et dans ce cas, la thériaque était tout indiquée pour agir comme antidote.
On l’employait parfois contre les fièvres violentes. La dose était indiquée par le marchand herboriste qui la vendait à la Médina ou au Mellah chez un ancien droguiste.
On devait se servir de cette médication dès le début de la maladie, ce qui justifie une expression arabe qui dit « Ma za thériaq men elâariaq, hatha mol skhana math » (avant d’apporter la thériaque du Aâriaq, le fièvreux est mort), expression passée en langage courant pour dire qu’il faut agir vite.

Pour calmer les douleurs d’estomac, on se servait du « Bazahra » ou bézoard – dont nous avons parlé ci-dessus – désigné en arabe par le nom de « Bed el Mhor » (œuf du Mhor, antilope Mohar).
Le bazahra qui a la forme d’un œuf est une matière sécrétée, disait-on, par les yeux de la vipère sous forme de larmes qui s’accumulent et durcissent jusqu’à prendre la consistance d’un grand cailloux. D’autres disaient que le bazahra provenait d’une concrétion d’un animal, antilope, appelé « El Mohr ». De toutes façons, c’est une matière pierreuse, en forme d’œuf dur, formé de plusieurs couches, de couleur jaune-pâle.
On le trouvait dans toutes les grandes familles, et on distribuait la solution préparée à qui en avait besoin. On le frottait dans le fond d’un bol en terre cuite où l’on mettait de l’eau de fleur d’oranger et on servait la solution à boire au malade.

Un autre produit de provenance animal dénommé « El Ouersh » qu’on trouve quelquefois dans le fiel du bœuf mais surtout dans celui de la vache : c’est une concrétion en forme de pâte de couleur jaune-or foncé. On attribuait la formation de ce produit à l’assimilation d’une plante miraculeuse que l’on appelait « Rbéhth El Kimia » ou plante de chimie, très recherchée par les alchimistes dans l’antiquité et à laquelle on attribuait la propriété de transformer les métaux en or.
On vendait ce produit, El Ouersh, à l’enchère par l’entremise d’un « dellal » ou vendeur public, qui le tenait soigneusement dans un papier au creux de sa main, exactement comme on vendait le diamant, et l’offrait à de riches amateurs qui l’achetaient pour des besoins médicaux. En effet, on administrait ce produit pour relever l’état de santé des femmes en couches, assainir l’économie générale à l’allaitement, tandis que d’autres femmes s’en servaient pour s’engraisser, en conformité avec la mode de l’époque.

Une autre médication de provenance animale non moins curieuse consistait en un insecte coléoptère, de l’espèce coccinelle (ne pas confondre avec la coccinelle), appelé en arabe « hmyarth zedda » par les musulmans ou « nana hmara » par les israélites du Maroc. On se servait de cet insecte pour guérir la jaunisse.
C’est un insecte de couleur gris-clair, herbivore, qui se roule en boule sur lui-même dès qu’on le prend en main et se déroule dès qu’il se sent en liberté. On le trouve en nombre dans le fond des feuilles d’épinard et d’artichaut (kharsoof, knaar ou médhon etc.) et on l’utilise broyé et mélangé avec du sel. Si l’on remarque que la médecine officielle emploie actuellement l’extrait des feuilles d’artichaut pour guérir les maladies du foie, il est admissible que cet insecte qui se nourrit de la sève du fond des feuilles d’artichaut, en tire un extrait qui, sans opérations de laboratoire, pouvait être efficace pour certaines maladies.

Une autre médication se préparait au moyen d’un insecte coléoptère qu’on désigne à la Médina par le nom de « khadamth el akrab » ou « servante de scorpion » et au Mellah par celui de « khanfosth el akrab » ou « hanneton du scorpion« . C’est un genre de scarabée et, comme son nom l’indique, il précède toujours l’apparition d’un scorpion. On l’utilisait dans la préparation d’un médicament pour guérir la rétention d’urine.
Si l’on compare l’action stimulante d’un certain insecte coléoptère, la cantharide par exemple, sur la vessie, il serait possible que cet insecte apparenté ait aussi une action curative sur le même organe.

Ce dernier insecte coléoptère, la cantharide, appelé en arabe « dbanth el hand » ou « la mouche de l’Inde« , est utilisée dans la composition des « hnot ou ras el hanot« , mélange dosé de plusieurs drogues et épices que les Fassis emploient dans les mets succulents de la cuisine bourgeoise. En médication, on l’employait dans les vésicatoires pour remplacer la moutarde, et on lui attribuait d’autres propriétés que je ne peux indiquer de peur d’être poursuivi pour exercice illégal de la médecine, ajoute Judah Bensimhon.

L’insecte bien connu, l’araignée, dotait la médecine en famille, d’un tissu, toile d’araignée, appelée en arabe « aânkabos ou khabos » dont on se servait pour arrêter l’hémorragie des blessures que les enfants se faisaient imprudemment au cours de leurs jeux.

N’oublions pas enfin le plus intéressant des insectes, l’abeille, qui par son travail va puiser les sucs des fleurs qu’elle transforme et nous donne ensuite du miel d’abord et une matière industrielle, la cire ensuite. On se servait de l’une et l’autre de ces matières en médecine. Le miel suivant un ancien adage , c’est la santé ; ceci va de pair avec le dicton arabe qui dit « le miel est remède » « el aâsla doua« .

On arrive ensuite à un paisible insecte, la fourmi. La fourmi dont le roi Salomon avait vanté l’activité et le fabuliste La Fontaine, la prévoyance ; ce petit insecte intervient dans certaine médication qui a pour but de guérir la paralysie. On se demande ce que pouvait fournir un si minuscule insecte ! La science médicale a trouvé qu’il existe dans le corps des fourmis un acide dont les propriétés curatives sont reconnues par la médecine officielle. Je veux dire l’acide formique. La fourmi a doté ainsi la médecine d’un excellent médicament.

On disait aussi qu’à la veille d’une bataille, les guerriers des tribus mangeaient quatre fourmis chacun pour éviter que le sommeil ne les accable. Le Dr Secret, médecin-chef de l’hôpital Cocard – hôpital Ibn Al-Khatib aujourd’hui – donnait une autre utilisation des fourmis : les voleurs à la campagne se faisaient piquer par les fourmis pour mieux courir et se sauver ! Sans garantie !!

 

Hier, apothicaires, guérisseurs, panseurs de secrets, leveurs de sorts et saints guérisseurs avaient une place prépondérante dans le soulagement des maux d’autant qu’il y avait souvent une interprétation magique des choses, commune aux malades et aux soignants. Les médecins étaient peu nombreux, surtout dans les campagnes et quand ils étaient présents leurs prescriptions n’étaient pas très différentes des « remèdes de bonne femme » ou des traitements de ces apothicaires initiés. Aujourd’hui, il existe des reliquats de ces croyances à la dimension magique de la maladie et on peut encore rencontrer, parfois, sur les souks des étals aux ressources innombrables … et des apothicaires à l’écoute attentive de leurs fidèles clients.

 

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Cliché de 2010. Pharmacie Benchekroun, 1ère pharmacie de la médina de Fès, (aujourd’hui fermée). On remarquera sur le vitrail au dessus de la porte un fer à cheval ! Une manière de donner toute leur chance aux thérapeutiques modernes et/ou de rassurer les anciens clients du « collègue » apothicaire ?