Image à la une : Moulay Idris et la Kissaria vers 1915/1918. Au premier plan, la kissaria avec ses boutiques sans étage et ses rues ombragées par des claies de roseaux surélevées pour permettre l’aération

Le samedi 25 septembre 1954 un incendie éclate vers 12h45 et détruit totalement la grande Kissaria de Fès, première kissaria du Maroc.

Quelques jour après, le 28 septembre, Michel Kamm père, journaliste au Courrier du Maroc, évoque ses souvenirs d’arrivée à la médina de Fès en 1919, dans un article intitulé « Comment j’ai découvert, il y a 35 ans, l’ambiance extraordinaire de la Kissaria et les curieuses méthodes commerciales des gros marchands fassis ».

J’arrivais à la Kissaria de Fès il y a trente-cinq ans, en fin 1919, envoyé par une industrie lilloise, qui y voulait fonder une agence. Les intermédiaires que la succursale de Casablanca avait contactés à Fès pour m’y dénicher un local, m’avaient choisi un immeuble imposant, le « dar bel Mouez », celui-là même, qui est flanqué du bordj Karaouyine.

Ce « dar bel Mouez« , dont l’entrée en chicane, obscure, donne sur la Chemaïne, est une maison quasi historique, dont les poutres sculptées, rongées par les intempéries évoquent la belle époque des Mérinides.

J’ai habité là deux ans, l’un des rares européens dans le quartier, où nous étions quatre *(si je ne me trompe) M. Balthazar du Crédit Foncier, M. Ancey, le pharmacien Meynadier et M. Mienné, receveur du bureau de poste de Cherratine (*ce qui pour moi fait cinq !).

Découverte de la Kissaria.

Tout de suite, je pris contact avec cette fameuse Kissaria de Fès, encore alors centre marocain du négoce, dont Casablanca n’était que le vestibule portuaire (les fassis n’y avaient pas encore émigré). Cela me fut d’autant plus facile que ma maison « dar de Sla » était comme encastrée dans cette partie de la Kissaria que l’on appelle le « mokhtane » et où se passait (et se passe encore) la criée des vieux vêtements, de la friperie et des matelas de revente et paillasses.

J’y assistais du reste, depuis une sorte de lucarne, ouverte sur la façade aveugle de la mauria (entresol) où logeaient mes zerzai, portefaix, gardiens et veilleurs de nuit, des maisons de commerce.

La Kissaria venait d’être rebâtie trois ans auparavant, après l’incendie de 1916*, et très nettement améliorée, ou plutôt élargie. (* l’incendie a eu lieu le 21 juin 1918, j’ai retrouvé un article écrit à l’occasion du sinistre).

Mœurs commerciales.

J’y observais des mœurs commerciales qui déroutèrent mes conceptions européennes, le système du crédit, littéralement pourri par le dumping allemand (monnayé par la Deutsche Bank) qui, avant 1914, avait été jusqu’à livrer les marchandises sur connaissement sans paiement, obligeait tout nouveau concurrent à se plier à des complaisances dangereuses : échéances différées, délais, paiements par menus acomptes, tout en somme pour défier les règles de la comptabilité, sinon pour encourager les carambouillages (heureusement rares).

On y vendait surtout les cotonnades blanchies, les percales et imprimés, les mousselines vaporeuses pour farajias, et la draperie en laine fine, qui précéda l’époque de la gabardine, draperie dite « meulf » au reflet parfois satiné dont on faisait les caftans d’hommes et de femmes. Les soieries enfin, les brocards, damas et lampas et les écheveaux de soie grège ou teinte.

Le souk des bijoutiers « souk en Nokhra » était alors surtout vendeur de bijoux d’argent lourd, tels les « khlakeul » que portent aux chevilles les femmes du bled, mais les bijoux d’or étaient aussi nombreux tels ces « taj » ou couronnes d’or pour la favorite d’un jour ; un peu plus tard une maison de France au moment d’un mouvement spéculatif sur l’or, fit une rafle mémorable sur les bijoux de Fès, qui achetés à un bon prix, s’en allèrent à la fonte en France.

Les Lyonnais avaient à eux seuls presque l’exclusivité des foulards à triple rangée de franges, et dont les marchands avaient l’astuce de changer une ou deux fois par an la mode et le dessin pour augmenter leurs chiffres d’affaires.

Mes premiers contacts avec les négociants furent ceux que peut avoir un Européen naïf, ignorant la langue, voyant toutes choses sous le voile d’illusion de l’exotisme, et qui devait constituer en regard des marchands particulièrement roublards, une poire particulièrement juteuse.

Le commerce n’était pas commode

Sous cet angle donc, ces contacts furent agréables et flatteurs et, si dans le restant de la Médina nous subissions encore à cette époque les restes d’une xénophobie méprisante plus ou moins dissimulée, du moins le commerce fassi, depuis longtemps frotté aux contacts avec des Européens, nous ménageait la courtoisie désirable.

Le moment fatal des règlements transformait hélas rapidement ces sourires en visages de bois, et le retour de l’encaisseur, tous les soirs, faisait passer des nuits blanches au malheureux agent commercial, par ailleurs harcelé par la succursale casablancaise qui ne comprenait rien à ces retards, à ces acomptes insignifiants, d’autant qu’à cette époque déjà les Fassis ont commencé à prendre l’habitude d’aller acheter directement à Casablanca, où moyennant le paiement comptant, les maisons principales faisaient « des prix ».

Couleur locale

Du moins ces années d’apprentissage me furent sur un point fructueuses : mes illusions mises en déroute, et mon joli caftan amarante au placard, j’y perçus quelques traits de couleur locale particulièrement poétique, les dénominations de foulards aux dessins changeants, j’y connus toute la gamme des teintes et coloris du drap à caftan, aux noms charmants et évocateurs ; j’y gagnais aussi une connaissance approfondie du monde fassi, qui était encore alors, dans ses classes supérieures, tout à fait fermé : qu’il suffise par exemple de dire qu’une dame de la bonne société ne sortait qu’une fois de temps en temps, la nuit, pour aller dans un hamman entièrement loué.

Évolution commerciale

J’y perçus surtout l’ébranlement de mœurs anciennes, relativement honnêtes, qui considéraient l’arrêt des paiements comme un déshonneur et une illégalité, justiciable d’un immédiat emprisonnement, avec fermeture de la boutique dont l’auvent était aussitôt cloué par les gens du Pacha ; j’y vis appliquer la peine du « Thiaf »infligée par le mohtasseb pour des malfaçons dans la fabrication des babouches (feuille de carton dans les semelles). Tout cela fut d’un seul coup ébranlé par l’intervention de la justice française qui peut être invoquée lorsque l’un des créanciers était européen, d’où la formalité du dépôt de bilan, et je me rappelle de l’astucieux commerçant qui « déposa son bilan » (un vague carnet avec des chiffres au crayon) en même temps que pour se couvrir du côté du Pacha, il se réfugiait prudemment dans le horm de Moulay Idriss.

Le charme était rompu ! l’archaïque et le moderne faisaient mauvais ménage, le gagnant allait être le débiteur de mauvaise foi.

Les années passèrent. Après Chemaïne, j’habitais Cherratine : si je perdis l’atmosphère des zerzai rustiques et sobres, des crieurs bruyants du mokhtane et surtout la trompette bruyante du Ramadan qui me dominait de la tour du mouquit, je n’en entendis que mieux le chant nocturne du moudden de Moulay Idriss lançant dans le silence lunaire la première invocation à l’aube, avant que timidement blanchisse l’horizon au seuil du Sebou.

Souk aux tissus

À la kissaria : un rayon de vêtements  de confection à l’usage des campagnards (Kobbat es-Seddini). On voit suspendus aux auvents des boutiques des jellabas pour enfants.