Image à la une : la source de Moulay Yacoub, dans les années 1910

La ville de Moulay Yacoub est située à une vingtaine de kilomètres de Fès au creux d’une vallée entre l’ensemble Djebel Tratt-Zalagh et le Djebel Zerhoun.

Sa renommée repose sur les vertus thérapeutiques que les habitants, avant la découverte des constituants physicochimiques de ses eaux, ont attribué à un magicien surnaturel ou divin. La composante mystico-religieuse est matérialisée par le Marabout du saint qui a donné son nom au village et par le tombeau de Lalla Chafia érigé sur une colline qui domine le site. On assistait alors à un véritable pèlerinage thermal avec fêtes collectives, danses autour de la piscine et sacrifices d’animaux auprès du sanctuaire.

L’origine du nom Moulay Yacoub a fait l’objet de nombreuses hypothèses d’autant que plusieurs sources thermales marocaines portent ce nom . C. Cabaret dans sa thèse, en 1965, sur les eaux thermales marocaines mentionne cinq sources thermales comportant le nom de Moulay Yacoub dans leur patronyme. Il émet l’hypothèse que celui-ci a pu être donné par analogie de composition des eaux ou par référence aux légendes se rattachant à la première et la plus importante de ces sources, où se trouve le Marabout de Moulay Yacoub.

Les habitants attribuent le nom de Moulay Yacoub en souvenir d’un sultan Moulay Yacoub qui aurait été guéri à la source, mais on ne sait à quelle dynastie appartenait le sultan.

Claude Boussagol, dans une communication « Moulay Yacoub, légende, tradition et médicalisation » faite à Fès à la séance du 29 mai 1993, commune à l’Association marocaine d’Histoire de la Médecine et à la Société française d’Histoire de la Médecine, dit que différents récits et légendes attribuent les guérisons à un personnage présenté tantôt comme un individu riche et puissant ayant fait vœu de pauvreté tantôt à un saint homme menant une vie exemplaire :

Toutes ces légendes s’accordent pour faire de Moulay Yacoub un saint homme ayant exercé au moins pendant une partie de sa vie, la profession de « guerrab » (porteur d’eau). Il plaçait dans une « choukara » (sacoche) percée les produits de son commerce laissant ainsi aux pauvres qui le suivaient la possibilité de récupérer les pièces de monnaie qui tombaient derrière lui.

Pour certains, Moulay Yacoub mourut au cours d’un voyage vers les Lieux Saints et il aurait été enterré en Égypte ; pour d’autres, sa sépulture serait au Djebel Kandar et seul son mausolée serait à Moulay Yacoub. Mais c’est bien dans ce village et par l’intermédiaire de la source qui jaillit que ce saint de l’Islam, patron des porteurs d’eau, continue à travers le temps, à répandre ses bienfaits. Une confusion fréquente est faite avec le Sultan almohade Abou Ben Youssef Ben Mansour, ayant vécu au 13ème siècle, sans doute parce qu’il aurait eu à utiliser lui-même l’eau de Moulay Yacoub et en aurait apprécié les bienfaits.

À ces légendes se rattache l’histoire de Lalla Chafia, femme, compagne ou fille de Moulay Yacoub qui se laissa mourir pour échapper à un danger physique ou à un mariage qui lui était imposé et qu’elle n’osait ou ne pouvait refuser.

En-dehors de ces légendes, on retrouve bien peu de documents concernant Moulay Yacoub. Les premières mentions écrites concernant les vertus de la source semblent exister à partir du 9ème siècle . Plus tard, dans l’ouvrage historique Al Quirtas de l’historien Ali Ibn Abi Zaraa, décédé en 1326, il est fait mention à la fois des bienfaits de l’eau de Moulay Yacoub et du décès du Saint qui veille sur elle. Moulay Yacoub est également cité dans le livre des grandes maisons de Fès de l’historien Ismaïl Ibn Al Ammar qui fût employé au palais des Mérinides. Il mentionne la rivière qui descend du mont béni où fut enterré le Marabout Yacoub El Mansour.

Au 16ème siècle, plusieurs ouvrages consacrés à la région de Fès font allusion aux sources thermales de Khalouan (Sidi Harazem) ainsi qu’à Moulay Yacoub. Mais si toutes ces mentions, peuvent dans leur imprécision, laisser place à des interprétations variées, il semble par contre que les historiens spécialisés se soient accordés sur l’identité du patron de la station et sur la date de son décès. Ce saint de l’Islam avait pour nom : Yacoub El Mansour Ibn Al Achqar El Bahlouli, appartenant à la tribu des Bahlouli de la région de Fès, décédé en 689 de l’hégire (1291 de l’ère chrétienne). Ceci correspond à la période des Mérinides et aux premières mentions connues des vertus thérapeutiques des eaux et des pouvoirs de leur saint-patron.

 

004 La source

Moulay Yacoub. La source sulfureuse, Vers 1930

Pionnier du thermalisme marocain, le Dr Edmond Secret dans une conférence-excursion à Moulay Yacoub avec l’association « Les Amis de Fès », le 10 avril 1938, tente de rechercher l’origine lointaine des bains de Moulay Yacoub. Je n’ai pas retrouvé l’intégralité du texte de la conférence, en particulier la partie où l’auteur s’interroge sur l’origine du nom mais Marcel Bouyon, journaliste au Progrès de Fez, donne un compte-rendu de la conférence intitulée « Moulay Yacoub guérisseur ». Le Dr Secret tout d’abord révèle la journée d’un baigneur berbère à Moulay Yacoub, depuis son arrivée sur les lieux jusqu’à sa guérison. Concernant notre sujet, voici ce qu’écrit Bouyon :

Le docteur Secret a ensuite tenté de rechercher l’origine lointaine des bains de Moulay Yacoub et il a trouvé un rapprochement phonétique très curieux entre « Aqua Youba » – les eaux de Juba II, roi de Maurétanie au premier siècle de la chrétienté – et Moulay Yacoub. Les romains, qui utilisèrent dans la métropole et dans l’Afrique du Nord toutes les ressources minérales et thermales les connaissaient sans aucun doute. Moulay Yacoub -Aqua Youba – tout près de Volubilis et les traces de l’aqueduc* qui traverse la plaine du Saïs, des sources du Bou Rkeiss en direction de Moulay Yacoub ne peuvent s’expliquer que par une canalisation indispensable à l’alimentation en eau potable de cette station thermale. Après analyse de quelques textes arabes et l’évocation de la tribu berbère des « Aït Youb » dans laquelle le culte de ce saint a subsisté  à travers les siècles, le Dr Secret aborde ensuite la question de la composition et de l’utilité des eaux de Moulay Yacoub sur place ou transportées à Fès .

*Les marocains appellent les ruines de cet aqueduc « Seguia el Youdi ». Le Dr Secret a présenté lors du 4ème Congrès de la Fédération des Sociétés savantes d’Afrique du Nord (Rabat 18-20 avril 1938), dans la section d’archéologie pré-islamique, une communication intitulée « La seguia el Youdi, adduction d’eau potable à Moulay Yacoub ». Je n’ai pas encore retrouvé cette communication.

008 Hôtel des bains

Moulay Yacoub. Le village et l’Hôtel des Bains. Années 1930

Ces communications du Dr Secret sur l’étymologie du nom de Moulay Yacoub ont amené Paul Odinot écrivain et journaliste, à rédiger dans le Progrès de Fez, le 28 mai 1938, un article intitulé « Note sur Moulay Yacoub » où il expose son hypothèse sur l’origine du nom de Moulay Yacoub. Voici ce texte – parfois un peu abscons – :

« La Genèse dit que Jacob s’endormit au lieu nommé Luz. En rêve, il vit une échelle allant de la terre aux cieux. L’Éternel était au sommet et  dit : « Je donnerai à ta postérité la terre où tu dors et ta postérité sera comme la poussière de la terre, elle s’étendra de l’Occident à l’Orient, du Septentrion au Midi … « . Jacob prit la pierre dont il avait fait son oreiller et la dressa pour monument, il versa de l’huile sur le sommet.

Le lieu se nomme ensuite Bethel – chambre de la lumière -. C’est là que s’éleva le temple du Veau d’Or, dit-on. Mais tout ce récit concernant le périple de Jacob laisse supposer que celui-ci est allé beaucoup plus loin que la Judée.

Nous constatons au Maroc qu’en tous les points où se trouve un sanctuaire de Moulay Yacoub, il existe des eaux sulfureuses ou du pétrole ou du charbon.

Quelle est la raison de cette coïncidence ? À n’en pas douter c’est que Yacoub est un saint guérisseur et qu’il guérit partout les mêmes maladies par le même procédé : le soufre et le pétrole.

Mais pourquoi a-t-on choisi Yacoub comme patron de ces guérisseurs ? Ce Yacoub est-il un saint musulman ? Oui, bien entendu, il a été adopté par les musulmans qui lui ont donné ces qualités du patriarche juif, du saint juif.

Ce Jacob juif est un magicien, un guérisseur. D’abord il se substitue habilement à son frère Ésaü pour obtenir la bénédiction de son père Isaac. Il fait naître à volonté des brebis tachetées ou non. Il lutte contre Dieu et, de Yacoub devient « Israel ». Yacoub serait donc un ancêtre du peuple juif au temps où la religion n’est pas fixée – avant la révélation à Moïse, avant l’Exode qui disperse les tribus. On ne peut même pas affirmer que les ancêtres des Juifs ne sont pas allés de l’Occident vers l’Orient, comme le prétendent certains auteurs qui ont situé le paradis terrestre en Andalousie.

En tout cas il faut choisir entre deux théories : ou les Berbères sont venus de l’Orient, ce sont des immigrants juifs ou prosémitiques ou cananéens, dix ou vingt siècles avant Jésus-Christ, ou bien des autochtones du Maroc parmi lesquels on trouve des tribus Aït-Yacoub, Aït-Isaac, des Aït-Yhudi et qui sont des berbères montagnards portant déjà ce nom avant les invasions orientales.

En tous cas, je trouve dans Israel : Is, la mère d’Isis, Ra, le soleil égyptien et El, Dieu.

Tout démontre à Moulay Yacoub un culte solaire.

Le symbole attaché à Jacob est l’échelle. Or l’échelle est un symbole solaire. J’emprunte les renseignements suivants à Philéas Lebesque*, (*écrivain français, à la fois poète, romancier, essayiste, traducteur et critique littéraire qui comprend/parle au moins 16 langues étrangères. Il sera Grand druide des Gaules), à Léo Croizet et à Paul Le Cour, dans la revue Atlantis** (**revue consacrée à l’ésotérisme et fondée par Le Cour).

L’échelle apparaît sur les galets gravés de l’époque néolithique (on l’a trouvée à Glozel). C’est un signe magique, mystérieux. Le nombre des barreaux de l’échelle est sept, neuf ou dix. Le « Zohar » (œuvre maîtresse de la Kabbale, rédigée en araméen), dit : La Décade est sainte, elle renferme toutes les idées simples : dix est le nombre des catégories, neuf accidents et une substance.

Ces nombres, dit Léo Croizet, sont en rapport avec la tradition de caractère antique universel qui représente dix forces subordonnées, les unes aux autres : trois divines, trois spirituelles, trois physiques et enfin la matière. Paul Le Cour a signalé , sur le portail central de Notre-Dame de Paris, un médaillon représentant une femme qui tient deux livres, l’un ouvert, l’autre fermé. Elle tient aussi le sceptre et sur sa poitrine est appuyée une échelle à neuf barreaux. Pour cet éminent symboliste, cette femme représente Cybèle, et figure l’alchimie.

Mais dans le culte de Mithra on trouve aussi l’échelle représentée avec sept barreaux car les cieux sont divisés en sept sphères.

Je rapproche une légende de Moulay Yacoub rapportée dans l’intéressante conférence du Dr Secret, du rituel imposé aux mystes (ceux qu’on initiait aux mystères à Éleusis). L’âme devait franchir sept étapes en se dépouillant de ses vêtements comme de ses passions. Moulay Yacoub veut que l’on soit nu pour guérir des démons s’abritant dans les vêtements. Le Sultan Yacoub el Mansour abandonne ses richesses, ses vêtements et se fait porteur d’eau.

Mais l’échelle a été trouvée aussi, dit Léo Croizet, dans les inscriptions hébraïques, étrusques, dans l’alphabet himyarite Tifinagh* (*la langue himyarite est une langue sémitique sud-arabique parlée autrefois au Yémen et dans la région orientale de l’Arabie et l’écriture Tifinagh qu’adoptent jusqu’à maintenant les touaregs est identique à l’écriture himyarite).

Peut-être les Phéniciens l’ont-ils apporté en Espagne ? En Chine, un signe de l’alphabet parent de l’échelle représente le soleil. Dans toutes les inscriptions précitées on trouve souvent l’échelle surmontée d’une roue solaire ou d’un étoile ou du croissant lunaire. L’échelle est souvent posée sur une pierre (souvenir du songe de Jacob)

Léo Croizet est bien placé, puisqu’il est au cabinet des médailles pour étudier les représentations de l’échelle. Or, toujours elles sont accompagnées de déesses nues et de signes solaires.

Revenons au Maroc

Tous les points, ai-je dit, où suinte le pétrole, où surgit le schiste bitumeux, où coulent les eaux sulfureuses ont été baptisés Moulay Yacoub. Je vois là une objection à l’hypothèse du Dr Secret de faire remonter la paternité de la cure à Juba.

Non c’est bien à Jacob que l’on attribue la guérison. C’est bien lui le magicien qui fait sortir le feu des profondeurs de la terre et permet la guérison des malades. On dit qu’à la presqu’île d’Apschiron, un puits de pétrole enflammé brûlait depuis des siècles quand Zarathoustra vint fonder là le culte du feu et le pétrole passa longtemps dans les médecines antiques pour un remède magique efficace. Tous les secrets des alchimistes qui, on le sait, ont recueilli la « tradition », ne sont pas encore découverts.

Notons qu’à Moulay Yacoub on trouve le feu, le sel, le soufre et le pétrole n’est pas loin.

Il m’a semblé nécessaire de noter la présence du nom de Jacob à cet endroit. Nous pourrions être là sur la trace d’une découverte, sur le premier barreau de l’échelle, qui nous aiderait à démontrer que la tradition est allée de l’Occident vers l’Orient et que c’est dans l’Europe occidentale qu’il faut chercher ses origines.

L’hypothèse suggérée par le Dr Secret qui donne comme origine à Aït Yacoub, Aïn Yacoub, source de Juba me paraît difficile à accepter  parce qu’il y a  une tribu qui s’appelle Aït Youb, fils de Juba. Ce nom n’a pas varié. Les Aït Youb peuvent très bien conserver un culte fidèle à Moulay Yacoub, ou même à Juba, sans que les deux personnes se confondent. »

Cybèle (1)

Portail central de Notre-Dame de Paris, médaillon représentant Cybèle

Vers 1946, dans un texte « La journée d’un berbère à Moulay Yacoub » repris dans un des chapitres des « Les sept printemps de Fez », Edmond Secret revient sur l’origine possible du nom de Moulay Yacoub :

Nous proposons deux étymologies :

– Yacoub proviendrait de Juba, le grand prince berbère, qui régnait sur l’Afrique tingitane à l’époque d’Auguste. Selon Carcopino, la ville de Volubilis (à 40 kilomètres de Moulay Yacoub), était une de ses capitales. Juba avait comme médecin particulier Euphorbos, frère d’Antonius Musa, le médecin préféré d ‘Auguste. Antonius Musa pratiquait surtout une thérapie thermale, il envoyait l’empereur soigner ses rhumatismes aux eaux sulfureuses d’Albula. Il n’est pas impossible que Juba sur les conseils d’Euphorbes, ait voulu avoir sa station thermale comme le César romain ; il aurait donc aménagé Moulay Yacoub ; les vestiges d’un aqueduc donnent quelques poids à cette hypothèse. En conséquence, la source aurait été dénommée les eaux de Juba, « Aquae Ioubae », ou Aqioub qui aurait été plus tard arabisé en Yacoub. Le « a » de Yacoub étant un « aïn », cette étymologie latine est discutable c’est pourquoi nous inclinons vers une étymologie sémite plus probable.

– La deuxième étymologie` fait référence à Jacob : Yacoub est un vocable toponymique couramment employé en Asie et en Afrique mineure pour désigner les sources, puits, grottes, mines et tous lieux où résident les jnoun. C’est au puits de Jacob, Bir Yacoub, que Jésus fatigué demande à boire à la Samaritaine. Jacob « Yacoub », le patriarche de la Bible, était aussi magicien. Dans un des nombreux épisodes de sa vie de magicien Jacob lutte avec le Djinn de la rivière. C’est peut-être à cause des pratiques de magie que notre source sulfureuse s’appelle Moulay Yacoub, comme beaucoup d’autres lieux sémites que l’on suppose résidence des jnouns.

Claude Boussagol, dans une communication faite à Fès à la séance du 29 mai 1993 (mentionnée ci-dessus) remet lui aussi en cause la version romaine du nom de  « notre » Moulay Yacoub :

Les romains qui se sont intéressés et ont exploité dans la région les principales sources thermales qu’ils rencontraient, ne semblent pas avoir utilisé les eaux de Moulay Yacoub. Aucune construction, aucun vestige romain n’ont été retrouvés sur le site ou dans ses environs immédiats. Il ne s’agit pas d’ une indifférence sélective pour ces eaux thermales, mais il semble bien que les Romains n’aient jamais dépassé l’est de Volubilis sauf pour quelques trajets militaires limités qui ne les ont jamais conduits à Moulay Yacoub, ou dans des conditions de séjour bref qui ne se prêtèrent pas à une exploitation de la source.

Certes des travaux archéologiques récents ont situé l’ancien centre thermal important d’Aquae Daciae à Si Moulay Yacoub. Mais il s’agit en fait d’une source différente où existent indiscutablement des vestiges romains. Elle est située au Nord-Ouest de Volubilis à environ 60 km de la station actuelle de Moulay Yacoub.

Ces découvertes renforcent les doutes émis, en 1946, par le Dr Secret sur Moulay Yacoub, source de Juba et éliminent cette hypothèse … déjà contestée par Paul Odinot dès 1938.

En dehors de ces préoccupations historiques, Moulay Yacoub, nous l’avons dit fait l’objet de nombreuses légendes parmi lesquelles celles des jnoun forgerons : « deux forgerons de la famille des démons, un aveugle et un sourd, habitent une caverne à mille coudées sous terre. Leur travail consiste à enfourner le charbon au foyer d’une immense chaudière où chauffe l’eau de Moulay Yacoub. L’aveugle dit « Moulay Yacoub mat » (Moulay Yacoub est mort) Le sourd, n’entendant pas ce que l’autre dit, répond « Ate en nar » (active le feu) ».

El Naciri, écrivain arabe du siècle dernier, cité par Edmond Secret, déclare : « Tout ce qu’affirme le public sur la source thermale de Abou Yacoub, qui est près de Fès, est faux. On prétend que ce Yacoub el Mansour la pourvut de deux jnoun puissants pour la chauffer éternellement, que sa température résulte de ce chauffage, que la guérison constatée par ceux qui s’y baignent est due à la baraka de Yacoub el Mansour. On lui attribue une femme ou une fille du nom de Chafia, terme dérivé de « Chfa », guérir. Or la température de la source est due à la propriété de cette eau, ou peut-être du soufre qu’elle contient, car nous voyons des galeux se frotter avec une pommade soufrée et guérir. Comme le rapportent maintes personnes, il y a ainsi de nombreuses sources sur la terre, en Orient et en Occident, dans les pays musulmans et dans les pays chrétiens. »

 On s’achemine déjà vers une explication scientifique des vertus de l’eau de Moulay Yacoub.

03 Les villages

Moulay Yacoub Dans les années 1920

En guise de conclusion pour terminer sur une note plus poétique, nous écouterons la vieille conteuse Khadidja, nous narrer, une fois la nuit tombée, la légende de Moulay Yacoub. Texte rapporté par le Dr Secret dans « La journée d’un berbère à Moulay Yacoub » (Maroc médical, repris dans « Les sept printemps de Fès »)

Il y a bien longtemps régnait sur les royaumes de Fès et de Marrakech le sultan Moulay Yacoub ben Mansour – la bénédiction de Dieu soit sur lui. Il résidait dans son palais de Chellah, quand il fut frappé d’une grave maladie. Jour et nuit la fièvre le brûlait et le corps consumé se couvrait de plaies, bientôt transformées en ulcères. Les médecins les plus réputés du Maroc et de l’Andalousie, des musulmans, des juifs, des nazaréens, furent mandés au royal chevet. Aucun ne put arrêter la marche du redoutable mal. Désespéré, le sultan appela en son palais une sorcière berbère de l’Atlas qui conseilla des immersions dans une source chaude, née au flanc d’une vallée, au bas de la montagne sacrée de Zerhoun.

Moulay Yacoub entreprit le voyage et, à l’emplacement du sanctuaire d’aujourd’hui ses serviteurs montèrent la tente royale. Dès le premier bain, le sultan sentit un soulagement et à la fin de la semaine, il obtint la guérison. Le cœur joyeux, il retourna en son palais.

Moulay Yacoub possédait un esclave noir du nom de Blal, qu’il chérissait autant qu’un fils. Plusieurs fois, Blal avait demandé à son maître de le marier, et le sultan avait toujours refusé. Mais au jour du retour, quand l’esclave revient à la charge, le sultan, tout au bonheur de la santé recouvrée, ne voulut pas peiner l’impatient Blal et consentit à le marier. Il lui demanda s’il avait choisi. Or, le démon avait mis la folie dans le cerveau de Blal qui dit : « Je veux épouser Lalla Chafia, fille de Moulay Yacoub ben Mansour ».

Fort ennuyé d’une telle réponse, le sultan alla trouver sa sœur, femme de bon conseil, qu’il consultait dans les situations difficiles. Celle-ci lui dit : « Nous possédons deux rubis d’une inestimable valeur et qui n’ont pas leurs pareils dans le monde entier. Montre-les à ton esclave et dis-lui que s’il t’apporte les semblables il épousera ta fille ».

Dès qu’il connut la réponse du sultan, l’esclave courut consulter Sidi Bel Abbès, saint homme qu’il avait en grande vénération. Celui-ci lui dit : « Va à l’oued avec un couffin, emplis-le des cailloux du lit de l’oued et apporte-les au sultan ».

« Dieu maudisse le démon, dit l’esclave, tu te moques de moi ».

« Va, reprit Sidi Bel Abbès, et fais ce que je t’ai dit ».

L’esclave ayant rempli le couffin des cailloux de la rivière, l’apporta au sultan. Au fur et à mesure qu’il vidait le couffin, les cailloux se changeaient en rubis, plus gros, plus beaux encore que ceux que lui avaient montrés le sultan.

Moulay Yacoub, tenu par sa promesse, alla chez sa fille et il était triste devant Lalla Chafia, belle comme la lune. Enfin il lui dit : « O ma fille, je te marie avec Blal, mon esclave ». Mais la fille du sultan jura qu’elle préférait la mort à cette union avec l’esclave et sa gorge était secouée de sanglots, tandis que ses grands yeux versaient un flot de larmes. Ce sont ces pleurs qui coulent encore à la source de Lalla Chafia.

Néanmoins, on commença les préparatifs des noces. La nuit qui précéda celle où l’esclave devait entrer chez son épouse, la malheureuse princesse avait le cœur si désespéré qu’elle mourut. Les anges emportèrent Lalla Chafia au sommet de la montagne où est toujours son tombeau vénéré.

Cette même nuit, Sidi Bel Abbès apparut en songe à Blal qui ne savait encore rien, se dressa devant lui, entrouvrit la manche gauche de son caftan. L’esclave vit alors couchées sur des divans des filles fort belles et richement parées. Le saint entrouvrit la manche droite de son caftan et l’esclave vit des filles beaucoup plus belles et plus richement parées que les premières. « Vois, lui dit Sidi Bel Abbès, les filles de gauche sont celles de ce monde dont tu peux jouir et qui te procureront du plaisir. Celles de droite sont les filles du paradis dont tu peux jouir aussi et qui t’apporteront la félicité ».

Fort ému par ce songe, l’esclave renonça à la fille du sultan et se retira dans le désert pour prier et méditer.

Moulay Yacoub, déjà si triste de la perte de sa fille bien-aimée, fut très étonné par ce songe. « Eh quoi, se dit-il, cet esclave qui ne possédait rien, pas même sa personne, et qui d’un coup peut jouir d’une fortune plus considérable que la mienne, renonce aux joies de ce monde pour vivre dans la solitude et mériter les félicités de l’au-delà. Moi, sultan à la puissance éphémère et homme misérable vais-je encore jouir des biens de la terre et attendre le seuil de la mort, sans savoir quelle place m’a réservée Dieu ».

Alors il abandonna ses richesses, ses enfants, ses palais, les concubines royales et tous les trésors ; il troqua la pourpre pour la bure se trouvant aussi nu sous l’une que sous l’autre, chargea ses épaules d’une outre goudronnée et s’en alla à travers le vaste monde.

Il allait de ville en ville, de hameau en hameau, vendant de l’eau à ceux qui ont soif, et portant une sacoche de doum tressé au fond troué. Chaque fois qu’il y mettait une pièce de monnaie, celle-ci tombait à terre, bientôt ramassée par quelque miséreux et il marcha ainsi par de nombreuses routes, et un jour, chargé d’ans, il mourut en Syrie où il est enterré.

 

Le sultan qui porta l’outre goudronnée est devenu le patron des porteurs d’eau dans tout le Maghreb, et, chaque automne, les corporations assemblées fêtent en un grand moussem Moulay Yacoub ben Mansour,

001-a Vue générale T

Moulay Yacoub : vue générale … en un temps que les moins de vingt ans (et même de quatre-vingts !!) ne peuvent pas connaître.

Voir aussi : Une ville d’eaux marocaine : Moulay Yacoub