Image à la une : Source sulfureuse de Moulay Yacoub, dans les années 1910

Le 15 septembre 2018, L’Économiste, quotidien francophone du Maroc, dans un « Flash » de L’économiste.com informe que « Le spécialiste français du tourisme thermal, Vichy Spa International (VSI), a officiellement inauguré son nouveau complexe de Moulay Yacoub le 14 septembre 2018 », complexe ouvert depuis le 22 juin dernier.

Cette information m’a fait rechercher un article du Dr Frédéric Weisgerber paru dans le numéro 5 de la revue « La Géographie », le 15 mai 1902, dans un chapitre consacré aux thermes des environs de Fès.

Comme toute personne habitant le Maroc, nous dit Weisgerber, j’avais entendu parler des sources chaudes de Moulay Yacoub et j’avais été à même d’apprécier leurs vertus curatives dans des cas de maladies cutanées et d’accidents syphilitiques. (Aujourd’hui VSI insiste davantage pour dire que la qualité de l’eau et ses vertus font de Moulay Yacoub une destination de choix pour traiter les problèmes respiratoires et de rhumatologie !).

Fréquemment aussi, poursuit Weisberger, j’avais vu des malades revenir de leur pèlerinage sans en avoir tiré aucun bénéfice. Mais les guérisons étant attribuées à un miracle, il s’agissait alors généralement d’individus qui s’étaient rendus au sanctuaire, s’étaient plongés dans l’onde miraculeuse une fois ou deux, puis avaient repris la route de leurs pénates, tandis que d’autres, sachant que le prodige ne s’opérait qu’au bout d’un laps de temps plus ou moins long et après une série de bains, y faisaient une station de plusieurs semaines et en revenaient souvent « blancs comme neige ».

Ce que vous ne verrez plus si vous allez aujourd’hui à Moulay Yacoub :

Sortant de Fas par Bab Sagma, nous suivons la grande route de l’ouest en longeant la base du djebel Thrat. Des deux côtés de la route, des champs de bonne terre noire produisant de belles céréales. Au sud s’étend la plaine parcourue par l’oued Fas, sur les bords marécageux duquel nous voyons paître de grands troupeaux de bétail qu’accompagnent des nuées de hérons blancs (tior el-bgar). 50 minutes : Nzala-Faradji, gite pour les caravanes, où la route se divise en deux branches, conduisant à El-Kçar et à Meknès. Nous suivons la première, mais la quittons à son tour, peu après, pour prendre un sentier montant doucement le long du versant méridional du djebel Thrat. Près de la route d’El-Kçar, nous apercevons une grande tache d’une blancheur éblouissante. C’est un étang salé, maintenant à sec et et couvert d’une croûte de sel. 2h30 : nous allons au nord-ouest, en montant davantage, puis franchissons la ligne de partage des bassins de l’oued Fas et de l’oued Mikkès. Le pays devient stérile et désert ; de tous côtés on ne voit que des hauteurs arides couvertes d’une maigre végétation de graminées brûlées par le soleil. Nous descendons une pente accentuée vers l’ouest.
3h20 : Moulay Yacoub (alt. 250 m.). C’est un misérable hameau d’une centaine de masures au plus, entourant le sanctuaire et les deux principales sources qui lui ont valu sa célébrité dans tout le Maghrib-el-Aksa. Ces deux sources se trouvent à quelques mètres de distance l’une de l’autre, au milieu du village. Leur eau a une température de + 53°C. Elle est limpide, incolore, d’une saveur salée et nauséeuse, dégageant une odeur peu accentuée d’hydrogène sulfuré.

001 Vue générale

Vue générale de Moulay Yacoub vers 1920

Les deux ruisseaux se réunissent et sont canalisés de façon à tomber, une cinquantaine de mètres plus loin, dans un bassin d’environ 5 mètres sur 8. C’est la piscine des hommes. Une petite digue percée d’un tuyau y maintient l’eau à une profondeur de 1 m 20 environ. Le surplus, s’échappant par le tuyau, tombe dans un second bassin naturel, plus petit, où se baignent les femmes, entièrement nues comme les hommes. Les deux piscines sont séparées par une légère cloison de planches surmontant la digue. Tout autour c’est une scène indescriptible. Tous les scrofuleux, les syphilitiques, les ladres, les perclus de l’empire chérifien semblent s’y être donné rendez-vous, et étalent sans honte leurs corps ulcérés et paralysés, en attendant leur tour de participer aux bienfaits de l’eau miraculeuse. À l’odeur d’œufs pourris des eaux, plus forte ici qu’à la source, se mêlent les émanations nauséeuses de la foule, et une tempête formidable de lamentations, de grands cris invoquant Allah et Moulay Yacoub, sort par rafales de ce grouillement dantesque.

02 Piscine pour les indigènes

Moulay Yacoub : la piscine pour indigènes. Vers la fin des années 1920

Quand je m’approche, beaucoup de ces malheureux, me prenant pour un chérif, se précipitent aux pieds de mon cheval, saisissant mes étriers et baisent les pans de mon burnous, croyant ainsi participer à ma baraka, l’état de grâce dans lequel ils s’imaginent que je me trouve. Je leur accorde ma bénédiction sans lésiner, heureux de ne pas être reconnu comme nasrani (chrétien) par cette cohue fanatisée ; et, pour justifier et consolider la bonne opinion qu’ils ont de moi, je leur fais faire une distribution de pains et d’olives.

006 Les Bains T

Moulay Yacoub : Les bains pour hommes . Fin des années 1920

L’eau de la piscine des hommes doit avoir une température d’au moins 40 à 45°C. Les baigneurs dont la peau n’est pas trop bronzée en sortent rouges comme des homards. Une fois par semaine, le jeudi, le bassin est vidé et nettoyé sommairement.
De la piscine des femmes le ruisseau dévale rapidement vers le fond d’un ravin, où il se réunit à un autre petit cours d’eau. Près du confluent, à la base du versant oriental, se trouvent quatre ou cinq sources* moins importantes, possédant chacune des vertus spéciales. L’une guérit les maux de dents, l’autre les maux d’yeux, etc. Le ruisseau court ensuite au nord, puis à l’ouest, vers l’oued Mikkès. Les environs de Moulay Yacoub sont absolument nus et stériles. Le puits d’eau potable le plus rapproché se trouve à une lieue de distance.

L’analyse de l’eau de Moulay Yacoub, faite par M. Landrin au laboratoire de l’Institut agronomique de Paris a montré qu’il s’agit d’une eau thermale sulfureuse très chargée de chlorure de sodium qui peut rendre des services dans le traitement de la scrofule, de la syphilis, des rhumatismes, de la goutte, des bronchites chroniques, de certaines maladies de la peau, telles que les eczémas, les acnés, le psoriasis, le prurigo, etc.

* Il y avait cinq (ou six ?) autres sources sulfureuses secondaires réparties le long du ravin avec des émergences spéciales, passant pour posséder chacune une spécialisation médicale : Aïn el Aïnine (source des yeux), Aïn Loudnine (source des oreilles), Aïn Laagrate (source de la fécondité), appelée aussi Lalla Chafia, parce que selon la légende, les larmes de la fille de Moulay Yacoub continuent de couler, Aïn Dersa (source des dents), Aïn Laryah (source des poumons ou des asmathiques). D’autres auteurs citent une sixième source : Aïn Kouran (source des teigneux)

 

005 Les bains

Les bains, dans  les années 1920

Un marocain lettré et intelligent m’affirme que le sanctuaire de Moulay Yacoub ne renferme le corps d’aucun marabout de ce nom. Moulay Yacoub aurait été le fils d’un sultan, qui, il y a des siècles, serait venu demander la guérison d’une maladie dont il était affligé aux eaux qui portent aujourd’hui son nom. Le sultan, me dit mon informateur, le sait parfaitement ; seulement les sources sulfureuses étant aussi pour lui des sources de revenus, il se garde bien de détromper ses sujets qui croient fermement à la présence d’un marabout et à ses miracles. Moyennant un fermage considérable, il cède l’exploitation de cette croyance au gardien (mokaddem) du prétendu mausolée, qui dispose des offrandes des pèlerins.

Pour rentrer à Fès nous passons à Ras El-Ma, la source de l’oued Fas.

009 La place

Moulay Yacoub : La place, dans les années 1930

 

En juin 1917, Prosper Ricard, a rédigé dans la revue « France-Maroc » une petite note pour mettre en valeur les vertus des eaux d’une station thermale qui « porte le nom d’un saint et ancien roi du pays : Moulay Yacoub »

La « Season » bat son plein depuis plus d’un mois. On y vient d’Oudjda et de Taza, du Sous et du Tafilalet, du Haouz de Marrakech, du Gharb et des Beni Hassen, du Rif et des Andjera, de tous les points du Maroc soumis et insoumis, car les gens du « bled siba » savent ruser avec les représentants maghzen quand leur santé est en jeu.

De Fès, en ces beaux mois de mai et de juin, on s’y rend par une piste bien aménagée. Les « meskmès » vont à pied, traînant patiemment leur mal ; les fellahs, les petits ouvriers et commerçants à âne ; les riches Fasis sur leurs mules fringantes. Le trajet s’accomplit au milieu des champs bien cultivés ou de terres en friche délicieusement tapissées de fleurs.

Moulay Yacoub n’est pas encore doté de l’orgueilleux « Palace Hôtel » des stations en vogue. L’industrie hôtelière y est réduite à quelques gargotes qu’alimente un souq bien approvisionné et à deux ou trois fondouqs limités par de simples haies de torchis. Ainsi s’explique tout l’attirail qui suit les « baigneurs » : bêtes de somme chargées de tentes, de tapis, de couvertures, de provisions, d’ustensiles, au nombre desquels on distingue l’immanquable nécessaire à thé : mejmar ou brasero, bouilloire, théière, plateau de cuivre jaune ou rouge.

09 Convoi

Un convoi vers Moulay Yacoub. Années 1920

De la crête d’un dernier mamelon, on aperçoit enfin la « station ». C’est un vaste campement autour de quelques gourbis. Et combien pittoresque ! Il se cramponne sur les deux versants abrupts d’un vallon fortement raviné par les eaux.

Descendons et traversons la foule qui devient bientôt très dense. En un point du thalweg, près du marabout qui la fit autrefois jaillir, la source sort du rocher. L’eau abondante et chaude (52,5°C) que l’analyse déclare « très chlorurée, sodique avec hydrogène sulfuré libre » s’épanche dans une séguia et va tomber, cinquante pas plus loin, de 4 mètres de haut, dans un bassin en plein air où se plongent les malades hommes.

Mais le bain ne suffit pas. La douche est indispensable. Un à un, non sans quelques hésitations, les baigneurs s’approchent du jet provenant d’une conduite en bois qui prolonge la séguia, et crient à tue-tête, au moment où ils s’y exposent : « Bâred ou skhoûn, yâ Moulay Yacoub. » Entendez « froid ou chaud, ô Moulay Yacoub ». Il faut se garder d’intervertir l’ordre des termes « froid » et « chaud » faute de quoi on risquerait d’être grièvement brûlé. C’est du moins ce que dit le public. Et confiants dans la vertu de l’eau bienfaisante, les baigneurs reçoivent la douche le plus longtemps possible.

Leur guérison commence à la minute même. Ils affirment ressentir tout de suite les effets du traitement. Tel qui avait perdu l’appétit le recouvre aussitôt. Quant aux plaies, parfois hideuses, aux gênantes éruptions de boutons, elles ne tarderont pas à disparaître. Des actions de grâce et des offrandes au saint sont la suite inéluctable de tels bienfaits.

Les femmes, à l’épiderme plus sensible, prennent leurs « bains-douches » dans un bassin inférieur alimenté par le premier. De hautes parois de torchis arrêtent tous regards indiscrets.

10 Famille

Famille nombreuse venant des bains de Moulay Yacoub

Comme dans les villes d’eaux européennes, la cure va de pair avec des réjouissances autres que les joyeuses agapes sous la tente et la longue dégustation du thé à la menthe. Non que le cinéma, le music-hall et le casino soient déjà représentés à Moulay Yacoub ! Je veux parler des réjouissances indigènes, des friands spectacles d’Hamadeha et d’Aïssaoua se livrant à leurs exercices étranges avec accompagnement de musique sauvage, de luttes au bâton, des hilarantes élucubrations de professionnels et d’amateurs d' »ahidous » qui, en improvisant leurs dialogues chantés, mettent l’assistance au courant des potins de tribu, jouant en quelque sorte une « Revue » du bled. La « Revue » n’est donc pas, comme on pourrait le croire, un genre moderne et les Européens n’en sont pas les inventeurs.

Autres lieux, autres mœurs, dit un vieil adage de la Sagesse des nations. Hélas ! les nations ne sont pas toujours sages et les civilisations les plus différentes présentent de singulières similitudes.

05 Vue d'ensemble

Moulay Yacoub : vue d’ensemble dans les années 1920

Sur l’origine du nom de Moulay Yacoub voir : Moulay Yacoub ? Chkoun ?

Aujourd’hui lors de  votre séjour dans la station thermale de Moulay Yacoub, vous êtes invité à être acteur de votre santé : plus besoin de croire au miracle ; vous prenez la douche à jet sans être obligé de crier à tue-tête les mots « Bâred ou skhoûn, yâ Moulay Yacoub. »… dans le bon ordre ou non ; vous pouvez bénéficier de la piscine extérieure chauffée à 34°C, de son espace de nage à contre-courant, de ses jets ludiques, de ses fauteuils massant.

Le restaurant diététique avec sa cuisine « Saveurs, plaisir & santé » et le bar-lounge avec ses « Cocktails Santé », élaborés à partir des principes de la médecine thermale de Vichy ont remplacé les « joyeuses agapes sous la tente et la longue dégustation du thé à la menthe ». À défaut d’une « Revue du bled » on vous proposera certainement des séances de zumba !

Pour paraphraser Prosper Ricard je conclurai en disant « Autres temps, autres mœurs  » !

nouvelle-piscine-thermale_003

Nouvelle piscine thermale mixte. Photo de  2018. (Site TripAdvisor, Station thermale Moulay Yacoub).