Image à la une : Le long de l’oued Fès, vers 1945. Fès, ses eaux et ses jardins offrent, en dépit de la température, un merveilleux décor estival au touriste qui cherche à découvrir l’âme voilée du vrai Maroc.

En 1933, dans le numéro 8 de la revue Nord-Sud, intitulé « La montagne et la plage » et consacré aux « Vacances au Maroc », Paul Odinot publie « Un été à Fès ».

Nord-Sud est une  revue mensuelle illustrée d’informations marocaines

Jadis aucun hiverneur de la Côte d’Azur n’aurait eu la pensée de prolonger, pendant l’été son séjour à Nice ou à Cannes.

La mode, lancée par des snobs est une force qui entraîne certainement la foule, mais elle serait impuissante à se transformer en habitude si des raisons valables ne militaient pas en faveur d’une telle originalité : passer l’été dans les pays chauds.

D’abord il y a les modifications passagères peut-être mais réelles du climat. Il n’y a plus d’été. Il n’y a plus d’hiver. Les températures extrêmes qui jadis duraient sont maintenant exceptionnelles.

Mais il y a surtout chez le voyageur, un nouveau sentiment : le voyage n’est pas seulement un besoin d’aller chercher une température différente, c’est celui de voir un pays nouveau dans sa vraie lumière, dans toute sa beauté. Et si l’on ne conçoit pas la Provence sans soleil et sans ciel bleu, comment imaginer un Maroc sous la pluie ?

Au vrai sens du mot, en voyant des caravanes de touristes demeurer huit ou dix jours sous un ciel gris, visiter les souks de Fès, sous les averses et dans la boue, j’ai honte ! Que vont penser ces voyageurs déçus ? Quel souvenir emporteront-t-ils en France ? Ils diront que nous avions menti en parlant de lumière, de soleil et de beauté.

Sans soleil, en Afrique, il n’y a pas de beauté, et c’est pourquoi le culte du soleil ne disparaîtra jamais, qu’en apparence, des âmes africaines. Et moi, homme du Nord, amant des brouillards, des pluies d’automne, esclave du vent d’hiver pleurant dans les vieux « burg » des Vosges, je veux louer le soleil et dire à mes compatriotes : « il faut visiter les contrées septentrionales l’hiver et les pays de soleil l’été. »

Si vous voulez voir la véritable splendeur des aubes et des crépuscules, la débauche de lumière étincelante des midis, passez l’été au Maroc.

L’Afrique est avant tout le pays du soleil et de l’ombre. L’expression « d’ombre chaude » d’Isabelle Eberhardt est très juste et très belle. Fromentin, le grand peintre de l’été, disait : « Cette ombre des pays de lumière est inexprimable. C’est quelque chose d’obscur et de transparent, de limpide, de coloré : on dirait une eau profonde. Elle paraît noire et quand l’œil y plonge, on est tout surpris d’y voir clair. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours ».

Rue médina (2)

Une rue à Fès. Vers 1950, cliché anonyme. Ombre et lumière. Tout Fès, l’été, tient dans ce contraste.

Mais l’impression que le voyageur et le touriste ne peuvent ressentir qu’en été, ou plein été, c’est celle de l’embrasement, de la fournaise, de l’éblouissement. Que ceux qui recherchent les sensations fortes, nouvelles, inconnues viennent ici au mois d’août, qu’ils connaissent la fièvre du chergui et le rafraîchissement du gharbi.

Le chergui, c’est le vent qui vient de l’Est. Il a traversé, en rasant le sol, les pays désertiques et arides, il n’apporte pas une parcelle d’humidité. Rien que de la brûlure, du sable, un flagellement de fer rouge. Et pendant des jours et pendant des nuits, incessant. Il souffle sa plainte qui parfois ressemble, mensonge douloureux, à celle des vents qui précèdent les pluies d’automne en France.

Mais direz-vous, pourquoi s’imposer ce supplice ? D’abord, je vous l’ai dit, c’est une impression à connaître, mais aussi parce que les choses sous la lumière étrange d’un ciel chargé de sable prennent une beauté féerique, irréelle.

Parce que le vent brûlant, enfin s’apaise, et que la douce fraîcheur revient et que tout notre bonheur dans cette vie ne vient que du plaisir succédant à la peine.

D’ailleurs que les moins courageux se rassurent : aujourd’hui on peut se mettre à l’abri du soleil et du vent. Les hôtels et les maisons du Maroc sont confortables et aménagés pour la lutte. Il y a partout des appareils réfrigérants, des boissons glacées, des ombrages. Les dures années du début sont loin. Aussi Français du Maroc, soyeux courageux et économes. Passez vos vacances au Maroc et invitez vos parents et vos amis à venir vous voir l’été.

Vous aurez la certitude de pouvoir chaque jour trouver sur vos têtes un ciel pur, de pouvoir vous promener à votre guise sur les pistes sèches, tandis que vous trouveriez sans doute en France un été pluvieux, ennuyeux, insupportable.

Et comment raconter le charme des nuits d’été ?

Qui n’a pas dormi sur sa terrasse à Fès par un beau clair de lune, ne sait pas ce qu’est la grandeur du ciel, sa splendeur. L’eau des vasques et des ruisseaux qui courent sous les orangers ne fait pas, la nuit, le même bruit que le jour.

De loin viennent les rumeurs atténuées. C’est un chant andalou qui s’achève, c’est un roulement de tambour enveloppant le cri sourd « Allah ! Allah ! » d’une sarabande d’Aïssaoua ou  les clarinettes d’un cortège de mariée. Mais au matin tout s’apaise, les senteurs trop fortes s’évanouissent dans l’air comme les cris voluptueux de la « ville-femme », une brume légère couvre les vergers, l’aube encore une fois, va purifier les âmes et les fleurs.

Touristes, venez voir le Maroc enflammé, venez voir la plaine embrasée, venez voir les oliveraies dans la torpeur des midis, où le triste roucoulement des colombes, seul, trouble le silence. Venez voir les souks dans le soir brûlant. Venez voir nos plages, nos forêts, venez faire de l’alpinisme, ou plutôt de l’ « atlasisme » sur des sommets aussi hauts que ceux des Pyrénées. Venez voir les nuits de Fès ! Voyageurs aimant le soleil, qui guérit, qui bronze les peaux et aguerrit les cœurs, venez au Maroc pendant l’été, vous en garderez un souvenir inoubliable, vous verrez le vrai Maroc.

Souks couverts 03

Souk couvert Fès. « C’est quelque chose d’obscur et de transparent ». Fin des années 40. Cliché Belin probable.

Je ne suis pas certain qu’aujourd’hui le Conseil régional du Tourisme de Fès envisage d’utiliser l’argument d’impression « d’embrasement, de fournaise, d’éblouissement que le voyageur et le touriste ne peuvent ressentir qu’en été, ou plein été » pour attirer à Fès les visiteurs étrangers en juillet ou en août.

J’étais à Fès, fin juin, lorsque les médias français faisaient la « une » sur « la canicule en France », des amis marocains me disaient, malicieux : « Si cela continue les Français vont venir chercher la fraîcheur au Maroc » !