Image à la une : Séance de radiothérapie dans le traitement de la teigne au dispensaire de radiothérapie de Fès. Le dispositif n’était pas rassurant pour des patients peu habitués à fréquenter la médecin … ni même pour les autres. Cliché Henri Noiré 1918.

La teigne était une affection très répandue au Maroc au début des années 1900 : nombreux étaient les enfants à la tête couverte de croutes blanchâtres ou jaunâtres, plus ou moins purulentes. La teigne était peu soignée pour différentes raisons :
– elle était encore au Maroc (comme cela avait été le cas en France jusque vers 1850) considérée comme un événement normal dans la vie d’un enfant d’une famille modeste.
– la maladie paraissait souvent peu invalidante, en dehors du préjudice esthétique et elle avait tendance dans sa forme la plus simple (petites taches farineuses sur le cuir chevelu) à disparaître de façon spontanée vers la quinzième année.
– les traitements médicaux étant quasi inexistants, les guérisseurs et autres sorciers avaient le champ libre pour exercer leur art … avec même un certain succès puisque certaines formes guérissaient d’elles-mêmes au bout d’un certain temps.
– les traitements conduits par les médecins étaient jusqu’en 1900 même en Europe assez sommaires et n’étaient pas exempts d’inconvénients : il s’agissait principalement d’épilation avec les ongles ! puis plus tard à la pince avant de couvrir la tête de différents topiques plus ou moins agressifs : pétrole, acide acétique ou salicylique, coaltar, pommade mercurielle ou au plomb, etc. Le traitement était long (plusieurs mois ou années), douloureux et donc mal suivi. À Paris il avait été créé à l’hôpital Saint Louis une école pour enfants teigneux pour essayer d’être plus efficace et pour scolariser ces enfants dont la maladie contagieuse était en principe une cause d’exclusion de l’école.

La nécessité de soigner la teigne s’était peu à peu imposée dans les pays européens car il existait plusieurs formes de teigne dont certaines avaient des conséquences graves, en particulier la teigne faveuse qui détruisait les cheveux petit à petit pour ne laisser à la trentaine que quelques rares cheveux sur un crane parsemé de cicatrices disgracieuses susceptibles de dégénérescence.

La teigne était également source d’infections fréquentes et diverses, localement et à distance par lésions de grattage par des doigts sales et infectés.

En 1903, Sabouraud et son assistant Henri Noiré utilisent les rayons X dans le traitement de la teigne : il s’agissait d’appliquer un effet secondaire néfaste des traitements aux rayons X, on avait, en effet, noté l’apparition d’alopécie définitive sur les parties du crâne soumises à un rayonnement excessif.
On propose alors d’utiliser les rayons pour créer une alopécie transitoire chez les teigneux, plus rapide et plus efficace que d’arracher les cheveux un par un. Le but est d’appliquer les rayons X, à une dose déterminée pour provoquer la chute du cheveu dans les deux semaines. La repousse ne se faisant que 2 mois après la chute des cheveux, cela laissait le temps de traiter et de désinfecter le cuir chevelu et d’éradiquer la teigne au bout de 3 mois environ (à comparer aux deux à trois ans des traitements classiques), une seule application de rayons est suffisante et le traitement a l’avantage d’être indolore.

Il se trouve que le docteur Henri Noiré , à l’origine du traitement radiothérapique de la teigne, est affecté comme médecin-major de 2ème classe à Fès en 1917.

Le Dr Lacapère, médecin-chef du dispensaire antisyphilitique de Fès proposa alors au Dr Braun, médecin inspecteur de la santé publique, d’ouvrir dans son dispensaire une annexe destinée au traitement des teigneux et d’utiliser ainsi les talents de Noiré.

C’est ainsi que fut créé de toutes pièces un nouveau service dénommé Dispensaire de radiothérapie de Fès, le 1er mai 1917 et confié au médecin-major Noiré.

La création du dispensaire fut aisée, mais plus difficile était de faire accepter le traitement par les jeunes enfants… et surtout par leurs parents.

La première phase – la séance de radiothérapie unique et indolore – ne pose guère de problème et c’est avec un certain amusement que quinze jours après les enfants épilaient d’un seul coup la natte de cheveux portée à cette époque par presque tous les petits garçons. Mais la repousse ne s’effectuait presque mathématiquement que 2 mois et demi après. Parents et enfants trouvaient alors le temps long et se demandaient si Allah leur replanterait un jour quelques cheveux sur la tête. Les demandes de pommade pour faire repousser les cheveux étaient souvent pressantes, un peu moins cependant quand des parents ont appris que l’excipient de certaines pommades, l’axonge, était d’origine porcine, et le recours aux onguents des guérisseurs locaux devenait bien tentant.

 

IMG_8058 (2)

Les cheveux tombent 15 jours après l’application des rayons. Cliché H. Noiré 1918

IMG_8059 (2)

Les cheveux repoussent après 2 1/2 mois. Cliché H. Noiré 1918

La confiance s’établit peu à peu avec les premières repousses et le dispensaire qui avait reçu 20 consultants en mai 1917, a réalisé plus de 3000 traitements dans ses dix premiers mois de fonctionnement.

Cette prise en charge des enfants atteints de la teigne avait pour but de diminuer fortement la prévalence de la maladie (il était illusoire de penser éliminer la teigne), mais la radiothérapie en guérissant rapidement l’enfant diminue la contagiosité de manière significative.

Ces consultations sont aussi un moyen de faire passer des mesures prophylactiques en particulier à destination des coiffeurs : il semble en effet que les enfants n’attrapent guère la teigne à l’école où ils gardent la tête couverte de leur fez ou du capuchon de leur djellaba et que la contamination familiale est probablement faible.
Par contre le coiffeur rase tous les crânes, passant du plus sale à la tête la plus propre souvent sans bien nettoyer ses instruments : les désinfecter est une opération trop longue pour être pratiquée et elle aurait en plus l’inconvénient de détériorer le tranchant des ciseaux, rasoirs ou tondeuses. Il est donc conseillé, comme cela avait été recommandé aux coiffeurs en France, de nettoyer la surface du cuir chevelu, un peu comme on nettoie un champ opératoire, avec une solution iodée alcoolique passée en friction, au pinceau ou en pulvérisation après la coupe.

Les docteurs Lacapère et Noiré ont essayé d’imposer cette pratique aux coiffeurs fasi. Les coiffeurs du mellah ont mis en œuvre la mesure plus rapidement que leurs confrères de la médina. Certains coiffeurs venaient au dispensaire pour demander comment il fallait s’y prendre ; à cette occasion il leur était montré comment reconnaître une teigne faveuse débutante, à épiler une touffe de cheveux malades et dans les formes plus étendues on leur demandait d’adresser l’enfant au dispensaire. Les médecins comptaient sur les enfants guéris pour qu’ils exigent des coiffeurs l’application de la solution iodée pour ne pas ré-attraper le « krah », la teigne, en espérant que pour ne pas perdre leur clientèle ou pour l’augmenter tous les coiffeurs viendraient rapidement à appliquer les mesures d’hygiène préconisées.

Les directeurs d’école, en particulier des écoles franco-arabes et des deux écoles de l’Alliance israélite du mellah, ont permis les visites et le nettoyage des élèves contaminés ce qui a permis d’éradiquer la maladie chez la grande majorité des élèves scolarisés. Toute admission dans les écoles est soumise à une visite préalable par les soignants du dispensaire qui assurent également des visites tout au long de l’année.

Le dispensaire radiothérapique pour les teignes, à côté de son action principale de traitement des malades, avait aussi pour mission de montrer la supériorité de la médecine européenne dans un domaine où sorciers, amulettes et onguents les plus divers avaient la part belle : c’était aussi une manifestation de la pénétration pacifique chère à Lyautey pour laquelle la médecine a souvent été mise à contribution.

Mais, avec le recul, on peut se demander si le sorcier du souk el Khemis avec ses onguents et amulettes n’était pas la bonne personne ; certes son traitement était très souvent inefficace mais probablement à terme moins agressif dans certains cas que la radiothérapie.

La radiothérapie, présentée par le Pr. Sabouraud en 1904, comme « la solution rêvée » du traitement des teignes, permet de traiter la maladie, par une seule application d’une dose « mesurée  » de rayons X , en quelques semaines au lieu de 2 ou 3 ans des traitements classiques de l’époque ; elle évite ainsi l’exclusion scolaire prolongée, voire une certaine désocialisation et elle est moins coûteuse financièrement. Après une dizaine d’années d’utilisation et quelques milliers d’enfants traités le Pr Sabouraud peut affirmer n’avoir observé « dans aucun cas un trouble cérébral ni un retard intellectuel. L’action sur le cerveau du traitement des teignes par les rayons X est tout à fait nulle ». Le traitement par rayons X appelé aussi « radiothérapie épilatoire » reste la référence dans le traitement des teignes jusque dans les années 1950. Il sera remplacé par la griséofulvine active sur les mycoses à dermatophytes des cheveux, des ongles et de la peau.

C’est à peu près à cette époque que sont publiés les premiers travaux signalant la survenue de cancers de la peau après radiothérapie de teigne en France. Depuis différentes études ont montré une augmentation des tumeurs cancéreuses du cerveau et de la thyroïde chez des enfants traités de la teigne par radiothérapie et que les risques de développer ces pathologies persistent même 30 à 40 ans après le traitement. Un article  paru en 2013 dans « La Tunisie médicale » sous le titre « Carcinomes induits par la radiothérapie »  rapporte qu’avant l’ère de la griséofulvine, la radiothérapie épilatoire était un outil thérapeutique largement utilisé dans le traitement des teignes du cuir chevelu. En Tunisie, 12 500 patients ont été irradiés au cuir chevelu au cours des années soixante. Trente à quarante années plus tard, certains de ces patients ont développé des carcinomes cutanés  du cuir chevelu. L’étude porte sur 31 cas.

L’absence de registres, la disparition des dossiers et archives hospitalières rendent impossible tout suivi exhaustif et à long terme des dizaines de milliers d’enfants porteurs  de teigne traités par radiothérapie aussi bien en France, qu’au Maroc ou dans le monde, mais ce qui est certain c’est que ces traitements utilisés pendant soixante ans, pour beaucoup d’entre eux, ne furent pas sans conséquence.

Il aura fallu attendre près de cinquante ans et la griséofulvine, traitement rapide, efficace, indolore et sans effets secondaires,  pour pouvoir démontrer la supériorité de la médecine « européenne » sur celle du sorcier du souk el Khemis de 1917 … qui entre-temps a peut-être lui aussi amélioré l’efficacité de ses traitements !!