Image à la une : une salle « d’opération » à l’Hôpital Cocard dans les années 1920. Cliché du service photographique de la Résidence générale à Rabat.

En recherchant de vieilles photos sur les hôpitaux fasis, j’ai retrouvé un article du Docteur Martin : il rassemble ici ses souvenirs de chirurgien à l’hôpital Cocard de Fès où il arrive fin 1919. Sous la direction du Docteur Cristiani, dont la réputation auprès de la population fassie n’est déjà plus à faire, il va passer quatre années consécutives dans une atmosphère de travail, de confiance et d’amitié qui reste pour lui un des meilleurs souvenirs de sa vie professionnelle.

Le Dr Martin rédige cet article pour un numéro spécial du « Maroc-Médical » consacré à la chirurgie. Dans la présentation de ce numéro d’octobre 1949, le Docteur Dubois-Roquebert* dit avoir été surpris par l’ignorance de ses collègues métropolitains en ce qui concerne les problèmes que soulève la pratique  de la chirurgie en milieu marocain. Il lui semble judicieux, avant d’aborder l’exercice de la chirurgie, au Maroc, à la fin des années 40, de rappeler quelques souvenirs de l’époque « héroïque », une trentaine d’années avant.

Le Dr Cristiani a décliné la demande qui lui était faite de parler de son activité de chirurgien à Cocard et il a sollicité son jeune assistant de l’époque, le Dr Martin d’évoquer quelques anecdotes rappelant cette époque trop oubliée, où trop souvent le chirurgien qui opérait en milieu marocain, devait subordonner la méthode au malade alors qu’en principe c’est le contraire qu’il faut rechercher ; mais ces premiers malades marocains étaient souvent indociles et avaient du mal à se plier à la discipline qu’impliquait certains traitements chirurgicaux.

*Le Dr Henri Dubois-Roquebert fut le chirurgien privé, le conseiller et l’ami du roi Mohammed V. Il sera tué en juillet 1971 à Skhirat, lors de la tentative de coup d’État militaire contre le régime d’Hassan II.

L’organisation du Service de santé et de l’hygiène publique datait de quelques années et était encore sous la dépendance du service de santé militaire. Cocard d’Infirmerie était devenu depuis peu Hôpital.

Les constructions comprenaient : un pavillon de consultation et quatre pavillons d’hospitalisation d’une quarantaine de lits chacun. Le bloc opératoire était constitué par un pavillon isolé aux larges baies vitrées, bien orientées, aux murs recouverts de petits carrés de céramique de Fès. Deux salles de stérilisation étaient attenantes à la salle d’opération et communiquaient avec elle. Deux autoclaves verticaux et deux Poupinel chauffés au pétrole en formaient l’équipement. L’aménagement de la salle d’opération pouvait, sans crainte, supporter la comparaison avec celui d’une salle d’opération de la métropole de moyenne importance.

Judicieusement disposé, il comprenait deux tables basculantes, des tabourets et des tables  à instruments en métal. Seul l’éclairage pour la nuit laissait à désirer. L’éclairage électrique n’existant pas encore à Fès, tout au moins au début, était remplacé par des lampes à pétrole à manchon.

L’instrumentation chirurgicale, qui était fournie par le Service de Santé militaire était suffisante pour pratiquer à peu près toutes les interventions de chirurgie générale, abdominale et de gynécologie. Il existait aussi un certain nombre d’instruments de spécialité, en particulier pour l’ophtalmologie.

Le personnel hospitalier n’était, certes pas, composé d’infirmiers diplômés et spécialisés. La direction avait tenu à ce qu’il fut uniquement indigène. Cependant, vers 1921, M. Cristiani put obtenir quatre ou cinq religieuses de Fès, qui nous rendirent les plus grands services. Le recrutement de ce personnel s’était fait parmi les anciens militaires infirmiers et les fils de notables fasis qu’il fallut façonner, mais dont l’esprit éveillé s’adapta vite à nos besoins.

Peu nombreux étaient alors au Maroc les praticiens spécialisés dans l’art chirurgical. Ceux qui, mobilisés,  avaient été désignés pour y venir, pendant la guerre de 1914-1918 avaient été affectés aux hôpitaux mixtes (européens et militaires) et s’étaient empressés pour la plupart de regagner la France dès la cessation des hostilités. Par ailleurs, l’activité des chirurgiens militaires était entièrement absorbée par les soins à donner au corps expéditionnaire, chargé de la pacification qui était loin d’être achevée.

En fait, il n’existait pas de chirurgien pour les hôpitaux indigènes. Le recrutement en était difficile, car il n’y avait pas pour celui-ci la perspective d’une clientèle privée toute prête à l’accueillir. « L’Empire Fortuné » n’en avait que le nom. Il n’était pas encore une terre de refuge. Par certains côtés, la vie pouvait présenter quelques charmes mais en définitive, elle était rude. Il me souvient d’un certain chef de clinique, qui, victime sans doute d’un mirage, ne tint pas plus de trois mois à l’atmosphère fassie.

Ceux qui virent alors et qui restèrent n’avaient assurément pas une formation chirurgicale très poussée, c’étaient des jeunes qui sortaient de la guerre. Ils vinrent pour travailler, avec l’espoir que peut-être en forgeant ils deviendraient forgerons.

Ils savaient que pour cela ils auraient à fournir un effort personnel soutenu, soit pour compléter leurs connaissances, soit pour accomplir la tâche qui leur était confiée. La jeunesse les aidaient dans la poursuite de leur but.

Cocard Attente visite

La consultation de l’hôpital Cocard. Cliché du Service photographique de la Résidence générale, fin des années 1920.

Pour avoir une vue sur ce que pouvait être l’activité du chirurgien à cette époque il faudrait, ici, brosser un tableau de la clientèle à laquelle celui-ci avait proposé ses services.

Sorti à peine d’une longue période qui l’avait vu à peu près complètement séparer du monde moderne, le Maroc, au point de vue médical, vivait sur des notions thérapeutiques ancestrales, qui n’avaient, au cours des siècles, guère plus varié que le texte du Coran. La croyance en l’action personnelle du guérisseur était fermement ancrée dans l’esprit du malade, de même que celle dans la puissance de certain marabout vénéré du fait de certaines amulettes, de certains produits vendus sous des auvents dans les souks.

L’acte chirurgical était accompli par des rebouteux connus dont les mains avaient la « baraka ». Et il se résumait dans la pratique de pointes et de raies de feu, l’appareillage des fractures, le traitement des traumatismes articulaires. Certains traitaient des complications du trachome, en particulier le trichiasis. Les plus hardis allaient jusqu’à pratiquer l’abaissement du cristallin dans la cataracte.

On peut se demander quelle devait être la réaction mentale des malades chirurgicaux en face du chirurgien qui leur proposait une intervention pour une affection qu’ils croyaient pouvoir guérir par des médicaments et comment ils arrivèrent à confier leur corps au praticien pour être soumis à l’épreuve du bistouri.

Certes, les voies avaient été ouvertes par l’ascendant moral qu’avait pris sur eux le Corps médical militaire de la pacification, grâce auquel ils avaient vu juguler des fléaux tels que la variole, la dysenterie, le paludisme, la syphilis ; grâce auquel aussi ils avaient vu guérir des blessés graves. Ils croyaient à la valeur et à la supériorité de l’homme au képi de velours grenat qui accompagnait les troupes, et que Lyautey avait placé un peu partout pour les soigner.

Pourtant cette confiance hésitait devant la douleur et la nouveauté dangereuse à ses yeux de l’opération chirurgicale. Il y a loin entre l’absorption d’un médicament ou une piqûre et l’entaille du bistouri. Et on comprend aisément ses hésitations, ses réticences et sa peur devant l’inconnu.

Cocard radiographie

Le Service de Radiologie de l’Hôpital Cocard, fin des années 1920. Cliché du Service photographique de la Résidence générale. Ce service a été fondé par le Dr Martin, à son arrivée à Cocard. Il en a été le responsable en plus de ses autres fonctions.

Bien que mon arrivée au Maroc soit postérieure de quelques douze ans à notre débarquement, je crois cependant que les temps n’étaient pas encore tellement éloignés pour que les réactions des malades aient beaucoup changé. Je ne pense pas être dans l’erreur en disant que le malade se confia à nous d’abord pour les mêmes affections que traitait le « toubib » des souks. Nous prîmes sa succession et nous le supplantèrent parce que nous fîmes mieux que lui. C’est ainsi que le traitement du trichiasis nous valut une abondante clientèle. L’opération de Panas remplaça rapidement la raie de feu ou l’introduction d’une épine irritante sous la paupière. L’anesthésie locale y joua un grand rôle. Ne pas souffrir ! Les malades de cette catégorie affluèrent et il ne fut pas exceptionnelle d’en avoir une trentaine pour chaque séance opératoire.

Après nous avoir confié sa paupière il nous confia à son globe oculaire et l’opération de la cataracte devint à son tour notre pain quotidien.

En plus de cette catégorie de malades de spécialité, il nous en venait une autre, en chirurgie générale, qui nous posait des problèmes plus complexes et plus redoutables, celle des cas « in extremis » où ceux-ci, après être passés chez tous les marabouts, tous les distributeurs d’amulettes et de médicaments et sentant la partie perdue venaient « en fin de course » vers le toubib français. Se présentaient alors à lui les cas les plus variés et souvent les plus difficiles à solutionner, mettant à rude épreuves nos capacités chirurgicales : d’énormes kystes de l’ovaire en pleine cachexie, de volumineux  fibromes utérins que la malade prenait pour « un enfant dormant dans son ventre » et nous demandant de le réveiller, des abcès du foie évoluant depuis des semaines, des ostéomyélites séquestrées suppurant depuis des années, des sténoses pyloriques complétement déshydratées, des fistules vésico-vaginales malodorantes, d’invraisemblables éléphantiasis des bourses. Que sais-je encore ? Il y avait aussi la série des urinaires : périnées en passoire, rétentionnistes, rétrécis ou prostatiques, calculs douloureux pour lesquels la médecine indigène avait été impuissante. Et aussi, celle des cancéreux à la période terminale.

Toute cette « cour des miracles » posait au chirurgien des problèmes de deux ordres : d’abord celui de l’opérabilité et aussi, il faut le dire, celui de la réputation chirurgicale. Devant cette clientèle qui l’observait en le mettant à l’épreuve, il devait tenir compte de l’effet psychologique qui découlerait du résultat obtenu. Il fallait que le succès couronnât son effort, car les difficultés et les aléas de certaines interventions n’entraient pas en ligne de compte dans l’esprit du malade et de son entourage. Son raisonnement, très simple était le suivant : « Puisque tu es toubib tu dois savoir ». Le moindre cas malheureux vidait immédiatement ses salles de malades en attente d’intervention. Par contre, le succès amenait quelquefois des réactions curieuses. Il me souvient avoir vu un jour, arriver du Riff en caravane à cause de l’insécurité des routes, une huitaine de malades tous porteurs d’un goitre imposant, qui venaient se confier à nous pour être opérés. Ce fut une redoutable marque de confiance !

Notre clientèle était en définitive un mélange extraordinaire de cas d’une banalité obsédante et de cas à la limite de l’opérabilité, pour l’époque tout au moins, et avec les moyens dont nous disposions.

Peu à peu, la confiance du malade devenant plus grande, notre travail devint plus normal. Ceux qui nous succédèrent ne firent qu’agrandir le sillon tracé et nous pouvons dire qu’actuellement, grâce aux efforts de tous, la chirurgie, dans les hôpitaux musulmans offre à tous les travailleurs consciencieux, un champ digne des plus importants services métropolitains.

Cocard Labo (1)

Le laboratoire d’analyses de l’hôpital Cocard, fin des années 1920. Cliché du Service photographique de la Résidence générale. Ce laboratoire a été fondé, lui aussi vers 1920/21 par le Dr Dekester, spécialiste de bactériologie.

Bernard Flye Sainte Marie, neveu du Dr Cristiani, dans une monographie consacrée à son oncle – monographie inédite mais dont il m’a offert un exemplaire – donne la répartition des rôles établie par le Dr Cristiani en 1921 pour le fonctionnement de l’hôpital Cocard :  «  Le médecin-chef Cristiani garde le Service des femmes comprenant toutes les catégories de malade du sexe féminin ou les enfants en bas âge, de tous les sexes, le Service de Chirurgie générale et sa part de Service de consultation journalière ainsi que la Direction administrative de l’établissement. L’un des médecins adjoints, le docteur Martin reçoit le Service des contagieux et le Service des syphilitiques hommes en même temps qu’il s’occupe du Service de Radiologie qui a lui-même fondé. Il participe également à la consultation du matin, est assistant de chirurgie et partage avec son confrère adjoint le Service d’Ophtalmologie. Le second médecin adjoint, le docteur Dekester est spécialisé en bactériologie, anatomie pathologique, sérologie. Il dirige le Laboratoire qu’il a fondé. Il a en même temps le Service des fiévreux hommes et les dysentériques. Il partage avec son confrère le Service ophtalmologique et prend part à la consultation journalière lorsque son travail de laboratoire lui en laisse le loisir … »

On peut constater que tous les médecins étaient polyvalents et qu’ils étaient venus au Maroc, comme l’écrivait le Dr Martin, pour travailler, avec l’espoir que peut-être en forgeant ils deviendraient forgerons. Peu d’entre eux, je crois, ont été déçus.

Cocard visite

Le docteur Cristiani en consultation. Cliché collection Bernard Flye Sainte Marie

À propos de l’Hôpital Cocard voir aussi Les hôpitaux français à Fès en 1911 -1912, et Création de l’Hôpital Cocard. Fès 1912