Image à la une : La ville de Sefrou et le village du Kalaa (1er plan) . Vers 1920, cliché non signé

« Heures juives au Maroc », de Pascale Saisset, éditions Rieder 1930, écrit à l’occasion d’un voyage au Maroc, « n’est pas né du désir d’écrire », mais pour vérifier, dit-elle, une phrase du Guide Bleu, lue en mer, sur le bateau à l’ancre à Tanger : « Jusqu’à l’établissement du Protectorat la condition des juifs avait toujours été inférieure. Soumis au paiement d’impôts spéciaux, ceux des villes s’étaient vus obligés de vivre à partir du XIII ème siècle, dans des mellahs ». Chaque jour avec des « yeux neufs d’occidentale et de Juive », elle note les détails de la vie des mellahs dont les habitants lui content « inlassablement leurs histoires, leurs histoires vraies, belles ou laides » qui sont à l’origine de ses textes sur Fez, Sefrou, Meknez, Marrakech, Amismiz, Casablanca, Rabat et Salé.

« Que les Juifs aient souffert de leur isolement et des injustices dont ils étaient victimes, cela est indéniable ; mais nous ne devons pas oublier qu’ils ont rarement subi des massacres, et que si leurs villes n’ont pas pu se développer en étendue, ils ont pu vivre, penser, et jouir d’une paix quasi absolue pendant cinq siècles.
Les Occidentaux, qui se disent civilisés, les Bulgares, les Roumains et les Russes, ne leur ont jamais permis de se réaliser, comme les sultans du Maroc et comme ceux de Turquie. Il a fallu attendre la Renaissance du sionisme pour trouver à Jérusalem le même éveil intellectuel qu’à Fez au X ème siècle.
Arabes et Juifs ont pu vivre au Maroc, sans que les Juifs soient écrasés par des tyrannies impitoyables, sans que la vie arabe ait souffert de leur contact étranger ».

 

065-b Le pont sur l'oued

Entrée de Sefrou par le mellah, vers 1930

Sefrou

Un des textes de Pascale Saisset, écrits entre octobre 1925 et janvier 1926 à la mémoire de son grand-père Youssef Ben Illouz, né dans le mellah de Meknès

Sefrou au nom harmonieux est une petite bourgade cachée dans la montagne et isolée du bled par de beaux et fertiles jardins.

Sur la route de Fez coupée de champs à la belle terre rouge, de vergers et de pâturages, au tournant de bois épais, de coteaux d’oliviers, de haies de figuiers et d’aloès, Sefrou appelle le voyageur qui veut fuir la médina trop active.

La route qui se resserre au pied des coteaux, se borde comme par surprise de peupliers hauts et drus, et, semblable à quelque village français de l’Auvergne, d’une Auvergne qui ne connaîtrait pas les neiges et les tristesses de l’hiver rigoureux, apparaît Sefrou.

027 Entrée

Entrée de Sefrou, dans les années 1920. Cliché Maitrejean ; éditeur Faure … également restaurateur à Sefrou

Des murs blancs, une porte haute qui n’a pas l’aspect rébarbatif des murs de Fès, un chemin blanc comme un chemin de Provence, et rythmant les pas, les paroles , les pensées, le bruit de l’oued, bondissant sur un lit pierreux et irrégulier, heurtant des quartiers de rocs, les arches des ponts, les maisons construites sur pilotis.

032-b Bab Mekkam

Entrée de Sefrou, en arrivant de la route de Fès, dans les années 1920. Cliché Maitrejean

Ce ruisseau couvre indiscrètement tous les bruits de la vie, et paraît être le grand moteur et le grand distributeur de jouissances de tout le pays enfantin et charmant, qu’il a fait à son image, bavard et clapotant dans ses eaux de l’aube à la nuit. Ôtez l’oued, et Sefrou n’est plus Sefrou. Ce serait un village sans caractère, comme Settat où l’on bâille d’ennui.

Entre les hautes falaises crayeuses, aussi blanches que neige, l’eau serpente, rebondit, trébuche, chante ; ce n’est que murmure, harmonies.

Et dans l’oued, les laveuses actives brossent, battent, savonnent, bavardent, du soir au matin. De même que Sefrou n’existerait pas sans l’oued, l’oued n’existerait pas sans les laveuses, qui paraissent, sous les ponts, des hordes d’insectes multicolores qui seraient venus s’abattre au bord de cette eau pour se reposer du désert.

Arrivent les ménagères apportant avec elles leur linge, leurs légumes, leurs ustensiles de cuisine, tout ce qui peut avoir besoin de l’eau pure, et leurs histoires sans doute, dont elles se déchargent auprès de leurs voisines, tout en regardant la mousse savonneuse se mêler à l’écume des eaux.

093-a Oued el Youdi

Laveuses dans l’oued El-Youdi, ou oued Aggaï ou oued Sfro 

C’est l’animation délicieuse du vendredi, que le chant de l’oued accompagne avec le plus de joie. Voici venir tous les berbères de la montagne, vêtus de leurs burnous à raies de couleur, mouchetées de pompons ; leurs femmes les accompagnent non voilées, et toutes clinquantes de colliers, de monnaies et de médailles en nombre si incalculable qu’on les trouverait de mauvais goût si elles ne cachaient d’affreuses et profondes rides, sillonnant des épidermes semblables à l’écorce du chêne-liège. Celles-ci ne sont pas les bêtes de joie des harems, mais plutôt les bêtes de somme de leurs seigneurs et maîtres.

Sefrou est presque entièrement juive. Aujourd’hui sa population est un peu noyée par les gens du bled et les Fasi, venus pour faire de bonnes affaires avec les gens de la montagne. Mais si, avant d’aller au marché, nous nous arrêtons au souk, nous y retrouvons ces mêmes boutiques juives qui ont le talent de faire une encyclopédie de marchandises dans un mètre cube d’espace.

098-b Commerçant juif

Épicerie « encyclopédique »

À la limite du souk, avant d’entrer dans le plein soleil de la rue, et de franchir cette ligne si extraordinairement nette entre ombre et lumière, nous hésitons à nous mêler au flot humain qui déferle, de plus en plus pressé, et nous apporte, avec le frôlement rugueux des burnous, le cliquetis des poignards, le choc des bâtons sur le sol, le vol de poussière argentée, les gutturales lancées à pleine gorge, les invectives, les imprécations, les injures coupées de rires sauvages, les sourires ambigus de ces faces inquiétantes – parce qu’inconnues – et toute la saveur violente, âcre, insupportable, mortelle et délicieuse de la bête humaine, dont on ne prend conscience que dans le corps à corps de l’amour ou dans la foule.

082-a Souk el-Khémis

 Cliché anonyme 23 avril 1936, intitulé « Marché arabe de Sefrou »

Affrontant le jeu de la bousculade, nous voici au marché du grain, à celui du charbon, à celui du sel, du gros sel gris qui vient des flancs de la montagne. Il est pareil en sa grossièreté à ces villageois dont l’âme à peine dégagée de la matière doit être elle aussi toute en grisailles indécises, en impuretés, et en reflets limpides.

Tout à coup, parmi le tumulte, on entendit une voix d’enfant qui chantait. Le timbre strident, aigu comme celui de la plupart des chanteurs maures, avait je ne sais quelle pureté et quelle passion désespérée. Échappant à la foule, nous trouvâmes le chanteur accroupi dans un minuscule café maure, au premier étage d’une maison festonnée de vastes arcades où l’ombre était fraîche comme en un temple …

079-a Intérieur d'un café maure.jpg

Café maure. Carte postale écrite en 1913

La description de Pascale Saisset des gens du bled descendus au souk de Sefrou pourrait davantage refléter la vision d’une « occidentale juive » comme elle se définit elle-même, peu habituée à fréquenter des « burnous rugueux » dans la bousculade du souk, « faces inquiétantes parce qu’inconnues » précise-t-elle cependant.
Les juifs de Sefrou, plus nombreux à cette époque que les berbères et les arabes, côtoyés tous les jours dans les relations commerciales, n’avaient certainement pas dans leur grande majorité, cette vision inquiète des hommes du bled.

Juifs et musulmans entretenaient des relations complexes difficiles à saisir par des voyageurs, même bien informés ; la méfiance était parfois grande entre juifs et musulmans mais en même temps ils étaient souvent très proches, vivant en harmonie dans « ce paradis terrestre ». J’ai entendu plusieurs de mes amis sefriouis dirent qu’ils étaient « frères de lait » avec un musulman ou un juif : la mère musulmane confiait à sa voisine juive, lorsqu’elle s’absentait un moment, son enfant de quelques mois et à l’heure de la tétée la mère juive nourrissait tour à tour … ou en même temps, son enfant et celui de sa voisine. Un autre jour, c’était l’inverse.