Image à la une : Fès, un lépreux 1919 du peintre-graveur et illustrateur Alméry Lobel-Riche (1880-1950).

Marie-Annel Millon-Secret m’a donné en 2016, une copie d’une note manuscrite, rédigée en 1953 par son père le Dr. Edmond Secret, sur l’histoire de la lèpre à Fès, sujet rarement évoqué.

La lèpre à Fès et dans sa région semble remonter à une haute antiquité.

Ce sont les habitants de Volubilis, l’ancienne capitale moghrebo-romaine, qui sous la conduite de Moulay Idriss, fondèrent Fès en l’an 808. Mais Volubilis avant d’être romaine, a été punique. Rappelons seulement les inscriptions funéraires du cimetière de Volubilis où figurent des noms d’origine carthaginoise et où les notables du municipe portent le titre de suffètes.

Carthage était elle-même une colonie phénicienne, et dans l’antiquité gréco-romaine la lèpre était désignée sous le nom de « morbus phenicus » depuis Hippocrate qui la désigna sous le vocable « phonikéké nausos » (cf. le livre de Zambaco Pacha : « La lèpre à travers les siècles et les contrées »). Carthage colonisa la côte atlantique d’Afrique comme en témoigne le fameux périple d’Hannon neuf siècles avant l’ère chrétienne.

Selon Strabon, les Phéniciens fondèrent 300 villes sur le littoral de l’Occident africain. Comme ces commerçants navigateurs voyageaient en célibataires, ils épousaient des femmes de tribu, là où il s’installaient pour le négoce. Il n’est pas étonnant que les descendants de ces unions aient contracté le mal phénicien. Aujourd’hui encore c’est le littoral méditerranéen et atlantique du Maroc, siège de l’ancienne colonisation punique, qui présente la plus grande endémicité lépreuse.

Les commerçants juifs qui vinrent ici sur les traces puniques et aussi les Hébreux de l’exode, après la prise de Jérusalem par Titus en 195 de notre ère, pouvaient apporter la maladie qui n’avait guère été freinée en Palestine par la sévérité de la loi mosaïque contre les lépreux.

Plus tard l’invasion arabe commencée en 682 a dû introduire un nouvel apport de lépreux. En effet le mal était courant en Arabie. Le prophète en parle plusieurs fois. Dans un Hadith il ordonne : « Sauvez-vous des lépreux comme vous vous sauvez d’un lion. » Il ne faut pas en conclure que pour lui-même il écartait les lépreux. Il n’en est rien, car un jour qu’il avait reçu un lépreux à sa table, et comme ses fidèles s’étonnaient, il leur déclara que les prophètes et les saints étaient protégés contre la contagion.

À l’époque contemporaine, il est certain qu’au Maroc, avec les progrès de l’hygiène et de la thérapeutique et avec sa moindre contagiosité actuelle, la lèpre est en sérieuse régression. Cependant le retour d’Indochine du corps expéditionnaire franco-marocain pose des problèmes. Ainsi depuis plus de 12 mois nous traitons un goumier qui a contracté la lèpre au Tonkin. Un an après son retour, son frère, qui vivait près de lui, a commencé une hansénose.

C’est pour se protéger de la contagion que pendant le Moyen Âge, au Maroc comme en Europe, les lépreux ont été soumis à la relégation. Un chroniqueur marocain, l’auteur du Roud el Kartas (ou Jardin des Feuillets) qui a rédigé son livre à Fès en 1326, écrit à propos du sultan mérinide Abou Youssef Yacoub, fondateur de Fès-Jdid, monté sur le trône en 656 de l’hégire et mort en 685  (1286 de l’ère chrétienne) :

« L’émir aimait à soulager les pauvres et les nécessiteux. En prenant les rênes du gouvernement, il consolida les affaires, et aussitôt après il fit construire des hôpitaux pour les malades et pour les fous ; il pourvut à tous les frais nécessaires à leur entretien et il donna ordre aux médecins de leur faire deux visites par jour, une le matin et une le soir, le tout aux frais du « bit el mal » (trésor public). Il en fit autant pour les lépreux, pour les aveugles et pour les mendiants, auxquels il alloua des secours tirés de la Djezya des Juifs ».

Comme nous le montre une citation suivante de Léon l’Africain, l’asile des lépreux fut installé en dehors de la ville, alors que l’hôpital des fous, non contagieux, a subsisté jusqu’à ces dernières années sous le nom de Maristan de Sidi Frej, installé en pleine médina, près de la Mosquée de Moulay Idriss. Ainsi les familles pouvaient rendre facilement visite à leurs malades mentaux.

Dans sa description de l’Afrique (page 167, tome 2) Léon l’Africain écrit, à propos des faubourgs qui sont hors la cité de Fès au ponant : « Il y a un autre bourg hors cette cité, qui contient environ deux cents maisons, là où habitent les ladres qui ont des chefs et gouverneurs, recevant le revenu de plusieurs possessions qui leur ont été données pour l’amour de Dieu, par quelques gentilhommes et autres ; et par ce moyen ils sont tant bien traités et accommodés que je ne leur souhaiterais que santé. Ces chefs ont la charge de faire vider la cité à ceux qui sont entachés de cette maladie, pour les faire mener et demeurer en ce bourg-là, où advenant que quelqu’un d’entre eux vienne à mourir sans héritiers, la moitié du bien revient à la commune de ce bourg, et l’autre demeure à celui qui donne la connaissance de ceci ; mais survivant quelque enfant il hérite sans qu’on lui puisse rien quereller. Il faut aussi noter que tous ceux qui se trouvent avoir des tâches blanches sur leur corps, et autres choses incurables sont compris au nombre des malades. »

Comme le laisse pressentir Léon l’Africain d’autres malades que les lépreux étaient relégués. On devait interner tous les vitiligo, quelle que soit leur origine, et aussi certains syphilitiques, psoriasiques, teigneux, galeux et autres malades de la peau.

Massignon dans son livre « Le Maroc dans les premières années du XVIe siècle » donne quelques précisions sur ce quartier de lépreux en dehors de la cité. Se référant à Ibn Fadhe Allah et à Marmol, il dit que c’était un faubourg de 200 feux, appelé « Al Maristan », par analogie avec le fameux hôpital de la médina, fondé pour les fous, le Maristan de Sidi Frej. Le village des lépreux était situé à mi-chemin entre la Qollah, sur laquelle s’élèvent les Tombeaux Mérinides et la Porte de Bab Guissa. Ils  avaient été internés là à partir de 1280, transférés d’un autre faubourg à l’est de Fès, le Rabidh el Mridha, en dehors de Bab Ghoura. Massignon dit aussi qu’Ibn Baitar soignait la lèpre par deux plantes. Ce médecin vivait au septième siècle de l’hégire.

Il est à remarquer que ces deux quartiers successifs des lépreux de Fès furent placés à l’écart de la cité dans des ravins sans eau. Ainsi les vents ne risquaient pas de balayer vers la ville les miasmes, propagateurs des maladies selon les croyances d’autrefois, et en même temps les eaux de la ville n’étaient pas souillées.

Si ces quartiers de lépreux ne subsistent plus à Fès, leur souvenir persiste, c’est ainsi qu’une grotte située dans le ravin entre les Tombeaux Mérinides et Bab Guissa, lieu de l’ancienne maladrerie, porte le nom de Kef el Ghoul (grotte de l’ogre). C’est probablement à cause du visage horrible de certains lépromateux que cette caverne a conservé l’appellation de « grotte de l’ogre ». Le Kef el Ghoul a la réputation de communiquer par un souterrain jusqu’aux abords de la Grande Mosquée de Moulay Idriss, ce qui laisse supposer que les lépreux internés pouvaient ainsi avoir part à distance à la bénédiction du Saint fondateur de Fès. Dans une tribu au nord de Fès, chez les Fechtala, un antique village, où vivent encore des familles de lépreux, s’appelle Sidi Ahmed el Ghoul (Monseigneur Ahmed l’Ogre). C’est certainement le même processus que pour le Kef el Ghoul, qui a fait donner le qualificatif d’ogre à ce village.

Une autre survivance de l’ancienne maladrerie de Fès est fournie par une malédiction encore couramment employée de nos jours, quand deux Fassis s’insultent : « Que Dieu t’emporte à la Harat el Mejdamin » (quartier des lépreux).

Une telle implication a une résonance très lointaine dans les temps passés. En Chaldée, sur une borne qui limitait un champ, sous le règne d’Hammourabi, on a retrouvé l’inscription suivante : « Si un homme ne craignant pas les malédictions ravit ce champ que j’ai donné à mon fils, s’il enlève ou déplace cette borne,  que Sin, puissant parmi les Dieux, couvre son corps de lèpre, ainsi que d’un vêtement » (citation extraite d’un article du Dr. Létienne sur la Médecine au 20ème siècle avant notre ère, paru dans la « Presse Médicale » du 16 juin 1906).

Pour le traitement de la lèpre, on avait recours à l’âchba ou salsepareille, médication par les simples que notre ami le Dr. Rollier a remise en honneur et dont il a prouvé l’efficacité. Au neuvième siècle de l’hégire Jalaldine Siouti dans son Kitab Rahma fi Thebi et Lhakma, donne cette formule contre la lèpre :

– Feuilles de vigne sauvage douce-amère … 15 gr.

– Fleur de sauge …………………………………………. 25 gr.

– Racine de salsepareille …………………………… 25 gr.

– Fleur de calendulée ………………………………..  25 gr.

– Herbe de gratiole …………………………………..   25 gr.

Faire bouillir dans un litre d’eau pendant une heure. Boire 4 cuillères à soupe par jour, à prendre avec une infusion.

Il est ordonné en plus de se laver tous les huit jours à l’eau tiède et avec une solution de lavande. Le régime ne devait comporter aucune nourriture acide.

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Détail du texte manuscrit du Dr. Edmond Secret

Un éminent Chérif de Fès m’a déclaré qu’autrefois, par crainte de la contagion, les rites funèbres n’étaient pas entièrement respectés pour les décédés lépreux. Alors qu’un cadavre ordinaire doit être lavé à main nue, le cadavre des lépreux était directement déposé dans sa fosse, là on lui versait de l’eau et ensuite on le recouvrait de terre. Le même procédé était observé aussi pour les autres maladies contagieuses. On peut cependant penser qu’un autre lépreux aurait pu faire office de laveur de mort. D’autre part, les lépreux avaient un coin particulier de cimetière qui leur était réservé.

Une tribu, à 30 km à l’est de Fès,  les Béni Saddène, représente un véritable foyer dans d’endémie lépreuse. En 1933, le Dr. Flye Sainte-Marie y avait décelé 34 porteurs de bacilles de Hansen pour 7 000 habitants. Dans cette même tribu, en 1953, nous en connaissons encore un certain nombre, dont six sont actuellement hospitalisés au pavillon de Léprologie de l’Hôpital Cocard. Un vieux cheikh des Béni Saddène feu Ali ou Meftah, nous avait rapporté qu’autrefois, avant la présence française dans ce pays, les lépreux de pauvre condition étaient isolés en dehors du douar et relégués sous une tente en aval d’un point d’eau, où ils pouvaient, sans risque pour les autres, procéder à leurs ablutions et à leur lessive. La Jamaa du douar (Conseil des Anciens) leur faisait porter la nourriture, qui était déposée à une dizaine de mètres de la tente de relégation. Ceux qui étaient de condition aisée étaient isolés dans une pièce à part au sein de leur propre famille qui se chargeait de leur entretien. L’accès aux lieux publics leur était interdit. La lèpre d’un conjoint est un cas de divorce dans le droit coutumier des Berbères.

On ne retrouve pas trace dans la région de Fès, de « réserves » pour lépreux comme il en subsiste en Chaouïa ainsi que le signale le Dr. Armani, d’Azemmour, dans sa communication sur les 3 « harats » des Doukkala, rapportée par le Dr. Rollier dans son étude : « Quelques données historiques sur la lèpre en pays marocain ».

Aujourd’hui, dans la région de Fès, la relégation n’existe pratiquement plus et les lépreux circulent librement. Quand leurs forces le permettent ils travaillent leurs champs ou ceux des autres. Aux Béni Saddène, nous en connaissons un, employé chez un colon européen, lequel d’ailleurs sait la maladie de son ouvrier agricole. Quand ils sont trop atteints et devenus un objet de répulsion pour leurs proches, ils quittent la tribu et vagabondent en mendiants. On les trouve fréquemment aux abords des sanctuaires, où tout en implorant la protection du saint, ils vivent de la charité des pèlerins.

C’est ainsi qu’à Fès,  il arrive d’en croiser dans le horm de Moulay Idriss (enceinte sacrée avec le droit d’asile) où ils peuvent boire l’eau guérisseuse de la fontaine de Bab Lafa. Mais c’est à 24 km de Fès, aux sources sulfureuses de Moulay Yacoub, que ces dernières années encore on voyait affluer des hanséniens, venus de tout le Maroc chercher un soulagement dans la piscine sacrée. L’apparition des sulfones dans la thérapeutique anti-lépreuse a fait cesser leur affluence à Moulay Yacoub.

À 65 km au nord de Fès, sur l’ancienne route de Tanger, existe une vieille forteresse Almoravide qui aurait été construite sur l’emplacement d’un oppidum romain c’est la casbah de l’Amergou. À côté se trouve le sanctuaire de Moulay Bouchta, célèbre lieu de pèlerinage pour tout le Nord marocain. Moulay Bouchta, mot-à-mot Monseigneur le Père de la Pluie, est un saint bien islamisé aujourd’hui, cependant dans les rites du pèlerinage on décèle des traces de culte naturiste, en particulier, quand dans les années de sécheresse, il s’agit de faire tomber l’eau du ciel. Ses vertus miraculeuses de fécondité et de guérison n’ont pas manqué d’attirer à Moulay Bouchta, de tout temps, les lépreux. Devant leur afflux, il leur aurait été fixé des résidences voisines. C’est ainsi qu’il y a à proximité le village de Sidi Ahmed el Ghoul dont nous avons parlé plus haut et un autre village au nom caractéristique de Mejdama : léproserie. D’antiques térébinthes signent l’ancienneté de ces agglomérations. Maintenant encore, on trouve des familles de lépreux à Medjama comme à Sidi Ahmed el Ghoul.

Ces notations sur l’histoire de la lèpre à Fès et dans sa région montrent l’ancienneté du mal très virulent autrefois, très atténué aujourd’hui. Avec les progrès actuels de la thérapeutique anti- lépreuse il n’est plus besoin d’avoir recours à la ségrégation, moyen cruel qui cependant avait permis d’arrêter l’extension du fléau à la fin du Moyen Âge.

Maintenant, grâce aux traitements ambulatoires, les lépreux peuvent être soignés partout, dans les tribus les plus reculées. Désormais les terribles mutilations hanséniennes seront enrayées et pour le Maroc de demain la lèpre ne sera plus qu’une maladie historique.

 

1917 Fes Environs et remparts 04

Cliché intitulé :  » Fès et les remparts ». Plaque de verre 1917. Vue sur le vallon de Bab Mahrouq : à droite, les murailles de la kasba des Filaliens, rempart de la ville datant de l’époque almohade (1204). Au premier plan, les ruines d’un petit sanctuaire voisin d’une source-lavoir. Juste derrière le lavoir, on devine l’amorce des jardins extérieurs qui formaient à l’époque une ceinture de fraîcheur et de paix autour de la ville. Au fond on distingue les Tombeaux Mérinides.

Léon l’Africain signale l’existence d’un village de lépreux au nord de la vieille ville, situé d’abord entre Bab Mahrouk et la butte des Mérinides. Il devait se trouver entre les murailles, (à droite sur le cliché) et la colline (à gauche), parsemée de fours à chaux et percée de grottes. Ce village a ensuite essaimé entre le pied de la butte des Mérinides et la porte de Bab Guissa (emplacement cité par Massignon), pour une raison non précisée.

La lèpre existe toujours au Maroc – une dizaine de nouveaux cas par an – et le Ministère de la Santé envisage son éradication vers 2030. En attendant pas d’inquiétude à avoir, la contagiosité est extrêmement faible : « N’attrape pas lèpre qui veut ! » avait l’habitude de dire le Dr. Lu Huynh Thanh lorsque j’assurais avec lui, dans les années 70, des consultations à la clinique du Saint-Rédempteur à Lyon, qui recevait des lépreux religieux ou laïcs, en provenance des territoires d’outre-mer. Uniquement léproserie, lors de sa création en 1946, la clinique a ouvert progressivement son offre de soins à toutes les pathologies tropicales, en maintenant ses soins aux lépreux.

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