Image à la une : Les souks arabes au camp de Dar Debibagh en 1915.

Cet article est un texte de Maurice Ferrus, publié dans « Croquis Marocains » en 1924 aux éditions Peret et fils, rue de Grassi à Bordeaux. Maurice Ferrus était rédacteur à la « Petite Gironde », journal républicain quotidien. Au début de la guerre de 1914, Ferrus est mobilisé à Libourne, au 2ème bataillon du 139 ème Territorial d’Infanterie. Ce bataillon est envoyé au Maroc le 14 août 1914 et Ferrus fut affecté dans différentes garnisons dont le camp de Dhar Mahrès à Fès. Il passe trois ans au Maroc avant d’être évacué sur la France pour raisons de santé en 1917.

Durant son séjour marocain, en journaliste avisé, Ferrus prend des notes sur la vie locale, les fêtes indigènes, les monuments qu’il visitait, finalement sur tous les évènements ou manifestations qui lui semblaient dignes d’intérêt. Tous ces « croquis » sont parus à partir de 1915 , « au fil de l’eau » dans la « Petite Gironde » avant d’être regroupés dans le livre « Croquis marocains » en 1924.

C’est un « reportage » sur le souk de Dar Debibagh que nous propose Maurice Ferrus. J’illustre ce texte de cartes postales d’époque.

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Souk de Dar Debibagh vers 1916

Ce souk est une sorte de marché-foire établi entre les deux camps de Dar-Mahrès et de Dar-Debibagh, voisins de Fez. Il est formé de petites allées bordées de baraques en planches couvertes à l’aide de tôles ondulées ; les parois, à l’extérieur, présentent un revêtement fait de morceaux de zinc de grandeurs différentes, plus ou moins bien ajustés, et provenant de boites de biscuits ou de « touques » de graisse.

Ces baraques appartiennent à des commerçants juifs. À l’étalage, pêle-mêle, tabacs, fruits, conserves, bibelots divers, charcuterie, espadrilles, articles de mercerie. C’est le bric-à-brac de la pacotille.

Des bars-restaurants sont installés, de-ci de-là, dans d’autres baraques plus spacieuses et devant lesquelles il y a un espace protégé par un treillage. Sur l’assemblage de lattes ne courent pas – et pour cause ! – des guirlandes de feuillage. La verdure, où le regard aime à se reposer, est remplacée par des nattes, derrière lesquelles il fait tout de même bon s’abriter, car elles interceptent efficacement les rayons solaires.

Dominant le comptoir, sur une étagère branlante, on aperçoit des bouteilles montrant des étiquettes de crus connus en Gironde ; certaines étiquettes présentent des noms qui laissent planer des doutes sur la qualité du « pinard » contenu dans la bouteille. Mais, au Maroc – du moins dans l’intérieur du pays – on n’est pas difficile. Et puis, c’est si agréable, à l’occasion d’un événement quelconque, de faire sauter une capsule, d’utiliser un tire-bouchon !

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Marché de Dar Debibagh vers 1915. En haut l’expéditeur a écrit : « tu vois le souk où nous allons boire le thé, dans les gourbis ».

Le coup d’œil au souk, le soir, à la lueur des lampes à acétylène, au pétrole et des bougies est extrêmement curieux et pittoresque. 0n n’y voit guère que des militaires : artilleurs, légionnaires, « joyeux », zouaves, spahis, goumiers, Sénégalais et … territoriaux. Tous viennent au souk pour s’y divertir. Car, sachez-le, la vie des camps n’est pas rose !

Quant aux militaires rentrant de colonne ou d’un séjour au front berbère, ils considèrent les petits marchés-foires, dans le genre de celui de Dar Debibagh, comme un véritable lieu de délices. Seuls les soldats qui ont vécu dans le bled comprendront que cette expression n’est nullement exagérée.

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Un coin du marché en 1913

Dans d’autres allées du souk, sous leurs tentes, des Maures préparent des boissons chaudes. La clientèle afflue chez les débitants indigènes. Il faut se courber pour pénétrer sous la « guitoun ». Des caisses de toutes dimensions tiennent lieu de sièges. Mais on déguste, là, du bon café, du thé parfumé d’un brin de menthe. Ceci compense cela. Les verres sont d’ailleurs d’une irréprochable propreté.

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Le souk et le camp chérifien à Dar Debibagh. 1914

Des tenanciers ont appris quelques mots de français et sont heureux et fiers de pouvoir les placer. Les clients, en retour, risquent des mots arabes qui n’ont souvent aucun rapport avec la conversation ainsi engagée : « Macach, balek, bonobesef, barakalaoufik ». Les débitants, ignorant complètement notre langue, pincent de la guitare pour amuser leurs hôtes. Ils ne réussissent souvent qu’à les endormir.

Au fond du souk, où ils sont justement dissimulés – ou plutôt relégués – trois ou quatre gourbis, communément dénommés maisons hospitalières. Il y a là des vestales de toutes nationalités et surtout de tous âges. À la guerre comme à la guerre.

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Une des maisons hospitalières

Allons d’un autre côté. Nous arrivons devant un Cinéma. Parfaitement ! Nous entrons. La salle est bien garnie. Les trois quarts des spectateurs sont des militaires : l’élément indigène compose le reste de l’assistance. Toutes les places sont au parterre, des bancs constituant les « secondes » et des chaises boiteuses les « premières ».

Les scènes défilent sur l’écran sans accompagnement de musique. Est-ce pour cette raison ? Toujours est-il que les prouesses de Rigadin semblent moins drôles, et les drames moins angoissants. Il serait toutefois inexact d‘écrire que les films n’exercent pas un vif attrait sur le public en général et sur le Marocain en particulier, encore que certains tableaux de la vie parisienne échappent à la compréhension de l’indigène.

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Le marché européen de Dar Debibagh, vers 1915. On ne parle plus de souk ! C’est la partie « réservée » aux civils travaillant pour les militaires et aux gradés.

Quittons le Cinéma. Pénétrons dans une sorte de café réservé aux sous-officiers et aux civils. Il y a de ces distinctions au Maroc ; elles sont, parait-il, nécessaires afin d‘éviter des querelles entre les simples soldats et les gradés.

La patronne sert le café dans des tasses ébréchées et ne gardant plus que les tronçons des anses. Comme nous manifestons quelque surprise devant le piteux état de cette faïence, « Faites pas attention, se hâte de dire la dame, le petit bol il a la queue cassée ! ».

La crise du français ! Au demeurant, la débitante est excusable, étant Algérienne.

Un phonographe occupe un angle sur le comptoir. On le met en marche, mais les disques sont usés pour la plupart. Méphisto chante sa ballade ; il est presque aphone, et sa voix s‘arrête coup sec.

Un adjudant de la coloniale se dresse alors et éprouve le besoin de reprendre le morceau. Il chante faux ; l’appareil était certes moins désagréable à entendre. L’adjudant ne se rend pas compte de la situation. Il chante ou plutôt nasille toujours « ne donne un baiser ma fille ! … ». Il paraît très gai. « Il le sera moins, quand on lui apportera la note », dit un loustic, faisant allusion au paiement d’un nombre respectable de soucoupes rangées, en une pile, sur la table du chanteur.

L‘Algérienne. cependant. remonte le phono, change les disques … Les consommateurs s‘éloignent prudemment.

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Un coin au marché de Dar Debibagh. Carte postée le 23 octobre 1912. Des bâtiments « en dur » complètent les baraques de planche ou les « guitounes »

Dans un autre bar, aux accents d‘un accordéon, des soldats se livrent au plaisir de la danse. Il n’y a pas de cavalière. Qu’importe ! Un artilleur fait valser un zouave, un turco enlace un légionnaire, un goumier fait pirouetter un « joyeux ». Terpsichore ne perd jamais ses droits ! Sans doute, ces couples bizarres ne sont pas gracieux. Pourtant, les uniformes variés, aux couleurs éclatantes, se mêlant les uns aux autres dans le tohu-bohu des danses constituent un tableau peu banal et digne du pinceau d’un artiste. Ce serait, en tout cas, de l’inédit !

Nous pénétrons maintenant dans une guinguette où tout le monde a libre accès. La salle est remplie de l’acre fumée des « bouffardes » et des cigarettes. Des soldats montent tour à tour sur leur chaise et chantent des airs populaires. « Adèle, t’es belle ! ».

Les camarades reprennent en chœur au refrain. Les bravos crépitent. Dans la chaleur de l’enthousiasme on brise la vaisselle ; des bouteilles roulent sur le plancher. D’où contestations et discussions entre les consommateurs et le tenancier. Celui-ci n’a pas le dernier mot. Il se rattrapera d’ailleurs, en « estampant » sa clientèle.

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Un coin du souk de Dar Debibagh. Carte écrite en 1917

Mais voici huit heures et demie. La patrouille passe. Les baraques se vident ; on met les volets ! Les lumières s‘éteignent. Les soldats regagnent la chambrée. Les cafetiers arabes grouillent sous leur tente. Ils s’enroulent dans leurs burnous et s’endorment, ayant prié Allah.

Le souk devient silencieux ; les ténèbres l’enveloppent. La nuit est sereine.  Elle ne sera plus troublée, de temps en temps, que par les glapissements des chacals ou par les chiens aboyant à la lune.

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Le 14 juillet 1915 au souk de Dar Debibagh avec 2 mâts de cocagne.

Entre 1914 et 1917, période où Ferrus a été en garnison au Maroc, le souk/marché de Dar Debibagh était le seul « marché » relativement accessible aux militaires et civils des deux camps de Dhar-Mahrès et de Dar-Debibagh. Fez Ville-nouvelle n’existait pas encore (Sur les origines de la ville nouvelle de Fez et son évolution jusqu’en 1930) et le Mellah et Fès-Jdid, où l’on pouvait trouver bars-restaurants et maisons hospitalières, étaient distants de 5/6 kilomètres des camps (Ferrus parle d’ailleurs de « camps voisins de Fez »).

Les « soukiers » qui suivent habituellement les troupes en colonne sont prompts à installer quelques tentes de toiles, baraques en bois ou cahutes en pierraille couvertes de tôles ondulées pour proposer aux troupes tout ce qui peut compléter l’ordinaire du soldat ou faciliter le repos du guerrier. Ils se sédentarisent en même temps que ceux qu’ils accompagnent et améliorent leurs installations initialement rudimentaires : c’est ainsi que se sont créés les souks aux abords des camps.