Image à la une : Bab Chorfa, entrée de la Casbah des Filala ou Casbah En-Nouar (Casbah des fleurs). Photographie anonyme et non datée mais probablement du photographe Belin fin 1940-début 1950.

La Casbah des Filala, ancienne forteresse, ne communique avec l’extérieur que par la seule porte de Bab Chorfa, située entre Bab Mahrouk et la partie supérieure de la Talaa et qui donne sur la place Baghdadi, où se tient un des marchés aux puces de Fès. (voir Apothicaire à la jouteya)

J’ai trouvé ce texte de Si Lakhdar, écrit le 22 décembre 1948, sur la Casbah des Filala

Les historiens musulmans rapportent qu’il y avait autrefois un ribat almoravide, sur la hauteur, à l’emplacement actuel de la Casbah des Filala : c’était là qu’on prêtait serment de fidélité aux souverains. Ce ribat existait bien avant 1103 de notre ère.

D’après Léon l’Africain, il fut bientôt enclavé dans l’enceinte et il resta la résidence des gouverneurs de Fès jusqu’au XV ème siècle. Les souverains mérinides s’y installèrent de 1250 à 1275. C’était une ville à part. Elle avait de grands jardins avec des bassins, des pavillons et une mosquée construite par l’almohade Ennacer ; le minaret tronqué, subsiste encore.

Cette casbah fut la résidence des sultans saadiens pendant leurs visites à Fès, mais lors de l’avènement des chérifs alaouites au milieu du XVII ème siècle, elle était toute délabrée : il ne restait que quelques murs des anciens palais et de la mosquée actuelle avec ses dépendances. Quand, en 1667, Moulay Rachid s’empara de Fès il s’établit avec son corps de garde à la casbah.

Au début du règne de Moulay Yazid (1789), ce souverain ayant constaté la présence de grands bassins (alimentés par l’eau de l’Oued Fès grâce à un canal partant de la Makina), il eut l’idée de faire de la casbah un grand jardin d’agrément pour la famille royale. Il y mit des plantations d’arbres et de fleurs ce qui valut à la casbah le nom de Casbah En-Nouar (La Casbah des fleurs). Ce jardin fut réservé aux chérifs hommes tandis que le jardin de Boujeloud créé en même temps fut réservé aux chérifates (femmes). Le sultan se rendait souvent dans la casbah lors de ses promenades et faisait ses dévotions à la mosquée.

C’est sous le règne de Moulay Abderrahman (1822-1859), seulement après le retour des Filaliens de Meknès que la Casbah fut affectée à des troupes filaliennes et occupée par des éléments non chérifs. Suivant un document authentique qui se trouve encore aujourd’hui entre les mains de la Jmaa (voir ci-après), ils se la partagèrent par tirage au sort en neuf grands quartiers : à gauche, Dar Chouafa, Dar Zizi, Dar Lgorfa, Zawiet el Qadi, Oulad Wilan ; à droite, Ouled ben Brahim, Tazegzout, el Arsa, Sidi Cridi.

À cette époque elle avait une mosquée, deux écoles coraniques, un four banal, quatre boutiques. Aujourd’hui la casbah comprend 306 maisons et le nombre de ses habitants est de 3 000 environ, exception faite des chérifs qui y sont peu nombreux.
Elle est administrée actuellement encore par une Jmaa de 24 membres (12 chérifs, 12 filaliens). Auparavant aucun chérif ne faisait partie de la Jmaa ; les gens réputés pour leur piété, leur honnêteté et leur conduite étaient élus par les habitants. Il existe une caisse de secours pour les indigents qui sert aussi à couvrir les frais de sépulture et d’adduction d’eau potable. Cette caisse hérite de la fortune des personnes qui meurent sans héritiers.

Au point de vue archéologique, la principale curiosité de la Casbah est la porte principale flanquée de ses deux tours octogonales. La tour de droite servait de zaouia à la confrérie des Rma (archers) en même temps que de dépôt d’armes et de munitions. (Les Rma ou francs-tireurs musulmans servaient généralement d’escorte au sultan ; leur constitution rappelle vaguement celle des francs-archers de Charles VII. Ils sont affiliés à la confrérie de Sidi Ali ben Naceur et ont pour patron Moulay Idriss I). La tour de gauche servait d’écurie au rez de chaussée et de chambre d’hôte à l’étage supérieur. Elle est aujourd’hui habitée par un chérif.

Il subsiste encore une partie des stucages mérinides de la porte de la mosquée, ainsi que la base du minaret primitif. Huit bassins anciens subsistent encore ; le plus important est celui du Dar Chouafa qui d’après la tradition serait le vestige d’une splendide médersa construite autrefois sur l’ordre d’un sultan. La légende raconte en effet qu’un prince s’étant mal conduit à l’égard d’une femme, le sultan donna l’ordre de le lapider conformément à la loi mais, ajouta-t-il, « c’est par ignorance des principes de la religion et de la morale que mon parent à commis cette faute, je vais fonder une médersa pour instruire tous les princes et tous les enfants des dignitaires ».

002 Vue générale

Vue générale de la Casbah En-Nouar vers 1915/1920. Au premier plan l’esplanade de Boujeloud, en arrière plan le borj Nord, entre les deux Bab Chorfa, les remparts et la mosquée de la casbah.

À propos de Si Lakhdar : instituteur à l’école franco-musulmane d’Aïn Chegag, il porte un intérêt tout spécial à l’enseignement agricole et plante des cerisiers. Il dirige ensuite l’école pratique indigène d’agriculture à Boujeloud, école créée sous l’impulsion de Lyautey, mais supprimée comme trop peu rentable par le Résident général Steeg. Si Lakhdar est ensuite chargé de l’enseignement de l’arabe au Collège musulman Moulay Idriss et il y reste jusqu’à la retraite et sera le doyen du corps enseignant. Il assure également pendant longtemps les cours d’arabe dialectal à l’usage des européens.

C’est un homme pieux, connu pour sa bonté, sa fidélité aux traditions ; très intéressé par les recherches folkloriques, les vieilles coutumes, il s’ouvre volontiers de son savoir et conseille de manière fort utile et pertinente les chercheurs européens. Kabyle algérien il a une étonnante connaissance du Maroc auquel il est profondément attaché. Il porte une amitié particulière aux Berbères qui le lui rendent bien et est apparenté par le mariage au Caïd Ali et aux Aït Ayache.

Grand érudit, il a été longtemps vice-président des « Amis de Fès » et a donné régulièrement des communications ou conférences parmi lesquelles :
Hagiographie du Kandar en 1938
Les chorfas filaliens en décembre 1948
Le tombeau de Lisân ad-dîn ibn al-Khatib et la porte de Bâb al-Mahroûq en 1951
Présentation de Fès du belvédère des Mérinides aux « Amis de Fès ».
La population tunisienne de Fès-Jdid au Congrès des sociétés savantes de l ‘Afrique du Nord à Tunis.
Itinéraire de Sijilmassa à La Mecque de Abou Salem el Ayachi (Revue Hespéris).
Coutumes du mariage berbère (Archives marocaines).
La corporation des porteurs d’eau à Fès
La corporation des porte-faix (Zerzaï).

Si Lakhdar est décédé à Fès en mars 1954.

005 La porte

Bab Chorfa

Moulay-Rachid, qui après plusieurs tentatives infructueuses s’empare de Fès en 1666 (1076 de l’Hégire), entreprend d’importantes constructions : un pont sur le Sebou, la Casbah el Khmis pour abriter la tribu militaire des Chraga, la rénovation de la Casbah des Filala, appelée alors la Casbah Neuve, et la construction d’une nouvelle médersa , à côté de la Qaraouiyine,  la médersa ech-Cherratine (médersa des Cordiers) ou médersa Rachidiya, du nom de son fondateur.

La principale curiosité de la Casbah des Filala est, nous dit Si Lakhdar, la porte monumentale, flanquée de deux belles tours, crénelées de forme octogonale. Mais la casbah abrite des maisons pauvres et misérables et ses habitants n’avaient pas bonne réputation.

Voici ce qu’en disait Michaux-Bellaire, au début des années 1900, dans une étude inédite sur Fès mais citée par Roger Le Tourneau dans « Fès avant le protectorat » :

« Elle est uniquement habitée par des Chorfa Filala, parents du Sultan. L’entrée est interdite aux Européens et aux Juifs, et il est même dangereux d’y pénétrer pour les Musulmans n’appartenant pas à la famille des Filala. Le Sultan a fait de cette qaçba une sorte d’asile pour ses parents pauvres qui n’ont rien de princier dans l’apparence. Ivrognes et débauchés, les Chorfa Filala des deux sexes se livrent aux plus ignobles orgies dans leur qaçba qui, à Fès, a la réputation d’un véritable coupe-gorge ».

Michaux-Bellaire n’ayant pu pénétrer dans la casbah ses informations sont peut-être discutables. D’autres parlent d’un quartier fort original et plutôt pauvre. Aujourd’hui encore le quartier garde les stigmates de la pauvreté mais d’une pauvreté décente. La casbah est à l’écart des circuits « touristiques » en relation probablement avec son ancienne mauvaise réputation et le fait d’être un « cul-de-sac ». On se contente en général de  longer les remparts de la casbah, en se promenant dans la rue Sellaline, véritable rue-marché où les étalages de légumes et de fruits encombrent le passage entre le Talaa Kbira et la porte de Bab Mahrouk. Le marché aux puces devant Bab Chorfa retient les visiteurs les plus curieux qui « oublient » de s’enfoncer dans l’espace clos de la casbah.

004 Remparts

Rue Sellaline vers 1925. À droite le rempart de la casbah, à gauche les boutiques du marché aux légumes