Image à la une : Officiers-médecins, pharmaciens, dames infirmières, sous officiers devant l’hôpital français de Kiev. Au centre Mme Bonneil et le Dr Cristiani. À gauche, les deux médecins russes dont le Dr Krebs. 1917. Photographie collection Dr Cristiani.

On connaît bien Léon Cristiani, médecin-chef de l’hôpital Cocard à Fès, on connaît moins la « parenthèse russe » du Dr Cristiani pendant la guerre de 1914-1918.

À l’occasion de la mort de Léon Cristiani le 29 janvier 1956, le docteur Louis de Gonzague Sauvé, membre de l’Académie de Médecine, ancien président de l’Académie de Chirurgie, écrit pour la revue « Maroc médical », un article où il relate leur collaboration dans le cadre de la Mission militaire française en Russie, et plus particulièrement à Kiev entre mars 1917 et avril 1918.

Au début de la guerre 1914-1918 le docteur Cristiani est à Fès, médecin-chef de l’hôpital Cocard. Il demande une affectation en France et en juillet 1916 il est envoyé sur le front de Champagne. Début 1917 il embarque à Lorient pour Mourmansk et Arkhangelsk avec le dernier échelon d’une formation sanitaire destinée à la création d’un hôpital militaire à Kiev en Ukraine. C’est là qu’il rencontre le Dr Sauvé.

Au début de juin 1917, j’attends sur le quai de la gare de Kiev, plus d’un million d’habitants à l’époque – quai de bois mal équarri, grouillant de soldats venant de toutes les directions, tapissé d’une couche épaisse de graines de tournesol grignotées – j’attends un train venant de Pétrograd et transportant le restant de la mission médicale française de Kiev. Ce train sans horaire, qui aurait pu aussi bien arriver l’avant-veille que le lendemain ou le surlendemain – c’est la guerre et c’est aussi la révolution – ce train arrive tout de même aujourd’hui. Il en descend, précédant d’autres médecins officiers, pour les missions de Kiev et de Tiflis ou du lac de Van, un médecin-colonel, les cheveux déjà un peu grisonnants et coiffés en brosse, mais très alerte, une figure un peu basanée par le séjour au Maroc qui l’a déjà rendu célèbre à trente-cinq ans, un gros nez (jamais gros nez dépara beau visage) dont les larges narines hument longuement l’ambiance du milieu, les yeux vifs, très clairs, très intelligents et bons : c’est le médecin-colonel Cristiani, désigné pour diriger les hôpitaux militaires français de Kiev. J’étais désigné pour être le chirurgien chef de l’hôpital chirurgical et j’étais parti dès le début de mai en faisant un très long périple par Liverpool, l’Océan Glacial, Mourmansk, la Mer Blanche et Arkhangelsk : j’amenais avec moi des officiers-médecins. On m’avait pour cette mission fait passer de deux à cinq galons. Si la Révolution n’avait pas éclaté entre les inscriptions des médecins volontaires pour cette mission et le départ de celle-ci, ni Cristiani, ni moi, qui avions le même âge, n’aurions eu un poste aussi important à occuper : mais les « gros » s’étaient dégonflés à l’annonce de la Révolution. Et sans cela, Cristiani ni moi ne nous serions connus et aimés.

Cristiani était un homme prévoyant. Il prit immédiatement des précautions et acheta, stocka : farine, poissons fumés, pommes de terre, haricots, porc salé, viande boucanée, conserves de toutes sortes ; et il se procure en outre deux barriques d’alcool à 80° (bon goût). Cet alcool ne servira pas seulement pour la chirurgie, il nous dépannera à notre retour où dédoublé avec de l’eau, il servira d’excellente vodka qui nous permettra de nous assurer locomotives et mécaniciens.

En même temps qu’il montrait cette prévoyance alimentaire Cristiani s’occupait d’emménager les deux hôpitaux militaires français. J’étais déjà arrivé à trouver des locaux chirurgicaux, splendides du reste, dans les bâtiments de la Croix-Rouge russe à la Marinskava Obchina, au sud-ouest de la ville ; et Cristiani pour l’hôpital des spécialités, put avoir la maison même du gouverneur de la ville : la maison Oberontchef. Mais celui-ci s’était réservé quelques pièces, comptant s’abriter, le cas échéant, sous le pavillon français.

Il est impossible, en France – et c’est une de nos infirmités diplomatiques – d’apprécier les difficultés des négociations, fût-ce pour l’attribution de locaux hospitaliers avec les Russes. Ils sont en effet d’une sincérité absolue, mais contradictoire, affirment et promettent avec une entière bonne foi le matin – et il fallait alors éviter de justesse les baisers sur la bouche, entre hommes – et le soir avec la même bonne foi et la même amabilité, on affirmait l’impossibilité de ce qu’on avait promis.

Enfin, on arriva à avoir ce que l’on désirait, et c’est à Cristiani que fut dû l’arrangement parfait de ces deux hôpitaux. J’avais sur mon bateau ce que je croyais être le matériel : depuis les châlits jusqu’aux appareils radiographiques ; mais une partie de ce matériel embarqué sur un autre bateau avait été envoyé par le fond au large de Mourmansk. Cristiani, néanmoins, se débrouilla et arriva à une organisation impeccable et faisant honneur à la France. Malheureusement les deux hôpitaux étaient aux deux extrémités de la ville, à une lieue de distance.

Nous commençâmes à fonctionner dès la fin juillet et jusqu’à la mi-octobre ; sous le règne de Kérensky, nous fûmes à peu près tranquilles – pas d’incidents de rue – et vie extraordinairement bon marché avec la monnaie française : le rouble était dévalué à 0,50 Fr. ; une livre de pain valait deux centimes, une oie trente centimes, la livre de viande vingt centimes, etc. Mon hôpital chirurgical comptait environ deux cents lits, avec un laboratoire d’histologie et de bactériologie, poste radiographique, etc.

Après la prise de pouvoir des Bolcheviks, les combats de rue commencèrent et notre sécurité cessa. Entre les deux combattants : bolcheviks-ukrainiens et ukrainiens-bolcheviks, nous étions bien placés pour faire de l’observation latérale, mais comment s’y reconnaître ? Un régiment changeait de camp dans la même journée, mais pas d’uniforme : oui, comment s’y reconnaître ? Il fallait pourtant faire loger, dans des bâtiments différents, les blessés des différents partis. Le triage n’était pas commode. Il fallait user de beaucoup de fermeté et de diplomatie. Cristiani avait les deux ; il ne faillit jamais à sa tâche.

Cristiani avait également la direction de l’hôpital des spécialités, situé à 4 kilomètres de l’hôpital chirurgical. Il fallait traverser la zone dite dangereuse. Mais les combats de rue ne s’étendent pas à une ville toute entière ; dans les autres secteurs la vie continue : on y fait ses petites affaires ; les théâtres jouent pour la plupart ; les gens naissent, vivent, se marient et aussi meurent. Même dans les combats les plus vifs on arrivait à s’en tirer. Quand le gouverneur Oberontchef fut attaqué dans sa maison (qui était aussi notre hôpital annexe) Cristiani et moi devions faire du « quatre pattes », mais enfin nous vivions.

Vers la fin de janvier 1918, la situation devint dramatique : les Bolcheviks, qui avaient été refoulés par les Ukrainiens, ré-attaquaient Kiev : le gaz, l’eau, l’électricité furent coupés plusieurs jours. En rase campagne, c’est une situation prévue et les hôpitaux y parent ; mais dans une très grande ville, c’est beaucoup plus catastrophique. Le ravitaillement en eau était le plus essentiel. Heureusement qu’entre trois et cinq heures les partis adverses observaient ce que nous appelions « la trêve de la vodka ». Cristiani pouvait envoyer des camions qu’il avait achetés, chercher de l’eau au lointain Dniepr (5km). L’énergie calorique et lumineuse était fournie par des fourneaux à pétrole ; Cristiani avait également prévu cela. C’est grâce à lui que l’hôpital n’a jamais cessé de fonctionner. C’est également grâce à lui que nous avons scrupuleusement observé la neutralité entre les partis, hospitalisant et soignant les blessés quels qu’ils fussent. Il eut à ce propos des tiraillements avec l’autorité supérieure. Mais Cristiani en avait vu d’autres, et, grâce à lui nous conservâmes toujours notre dignité de médecins, et de soldats et de Français.

Au début de mars 1918, la Russie traita séparément avec l’Allemagne, et nous « invita » à regagner la France. Les Bolcheviks offrirent à la mission médicale un train complet donc ils excluaient tout d’abord l’État-Major français. C’est grâce à Cristiani que l’État-Major fut rapatrié dans le même train : il en eut très peu de reconnaissance et je me souviens de scènes violentes entre Cristiani et un personnage qui voulait accaparer le train pour une formation autre que la nôtre : quand il s’agissait de défendre les droits de ses malades et de son personnel, Cristiani était indomptable.

Nous avions fonctionné de juillet 1917 à mars 1918, sans perte d’hommes, et en faisant honneur à la médecine française grâce à Cristiani. Je n’ai jamais oublié les services que son expérience préalable au Maroc nous rendit, soutenue par son haut caractère et sa fermeté.

Car si Cristiani était essentiellement bon – et certains en ont abusé – il était aussi un chef dont la prévoyance et la fermeté nous ont permis de nous installer, de fonctionner, et de revenir sans une seule perte d’hommes en France. Je crois sincèrement que très peu de médecins-chefs autres que lui eussent pu remplir cette tâche.

Que dirai-je de l’ami ? Dès le début, nous nous comprîmes, nous n’avons jamais eu la moindre divergence de vues ; il s’est toujours cantonné dans ses fonctions d’administrateur et de chef ; je suis toujours resté dans mes fonctions de chirurgien. Mais c’était un ami fidèle ; quand il revint au Maroc il ne m’oublia jamais ; il m’envoyait parfois opérer des notables marocains, et quand ma fille doctoresse et missionnaire franciscaine, vint prendre un poste à l’hôpital Cocard, il pleura de joie. Nous avions le même âge : ce n’est qu’un sursis. Mais j’espère retrouver sous l’aile du Dieu de Charité ce grand médecin français si charitable.

Cristiani, parfois, me parlait du Maroc : «  Les Marocains sont un peuple de vieille culture me disait-il, l’Islam vers le neuvième et le dixième siècle, était à la tête des sciences et des lettres. La civilisation marocaine a besoin d’être rajeunie mais les Marocains sont civilisés depuis un millénaire ».

Personnellement, je n’ai jamais été au Maroc, et donc je ne connais pas personnellement les Marocains. Mais j’ai un de mes frères inhumé en terre marocaine ; une de mes filles, Mère Marie de N.D. de Paris, missionnaire et doctoresse à Fès. Le peuple marocain a une vieille et respectable culture, différente de la nôtre mais valable aussi ; nos deux cultures ne doivent pas s’opposer mais se compénétrer. Je crois, comme Cristiani, que la charité et l’affection – sans lesquelles, dit Paul, la foi qui transporte les montagnes n’est rien – sont les meilleurs moyens d’aboutir à une entente dont Cristiani a été l’un des plus marquants champions. Les Marocains lui ont rendu amplement cette affection. Que cet exemple soit profitable à nos deux peuples.

Le docteur Léon Cristiani, après sa mission en Ukraine débarque au Havre le 31 mars 1938 et retrouve « son » hôpital Cocard fin avril où il est accueilli triomphalement par l’hôpital et son équipe mais aussi par la population de Fès. Voilà ce qu’écrit Lyautey dans une note du 1er juillet 1919 :

… Quant à l’action médicale et sociale du Dr Cristiani, il suffit d’avoir assisté à son retour à Fez, où je me trouvais à son retour du front en 1918 pour en apprécier la valeur : ce fut, de la part de la population marocaine, depuis les plus haut notables et les corps constitués jusqu’aux derniers des miséreux, une ovation indescriptible et touchante. Il fut vraiment émouvant de le revoir le lendemain à son hôpital retrouvé, entouré de tout un peuple épanoui dans la joie du retour de celui qui les aimait et se donnait à eux entièrement.

Dans la fin de son article, le docteur Sauvé évoque sa fille doctoresse et missionnaire franciscaine à Fès. C’est sur les conseils de son père qu’elle est venue à Fès à la fin de son internat en médecine puisque sa hiérarchie religieuse lui avait laissé le choix entre plusieurs destinations. Cristiani n’était plus en poste à l’hôpital Cocard et c’est sous l’égide du docteur Secret que la doctoresse Sauvé ou Mère Marie de Notre-Dame- de-Paris sera la créatrice d’une école d’infirmières marocaines à l’hôpital Cocard.

Sur le Dr Cristiani voir aussi : Docteur Léon Cristiani ; Dr Chrétien ou Dr Cristiani ? ; Création de l’Hôpital Cocard. Fès 1912