Photo à la une : atelier de potiers, de type « Harracha » – poteries blanches destinées à contenir de l’eau -.

L’Industrie de la poterie à Fès est un article de  Guyot, Le Tourneau  et Paye, consacré pour l’essentiel à l’organisation de la main d’œuvre dans l’industrie de la poterie ; il a été publié en 1935 dans le Bulletin économique du Maroc et repris le 31 décembre 1935 dans le Courrier du Maroc.

Mais le dimanche 2 décembre 1934, la première conférence-promenade des « Amis de Fès » avait conduit au quartier « Fakkharine » – quartier des potiers de Fès – une trentaine de personnes. Cette conférence-promenade avait proposé un panorama complet de la profession : visite des artisans au travail avec explication de Marcel Vicaire, exposé par Roger Le Tourneau, de la situation de la corporation des potiers : situation sociale et économique, aperçu sur les salaires, l’organisation, la hiérarchie et l’apprentissage, la situation commerciale. M. Paye précise quelques éléments d’histoire. Le capitaine Guyot est officier interprète du Service des Affaires indigènes.

L’article de Guyot, Le Tourneau et Paye correspond à l’exposé fait par Roger Le Tourneau aux « Amis de Fès ».

L’organisation de la main d’œuvre présente un caractère de particulier intérêt dans l’industrie de la poterie.

Cent soixante personnes environ travaillent régulièrement au quartier des potiers : une cinquantaine chez les thollaya (ceux qui fabriquent des poteries décorées), une cinquantaine chez les harracha (ceux qui fabriquent les poteries blanches plus spécialement destinées à contenir de l’eau ou de la nourriture) et une soixantaine chez les zellaïjia (ceux qui fabriquent les tuiles et les carreaux de mosaïques dits zellij). À ce chiffre, il faut ajouter un nombre très variable, avec les saisons et les commandes, de journaliers.

Parmi ces travailleurs on trouve deux catégories bien distinctes : les ouvriers et les apprentis.

Les apprentis

Les apprentis sont des gamins d’âge variable qui peut aller de 12 à 20 ans. Un certain nombre sont  fils de potiers, fils de patrons en général et ils apprennent le métier pour reprendre l’atelier de leur père. Leur salaire est mensuel ; il varie bien entendu avec la valeur de l’apprenti et passe de 20 francs dans les débuts à 60 ou 70 francs quand le gamin commence à connaître le métier. Il est payé dès le début car il peut rendre bien des services avant même d’avoir commencé son apprentissage : puiser de l’eau, porter les pièces de la chambre du four à l’aire de séchage, aider à l’enfournement ou au déchargement des pièces cuites, apporter le combustible au four et alimenter le feu, aider au chargement des pièces emportées et beaucoup d’autres menus travaux qui remplissent bien sa journée. Son premier travail proprement technique est le pétrissage de l’argile, puis chez les zellaïjia le découpage des zellij et des boujmat (briques vernissées) et le moulage des différentes pièces. Dès lors, il n’a plus qu’à apprendre à tourner les pièces, et il est déjà un ouvrier.

Ces apprentis sont en général étrangers à Fès, sauf bien entendu les fils des patrons potiers ; ils sont presque toujours arrivés très jeunes et viennent soit des tribus du nord de Fès, soit du sud de l’Atlas, vallée du Ziz, Tafilalet etc. Ce sont des fils de pauvres gens : la plupart vivent dans les fondouks des environs de Bab-Ftouh.

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Un grand atelier de poterie

 Les ouvriers

Les ouvriers journaliers sont payés à la journée ; ils se rassemblent chaque matin au nombre d’une cinquantaine environ au petit souk de la rue principale et attendent patiemment que les patrons viennent les embaucher, tantôt pour conduire des ânes à la carrière d’argile ou au moulin où se broient le sable et les différents minerais qui servent à faire l’émail, tantôt pour pétrir l’argile, tantôt pour mouler des pièces, faire cuire une fournée, etc.

Sans métier précis pour la plupart, ils ont tout de même, à la longue, appris quelques rudiments du métier et sont capables de mouler les tuiles ou des zellij ou de les découper. Quelques-uns même travaillent sans cesse dans ce quartier, faisant le tour des ateliers ou d’un groupe d’ateliers où ils exercent un métier de spécialiste, tels par exemple les ouvriers employés par les faïenciers à la cuisson des minerais.

Ils sont payés de 5 à 15 francs par jour, selon leurs capacités. Ceux-là aussi, pauvres hères pour la plupart, sont étrangers à Fès en général et viennent d’un peu partout. On trouve parmi eux d’anciens soldats.

 Les ouvriers qualifiés enfin sont d’une condition un peu différente. Ils reçoivent chaque jour leur salaire, mais un salaire proportionnel à la tâche accomplie (bettriba) : c’est ainsi que ceux qui moulent les zellij et les karmoud (tuiles de décoration), etc. sont payés au mille ; les tourneurs chez les harracha et les thollaya sont payés au cent, à un prix qui varie, cela va sans dire, selon la nature des pièces ; les décorateurs chez les thollaya sont eux aussi payés au cent, à moins qu’ils ne soient spécialisés dans un travail d’art, auquel cas ils sont payés au mois ou à la journée. Les ouvriers qualifiés sont donc rétribués selon leur valeur et leur travail, et ils arrivent ainsi à gagner de 50 à 300 francs par mois, limite supérieure rarement atteinte.

 Un bon nombre de ces ouvriers qualifiés se disent fasis, et ils doivent l’être en effet depuis plusieurs générations, car dans leur simplicité, ils sont déjà plus raffinés que les autres. Il n’est pas rare d’en voir qui sachent lire et écrire l’arabe ; quelques-uns même veulent apprendre le français et suivent les cours du soir organisés au collège musulman, ils semblent d’ailleurs en tirer un maigre profit, surtout à cause de leur manque d’assiduité. Quoi qu’il en soit, le seul fait d’aller même sans succès à des cours du soir, est l’indice d’un niveau intellectuel assez élevé, par rapport à la masse du peuple marocain.

Une bonne partie de ces ouvriers habitent la quartier d’El-Keddane, étagé sur la pente qui sépare Fakkharine de l’Oued Fès. Ils habitent donc près des ateliers où ils se rendent le matin de bonne heure. Ils y travaillent jusqu’à la nuit en hiver, jusque vers 6 heures du soir en été, avec une interruption de une à deux heures pour le repas de midi. On chôme en général le vendredi et deux ou trois jours pour les grandes fêtes, mais ce n’est pas une règle absolue, cela dépend des ateliers et surtout des commandes en cours. Ce qu’il faut retenir, c’est que ce travail n’a rien de rigide, ni même de régulier à la manière européenne : il y règne de l’indolence , de la bonhomie, un peu de fantaisie aussi.

Ces ouvriers n’ont donc pas la vie pénible des travailleurs occidentaux. Certes, ils sont peu payés et sont obligés de demander une avance à leur patron dès qu’ils doivent faire une dépense exceptionnelle ; certes leur nourriture et leur habillement n’ont rien de luxueux et beaucoup d’entre eux hésitent à se marier à cause des dépenses que cela entraînerait. Mais enfin, ils se contentent de peu, le climat doux leur facilite les choses et ils ne sont pas astreints à la discipline rigide des entreprises européennes. Ils vivent au jour le jour, sans essayer de faire des économies et sans même y songer. Leur condition ne diffère pas sensiblement de celle de leurs patrons avec lesquels ils ont des rapports personnels empreints, semble-t-il, d’une grande bonhomie ; et puis le métier qu’ils exercent n’est pas physiquement pénible et comporte certaines satisfactions esthétiques auxquelles tous ne sont pas insensibles.

Leur mentalité s’en ressent : ce sont pour la plupart des gens doux, affables, un peu indolents, fluets ou tendant à l’embonpoint selon leur tempérament. Leurs idées politiques semblent à peu près nulles, autant qu’on peut les connaître ; ils ont vaguement entendu parler des nationalistes mais ne connaissent pas personnellement ces jeunes bourgeois riches et instruits, et ne comprennent pas ce qu’ils veulent.

 

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Marchand de poterie. Années 1940

Les patrons

Ils sont au nombre de quarante, se décomposant en quinze harracha, quatorze zellaijia et onze thollaya. Tous sont fassis de longue date et beaucoup appartiennent à des familles où l’on est potier de père en fils et ou même plusieurs membres de la famille sont établis en même temps. C’est ainsi que parmi les zelaïjia, six patrons portent le nom de Ben Makhlouf, et sont parents entre eux, quatre portent le nom Thifa ; la famille des Beni-Haddou a quatre représentants parmi les harracha, il y a encore trois Magzari parmi les thollaya, et trois Alami, deux chez les harracha et un chez les thollaya. Nous nous trouvons donc ici en présence d’une industrie de caractère familial.

Parmi ces quarante patrons, vingt-six sont locataires et quatorze propriétaires, en toute propriété ou en indivision. Le terrain est, comme on s’en doute, très morcelé : les plus gros propriétaires sont les Habous, les Ben Makhlouf et les Thifa, deux familles qui font figure de grands seigneurs parmi les potiers. Le prix de la location varie beaucoup selon la taille et l’emplacement de l’atelier, il va de 30 à 100 francs par mois.

La plupart de ces patrons n’ont qu’un très faible fonds de roulement et travaillent au jour le jour, selon les commandes qu’on leur fait. Ils ignorent les stocks, le calcul des prix de revient, en somme l’ABC de l’activité commerciale moderne. De ce fait, ils sont rarement riches, et la plupart d’entre eux sont d’une condition et mènent une vie tout à fait analogue à celle de leurs ouvriers qualifiés : comme eux ils gagnent leur vie, un peu plus largement peut-être, avec quelques soucis et quelques responsabilités de plus, mais entre les deux catégories ne se creuse pas le fossé qui existe actuellement en Europe, il n’y a pas là patrons et ouvriers, employeurs et salariés, avec l’antinomie qui existe pour nous entre ces deux groupes de termes, il y a des artisans que distinguent seulement quelques nuances.

Au point de vue professionnel ; ces patrons manquent d’ambition et d’esprit d’invention, confinés dans leurs traditions, ils n’en sortent (je parle ici des tollaya) que pour imiter, s’ils sont livrés à eux-mêmes, des produits occidentaux ou orientaux de qualité souvent discutable. Comment en serait-il autrement puisqu’il n’ont d’autre ambition que de gagner leur vie ? Leurs rapports entre eux sont bons dans l’ensemble, ils ignorent la concurrence outrancière de l’Europe, ses procédés durs et quelquefois ignobles, mais aussi les facultés d’invention, d’endurance, de solidité que développe cette lutte acharnée. Vivant sous un régime de libre concurrence absolue, ils n’essaient pas d’en profiter, ils ne sont pas âpres au gain et pour tout dire, on a l’impression d’un demi-sommeil.

Les mêmes caractères se retrouvent entre eux si on les étudie au point de vue culturel, politique et religieux. Ce sont essentiellement des gens ignorants et simples, quelques-uns savent l’arabe classique et sont capables de lire le Coran ; un seul sait le français pour des raisons de circonstances. Au demeurant ils ne sont pas dépourvus d’une certaine finesse et leurs réflexions sont empreintes d’un grand bon sens, mais leur indolence intellectuelle est égale à leur indolence commerciale.

En politique, ils ont des idées aussi simples que leurs ouvriers et sont incapables de se hausser à un point de vue général : une fois leurs petites revendications satisfaites, ils sont contents et ne conçoivent pas qu’on puisse demander autre chose.

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Marchand de poteries à « Bab Darakine » Fès (?)  » La première porte de la ville » dans les années 1950. J’ignore où se trouve cette porte ! On remarque sur le côté gauche, à mi-hauteur une publicité pour le « Judor », jus d’orange authentique. Chaque  bouteille cannelée, au design caractéristique, contenait le jus complet d’une orange de 165 grammes environ, simplement additionné de gaz carbonisé et de sucre naturel !

L’organisation corporative

 Entre ces patrons et ouvriers existe un lien général, l’organisation corporative. Mais là encore, il faut faire table rase de nos idées européennes et modernes. La corporation des potiers de Fès n’est pas à mettre en parallèle avec la corporation fasciste, ni même avec les corporations européennes du moyen âge. Peut-être autrefois, a-t-elle été plus forte que maintenant, mais il faut bien avouer qu’aujourd’hui la corporation des potiers (et les autres corporations de Fès probablement aussi) est surtout un fantôme et une ombre. Il serait presque plus exact de parler d’inorganisation corporative.

La corporation qui nous occupe a à sa tête un chef, l’amine, élu pour une période indéterminée, à vie en général, par l’assemblée des patrons potiers. Il n’entre en fonctions qu’après ratification de sa nomination par le mothaceb (prévôt des marchands). Son empire s’étend non seulement aux trois catégories de potiers que nous avons décrites, mais encore aux moulins où sont broyés le sable et les minerais employés pour l’émaillage et aux âniers qui assurent le transport de l’argile entre les carrières et les ateliers.

C’est donc en apparence un personnage assez considérable : nous allons voir qu’en pratique, son pouvoir est fort limité. Il l’est tout d’abord par sa personnalité même. L’amine actuel est un brave homme, honnête et sage, mais assez simple et ignorant : de toute évidence ce n’est pas un homme d’envergure, il a parmi ses pairs des hommes qui lui sont nettement supérieurs et il semble bien que ces qualités et ces défauts soient de tradition pour les amines de cette corporation. D’autre part, ses attributions sont très minces et l’on comprend que les potiers ne cherchent pas à mettre à leur tête un homme de premier plan : c’est tout à fait inutile. Le rôle unique de l’amine, en effet est de servir d’arbitre pour tous les différends d’ordre professionnel qui peuvent surgir entre ses administrés. La procédure est la suivante : les parties en désaccord, si l’amine n’a pu obtenir un accord à l’amiable, portent le litige devant le pacha ou le mothaceb suivant les cas et celui-ci demande à l’amine d’arbitrer la querelle ; si l’affaire est d’importance, l’amine s’adjoint deux autres patrons pris parmi les patrons les plus notables. Au cas où il ne réussit pas dans son rôle de conciliateur, l’affaire revient devant la juridiction compétente où l’on sollicite en général les conseils techniques de l’amine. Expert et arbitre, voilà donc tout son rôle ; pour le remplir, il n’a ni code, ni droit coutumier et ne se sert que de son bon sens et de la tradition orale connue de tous les patrons.

À part cela, il n’a aucun rôle dans l’organisation de la production, dans l’achat des matières premières, dans la fixation des prix, dans le maintien de la qualité. Tout au plus, peut-il, si l’un des potiers fait de médiocres produits et qu’il vienne se plaindre de la mauvaise marche de ses affaires, lui expliquer qu’il s’y prend mal et lui montrer en quoi.

Outre cela, l’amine représente la corporation, quand besoin est, dans les cérémonies officielles (mais cela est rare, car les corporations sont de plus en plus laissées de côté comme de vieux accessoires usés), aux mariages, aux circoncisions et enterrements des familles des potiers. C’est lui qui fait les collectes pour subvenir aux frais d’inhumation d’un potier mort dans la misère et c’est tout, car cette corporation n’a aucune œuvre d’assistance mutuelle, de secours aux malades ou blessés, de protection contre le chômage. On voit donc que le lien corporatif est très lâche.

Il y a cependant un correctif et en même temps une explication à cette anarchie corporative. En l’état actuel des choses, l’organisation de potiers n’a pas besoin d’être forte, parce qu’il existe entre eux tous des liens personnels très solides. Travaillant dans le même quartier, ils se connaissent tous et n’ont pas besoin d’autre lien qui les rapproche. De même, patrons et ouvriers se connaissant personnellement, ont, nous l’avons dit, à peu près la même vie ; les différends qui peuvent s’élever entre eux sont rapidement calmés comme des querelles entre les membres d’une même famille : le rôle d’arbitre qu’exerce l’amine est donc largement suffisant dans les cas les plus graves. Comme d’autre part ils n’ont pas la notion européenne de la concurrence âpre et sans pitié, les rapports entre  patrons sont en général faciles et ne nécessitent pas la stricte discipline que l’on cherche à faire régner dans les organisations patronales de France et d’ailleurs. Le jour où l’un d’eux voudrait mettre en pratique une conception plus âpre, moins familiale de la concurrence, ce jour-là seulement l’organisation actuelle se révélerait notoirement insuffisante et il y aurait une grave crise morale qui entraînerait très probablement une transformation radicale de l’institution.

Il est un point pourtant et très important où la corporation semble pouvoir jouer un rôle qu’elle laisse absolument de côté à l’heure actuelle, c’est celui de l’assistance mutuelle. Elle n’existe que pour payer les funérailles de ceux qui sont morts dans la misère, c’est tout à fait insuffisant. Nous savons bien qu’en milieu musulman, la charité privée et l’entraide mutuelle s’exercent très largement. Il n’empêche qu’on souhaiterait voir les malades ou ceux que frappe un coup du sort, aidés dans le cadre de la corporation, sans préjudice des secours déjà existants. Et dans la période que nous traversons, peut-être la corporation pourrait-elle s’efforcer de remédier au chômage, au lieu de subir passivement les événements.

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Marchands de poterie au Marché de Bab Mahrouq. 1917. Photographie anonyme.

Sur la poterie à Fès voir aussi   L’artisan potier à Fès , Les potiers de Fès  et Une production originale de l’artisanat de Fès : les carreaux de faïence émaillée.