Image à la une : « Un des salons de la Résidence ». Photographie  n° 396 du Service photographique de la Résidence générale. 1929

En 1912, quand le général Lyautey est nommé Résident général au Maroc, il n’entend aucunement faire table rase des méthodes qui, dans le passé de l’Empire chérifien, semblent avoir donné les meilleurs résultats. Il faut adapter nos méthodes de gouvernement à celles en usage au Maroc, tout au moins pendant le temps nécessaire à pourvoir le pays des moyens modernes de communication qui permettent la centralisation des services du gouvernement dans la capitale.

Au Maroc, en 1912,  n’y a pas ici une capitale : il y a des capitales. Ce sont les villes impériales : Rabat, Fès, Marrakech. Adoptant donc les méthodes anciennes du pouvoir chéri­fien, qu’expliquent l’histoire et la géographie du Maroc, le Résident général, qui gouvernera avec le Sultan, se déplacera chaque fois que les obli­gations de sa politique feront apparaître la nécessité de ces déplacements.

Les avantages du système ?  Tranchant de Lunel dans « Au pays du paradoxe – Maroc – » Éditions Eugène Fasquelle 1924 écrit :

Le général Lyautey me les avait brièvement définis à peu près en ces termes :
« Casablanca ne peut pas être le siège de la Résidence, ce sera la grande ville euro­péenne qui vit d’une existence spéciale, sans liaison politique intime avec la vie marocaine. Là est le débouché du Maroc : le port. Ce serait une grande erreur que d’y établir mes services. Nous devons être un organe répondant aux besoins généraux du pays. En ce lieu, au milieu de la grosse animation européenne, débordés par l’ambiance, nous deviendrions forcément, fata­lement, organe municipal et presque rien autre chose. D’ailleurs, le Sultan ne veut pas y habiter.

Donc l’établissement du centre des services administratifs s’impose à Rabat, Rabat est tradi­tionnellement une des capitales de l’Empire. Nous respectons cette tradition parce que ce respect est une des forces dominantes qui mènent ce pays.

Pourquoi Rabat, plutôt que Fez ou que Marrakech ? Parce que ces deux autres villes impériales sont, dans l’état actuel des com­munications, pratiquement inaccessibles ou au moins d’un accès difficile et que tous ceux qui débarquent au Maroc doivent pouvoir s’adresser, dès le débotté, aux services centraux de la Rési­dence. Donc Rabat, située à quelque quatre-vingt-dix kilomètres de Casablanca, reliée à cette ville au plus vite par la route, le chemin de fer, ni trop près, ni trop loin, me convient parfaite­ment.

De là, nous verrons et jugerons avec la même impartialité des besoins de toutes les régions du Maroc : celle du  centre, Meknès et le Rharb ; celle du Nord, Fez et Taza ; celle du Sud, Marra­kech.

Toutefois, si les services s’installent à de­meure à Rabat, me dit encore le général Lyautey, il faut que nous, c’est-à-dire moi, mes cabinets, mes directeurs — il  faut que nous, ce groupe résidentiel, soyons essentiellement mobiles. Nous organiserons Fez à Fez, et Marrakech — également sur place — à Marrakech. En conséquence, pré­voyez les éléments indispensables à l’établissement immédiat du groupe résidentiel dans les trois villes impériales. »

Jardin et Noria (1)

La résidence générale : les jardins et la noria … avant travaux

Tranchant de Lunel nommé par Lyautey, dès l’automne 1912, directeur du Service des antiquités, beaux-arts et monuments historiques et du Service spécial de l’architecture estime être l’homme de la situation. « J’avais fait depuis deux ans une sorte d’inventaire des lieux, malgré les portes fermées, dont quelques-unes s’étaient ouvertes sous des impressions différentes, dans des circonstances diverses. J’avais vécu successivement dans les trois villes. Je connaissais mieux que par ouï-dire les res­sources qu’elles pouvaient offrir pour asseoir les bases des installations demandées ».

J’examinerai ici la seule situation de Fès. Voilà ce que Tranchant de Lunel en dit :

La tâche que j’allais aborder était quelque peu délicate. Car l’architecte devait éta­blir un diagnostic, en la circonstance plus diffi­cile que celui d’un médecin appelé à soigner un malade dont il ne parle pas la langue. Celui-ci se bornera à considérer l’état physique de son client.

II me fallait savoir la psychologie du mien, et pour l’installer à sa convenance, ne rien mécon­naître de son tempérament, de ses méthodes de travail et de ses manies. Comme c’était un homme de gouvernement, d’esprit parfois paradoxal, encore que génial, il me fallait faciliter dans toute la mesure du possible sa besogne, en ne composant pas pour lui des installations allant directement à l’encontre de ses idées et de son goût qui n’était pas toujours celui de tout le monde et moins encore le mien.

Précisément c’est parce que les goûts du géné­ral Lyautey différaient des miens sur bien des points, que le problème était assez difficile. II n’en était, par contre, que plus intéressant. Ses données, dans leurs grandes lignes, les voici : il faut un pied-à-terre pour le Résident général à Fez, un autre à Marrakech. Cela comporte, outre le logement du Résident lui-même, celui de ses collaborateurs accoutumés de travail, c’est-à-dire le cabinet militaire, le cabinet civil, le cabinet politique, le cabinet diplomatique, sept ou huit inspecteurs généraux et directeurs, des secré­taires, des dactylos, des téléphonistes, des ordon­nances.

Ce pied-à-terre, pendant les quinze jours ou les trois semaines de séjour du Résident général, doit permettre de recevoir toutes les délégations régionales. Les déjeuners qu’il y donnera seront de huit à dix couverts, mais les dîners en compor­teront parfois quarante-cinq. Le chiffre des invi­tations aux réceptions, notabilités européennes et indigènes, colons, fonctionnaires et mili­taires, dépassera souvent trois cents personnes. Et alors, en tant qu’architecte, je calculais com­bien il faudrait de mètres carrés pour abriter les ébats divers de toute cette multitude, ce, sans préjudice des garages, écuries, services et dégage­ments. Transformée en deniers comptants, cette évaluation pouvait se monter à quelques mil­lions.

La première idée qui était venue à l’esprit des familiers du général Lyautey fut, pour y abriter la résidence de Fez, d’acquérir le Dar Glaoui. C’était un beau palais qui, dès avant la venue au Maroc du Résident, avait été mis gracieusement, et tout meublé, à la disposition de l’ambassade française, arrivée dès le commencement de mars 1912. Son prix d’acquisition eût été de douze cent mille francs, ce qui n’avait rien d’excessif, étant donné l’importance de cette splendide habitation.

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Patio de Dar Glaoui vers 1920

Mais quelque honorable que fût cette demeure du grand seigneur marocain du Sud, elle ne pou­vait convenir au Résident général. Et cela pour quelques-unes de ces mêmes raisons que j’exposais tout à l’heure.

Les abords en étaient horrible­ment étriqués. Les services s’y fussent trouvés entassés et à l’étroit. Il eût fallu acquérir bien d’autres immeubles aux environs, supprimer les jardins attenants, élargir les voies d’accès et dépenser des sommes considérables, désorganiser la vie de tout un quartier de la ville pendant des mois pour refaire quelque chose qui, à la rigueur, pouvait être acceptable, mais serait resté incom­mode et toujours disproportionné aux besoins.

Je connaissais, de par mes randonnées précé­dentes dans Fez, le palais qui termine, dans l’est, les jardins de Bou-Jeloud, s’étendant de Fez Djedid à Fez El Bali, Au-delà de ces jardins se trouvaient, point terminus de l’emprise des domaines de la Couronne sur la grande ville, les palais de Dar Beïda et du Batha où, l’année précé­dente, le général Moinier, les colonels Brulard et Gouraud avaient été reçus avec leurs offi­ciers. Je savais les ressources que pouvaient offrir ces espaces immenses, toujours déserts bien que d’une construction assez récente, et dont les ressources de la liste civile relatives à l’entretien des palais du Sultan ne pourraient jamais cou­vrir le montant des dépenses d’entretien et de réparations.

Enfin, ce problème du logement de la Résidence ne formait qu’une partie de ce tout : l’aménagement obligatoire, de par les circonstances nou­velles, de la ville indigène. L’attribution à la Résidence des palais domaniaux de Dar Beïda, du Batha, des jardins attenants pouvait permettre la remise à la ville des jardins de Bou-Jeloud qui deviendraient jardins publics.
Une large voie tracée dans ces espaces à l’aban­don établirait les communications indispensables entre les quartiers du nord et ceux du sud de Fez.

Quartier Boujeloud La Résidence (1)

Palais de Dar Beïda où sera installée la Résidence

Je fis valoir au Résident général l’économie pouvant résulter de la réalisation de ce projet. Avec une centaine de mille francs, il était pos­sible d’approprier à sa destination nouvelle Dar Beïda, qui offrait, par les jardins de Bou-Jeloud, tous les accès désirables aux automobiles et aux escortes et laissait, en même temps, de par l’étendue des jardins et des espaces vides, toutes possibilités d’extensions futures, sans qu’il fût nécessaire d’acquérir dans l’avenir aucun nou­veau terrain.

Le général, par délicatesse et pour ne rien rester devoir au grand seigneur marocain dont l’hospitalité avait été si gracieusement dispensée, avait songé à l’acquisition du Dar Glaoui. La raison d’économie et le but pratique sur quoi s’étayait mon projet le décidèrent à ne pas don­ner suite au sien.

Et ne pouvant offrir au caïd Glaoui le prix, qui fut demeuré dérisoire, d’une location pour le palais qui nous avait abrités aux jours de fastueuses réceptions comme aux nuits tragiques de la révolte, et dont les échos sonores avaient répété à quelques heures d’intervalle les rires joyeux des invités de l’Ambassade, le bruit de la fusillade et les plaintes des blessés, il décida d’acquérir et de payer royalement le mobilier composite et disparate dont nos diplomates, nos militaires, leurs hôtes et leurs protégés, avaient aussi largement usé. *

* En mars 1912, l’ambassade française conduite par M. Regnault, venue à Fès pour la signature du traité de protectorat, est hébergée à Dar Glaoui. C’est là, que le 16 avril 1912, un grand dîner était donné, qu’un feu d’artifice était tiré pour fêter la signature du traité de Protectorat et ce qui aurait dû être la dernière soirée à Fès de l’ambassade Regnault. Les émeutes de Fès ont débuté le 17 avril 1912 et une quarantaine de français, dont certains blessés, se sont réfugiés à Dar Glaoui, en attendant d’être secourus par les tirailleurs du bataillon Philippot.

Cour Dar Glaoui

Un coin des jardins de Dar Glaoui vers 1920

C’est de ce mobilier hétéroclite, où s’affron­taient les peluches des fauteuils crapauds d’un style d’avant-hier, le brocard des bergères Louis XVI d’exportation, les satins brochés des paravents, les bois tarabiscotés des chauffeuses, qu’il me fallut tirer parti pour la première instal­lation résidentielle de Dar Beïda. Des kilomètres de cretonne habillèrent de housses moins criardes les escadrons de sièges aux tons acides où voisi­naient tous les styles.
Des lustres de Venise et de Baccarat s’entas­sèrent pendant quelques jours dans des cours qu’ils éclairèrent de leurs pendeloques de cristal taillé. Un tri s’imposait pour l’utilisation des lits de parade dont le dôme imposant et doré mena­çait de choir sur le chef d’un mauvais coucheur.
Cette installation hâtive de Bou-Jeloud répondait tant bien que mal aux données du problème touchant la création du pied-à-terre résidentiel de Fez. »

 

 

 

 

Entrée et cour centrale de la Résidence

Tranchant de Lunel regrette que « certains esprits prévenus ou légers n’ont voulu voir  dans l’installation des résidences qu’une manifestation de cette fameuse « folie des gran­deurs » qui n’a jamais hanté le cerveau de ceux ayant quelque voix au chapitre dans le budget marocain. Ceux-ci, dit-il, se sont efforcés d’adopter toujours les solutions d’économies qui s’imposaient avant toute autre.

Le repré­sentant de la France devait « paraître pour en imposer » dans un cadre dont le grandiose ne le céderait en rien à celui qui était coutumier aux notabilités marocaines et aux grands caïds. Car, chef d’un peuple qui goûte les beaux cor­tèges, la pompeuse ordonnance des cérémonies, les chevauchées brillantes et ne conçoit la puis­sance que parée de ses attributs de clinquant, il semble bien que le faste soit un des éléments essentiels d’une bonne politique. Il fallait prouver que, prodigues et magnifiques, l’occasion nous en étant offerte, nous saurions à notre tour ordonner des fêtes dans l’esprit de la tradition marocaine et vraiment dignes d’elle.

Lyautey  qui avait déclaré en octobre 1916 : « Le Makhzen fortuné, les chefs héréditaires et les Pachas forment autour du Sultan comme une couronne éclatante de joyaux précieux », qui a toujours considéré que les rangs et les hiérarchies doivent être  conservés et respectés, et qui administre le Maroc comme un véritable proconsul, sans forcément se soucier des directives de Paris ne pouvait se contenter d’une résidence où le grandiose le céderait à celui des chefs héréditaires ! S’il a vécu quelque temps dans le mobilier composite, disparate et hétéroclite récupéré à Dar Glaoui, la « photo à la une » nous permet de constater que  rapidement Dar Beïda n’avait rien à envier aux plus beaux palais fasis.

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Photographie n° 383 du Service photographique de la Résidence générale, 1929, intitulée « Les jardins de la Résidence à Fès ».

Voir aussi : Évocation du passé autour de Bou Djeloud