Image à la une : le boulevard de France. On voit à droite le magasin « Aux Galeries de Fès », magasin Suavet.  Sur le même côté, en face  le commissariat de police. Au fond, à peu près dans l’axe du boulevard, le bâtiment du « Courrier du Maroc ». À gauche, en face des galeries, à l’angle du boulevard et de la rue Léon l’Africain, le kiosque à journaux. Ces bâtiments existent encore aujourd’hui.

À cette époque le boulevard se prolonge jusqu’au stade municipal. C’est la création de l’avenue de France vers 1929 et surtout de la place Lyautey qui a modifié les structures des rues. Le boulevard de France deviendra le boulevard Poeymirau entre 1924 (mort du général Poeymirau en février 1924) et 1925 : j’ai une carte écrite en 1925 avec le nom de boulevard Poeymirau. Les arbres de chaque côté du boulevard ne sont pas encore des ficus.

À l’occasion du début des travaux de réaménagement du boulevard Mohammed V  je vous propose une rétrospective en photos de ce boulevard qui a changé de nom à trois reprises : boulevard de France, puis boulevard  Poeymirau et après l’indépendance du Maroc, boulevard Mohammed V. Il s’agit de redonner à ce premier boulevard de Fez Ville-Nouvelle sinon son charme d’antan, au moins un aspect plus conforme à ce que l’on est en droit d’attendre d’un des principaux axes de circulation et de commerce du centre-ville d’une cité moderne. Depuis de nombreuses années, ce boulevard semblait abandonné et oublié par les autorités locales : dégradation insidieuse mais finalement bien réelle de la chaussée ; trottoirs défoncés, envahis par les étalages des marchands ambulants qui auraient davantage leur place à la « joteya » de la place El Baghdadi ; plaques d’égout absentes ou cassées ; détérioration de bâtiments anciens (cinéma Le Bijou, marché municipal entre autres) ; nouveaux immeubles implantés sans projet architectural cohérent ; etc.

Un budget d’une cinquantaine de millions de DH, attribué par la wilaya et la mairie de Fès devrait permettre, après un an de travaux, l’élargissement de la chaussée avec la création de 5 voies de circulation, le renouvellement des trottoirs (certainement plus étroits !), l’amélioration de l’éclairage public, l’embellissement urbain, l’aménagement d’espaces verts. Selon certaines sources des mesures de conservation ou de rénovation de bâtiments anciens à réelle valeur architecturale seraient envisagées.

Si la majorité des fasis est favorable au réaménagement du boulevard Mohammed V la décision de la mairie de faire déraciner les ficus de 60 ans d’âge a mobilisé certains habitants et acteurs associatifs pour empêcher cette « destruction de l’environnement ». Ils estiment que les responsables de la ville auraient pu déplacer ces arbres et les réimplanter à la fin des travaux. Il reste un an pour trouver une solution écologiquement correcte … ou des chapeaux de paille pour les futurs promeneurs.

 

Fez Ville-Nouvelle s’est développée, loin de la médina, à proximité des camps militaires de Dar Dbibagh et de la gare de la « voie de 60 » à partir de 1916. La population européenne est faible à cette époque là – quelques centaines de personnes – et la première adjudication de terrain réservée aux européens n’est pas un succès : à peine un peu plus de la moitié des lots proposés trouve acheteurs. Ce n’est qu’au début des années 1920 et surtout à partir de 1925 que la Ville-Nouvelle se développe. Les nouvelles adjudications de terrain à bâtir sont ouvertes à tous et entre 1920 et 1925 les principaux acquéreurs sont des marocains : ce sont eux qui concourent à l’urbanisation de la ville nouvelle.

Sur la création de Fez Ville-nouvelle voir Sur les origines de la ville nouvelle de Fez et son évolution jusqu’en 1930

 

001 La ville nouvelle

Fez Ville-Nouvelle, vers 1920 : les premières constructions. Le carrefour, avec le départ de 4 chemins de terre sera le centre de la ville nouvelle : c’est la place de l’Industrie,  peut-être un temps place de France (selon certaines cartes postales, mais je n’ai jamais trouvé ce nom sur un plan) puis place Clemenceau et place Mohammed V avec son célèbre café « La Renaissance ».

001 La ville nouvelle (1)

Le futur boulevard, simple piste, passe le long des immeubles et se prolonge vers la droite après le croisement avec la future rue Roland Fréjus. Aujourd’hui l’angle des deux rues est occupé par le café « Marignan ». Le bâtiment à droite de la photo est le premier bureau de poste de la ville nouvelle, à peu près à l’emplacement de l’ancienne droguerie Jospin, en face de l’entrée du marché municipal.

076 Bureau de Poste

 Le bureau de poste du boulevard Poeymirau

006-d Pl Industrie

La place de l’industrie, cœur de ville avec le café « La Renaissance » sans étage (début de la construction en 1926). Le Grand Hôtel est en cours de construction (inauguration en 1929). Sur le côté gauche, le boulevard Poeymirau en direction des Galeries Suavet.

Continuons le tour de la place de l’Industrie/Clemenceau

006 Place de l'industrie (1)

Place de l’Industrie, avec l’avenue de la Gare, entre la gare de la voie de 60 et la place de l’Industrie. À droite, l’Hôtel de l’Industrie qui deviendra les « Grands Magasins Réunis  » de Pierre Cousin, puis la librairie des « dames Cholet », et qui est actuellement une banque. En face le café La Régence (propriétaire P. Garcia) qui devient la Brasserie Majestic, (académie de billard, Garcia est toujours propriétaire) et maintenant le bar Le Cristal

006-a Place de l'industrie

Le boulevard Poeymirau à son débouché sur la place de l’Industrie/Clemenceau avant de se prolonger vers les Moulins. À droite, Hôtel de l’Industrie et café La Régence/Brasserie Majestic. À  gauche, départ de l’avenue Maurial, vers l’église Saint François et immeuble/garage Baudrand. On aperçoit au dernier plan l’immeuble massif des Moulins Fasis

006-b Place de l'industrie sc

Place de l’Industrie/Clemenceau : départ de la route vers l’église St François, visible en arrière plan, au centre. À droite, le garage Baudrand. Le cinéma Rex n’existe pas encore.

006-c Place de l'industrie

Place de l’Industrie et boulevard Poeymirau en direction des Moulins. Le cinéma Bijou n’est pas construit. À droite « La Régence », à gauche garage Baudrand.

007-a Hôtel Industrie

Hôtel de l’Industrie et son café, à l’angle de l’avenue de la Gare et du boulevard Poeymirau

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Vue aérienne 15 janvier 1926 : la place Clemenceau, le boulevard Poeymirau, l’avenue Maurial, et le boulevard du 4ème tirailleurs (en bas au centre). À droite, partant du boulevard, la rue de La Martinière : la papeterie Pleux-Truchi est construite, mais pas le Zanzibar !

Bien qu’amorcé dix ans plus tôt, le développement de Fès, sur cette photographie du centre-ville, semble en être à ses débuts : des chantiers partout, des espaces libres, peu de bâtiments à étage. On peut même constater qu’aucun des trois futurs cinémas du centre – Bijou, Rex, Astor, – n’existe encore !! En bas, à droite, le café « La Renaissance » est en construction. L’emplacement du futur ESSI est un jardinet.

013-b Av.Maurial Neige

Et il pouvait même neiger sur la place et le boulevard. Heureusement on peut maintenant se réchauffer à « La Renaissance ». Hiver 1927. On remarque le petit kiosque à journaux devant La Renaissance, qui n’existait pas en janvier 1926

034 La Renaissance

La place Clemenceau : elle a vu se construire les premières maisons de la Ville Nouvelle mais ce n’est guère qu’après la guerre du Riff qu’elle a pris de l’importance. Elle est depuis, le « cœur» de la Ville Nouvelle. L’Avenue Maurial et le Boulevard Poeymirau la traversent, le Boulevard du 4ème Tirailleurs y aboutit.
Du refuge de l’horloge, on peut voir plus de quinze cafés qui offrent leurs sièges aux passants, sept restaurants, six hôtels, trois cinémas. Aucune place n’offre autant d’attraits et ne peut retenir autant de visiteurs.
L’église de la Ville Nouvelle, la maison du commandement et une école sont à environ 150 mètres de la place qui est traversée par la ligne principale d’autobus … Le bureau des taxis et voitures de place se trouve sur la place Clemenceau.
Le jardin Le Guével, nid de verdure en plein centre, borne la place au nord-est : son jet d’eau donne une sensation de fraîcheur très appréciée en été par ces temps de canicule.

034-a Renaissance (1)

Place Mohammed V :  peu  de changement, hormis l’horloge remplacée au centre de la place. Au centre du côté droit de la carte on distingue le bâtiment du Syndicat d’Initiative

 

Descendons le boulevard depuis « La Renaissance »  jusqu’à l’avenue de France :

023-a Renaissance:Poeymirau

La Renaissance et le boulevard Poeymirau, avec sur le côté gauche un coiffeur « Idéal Salon », une boulangerie et un bureau de tabac. On aperçoit au fond à droite la papeterie Pleux.

009 Rue de la Martinière

Angle avenue ou rue de La Martinière et boulevard de France/Poeymirau avec la Papeterie française Antoine Pleux et Antoine Truchi

040 Bd Poeymirau

En face du marché, angle Poeymirau/Roland Fréjus

041 Bd Poeymirau

Boulevard Poeymirau : à gauche le Café Marignan, à droite le marché municipal, l’Olympic Hôtel, la tour Suavet et au fond le Courrier du Maroc

045 Poeymirau:Fréjus

Carrefour Poeymirau / Roland Fréjus  avec la « Pharmacie commerciale » pharmacie Bajat

057-a Entrée Marché

Entrée du Marché municipal sur le Boulevard Poeymirau

057 Marché

Marché municipal angle boulevard et rue Archiéri. Le Syndicat d’Initiative aura un temps un bureau, dans l’espace situé derrière les balustrades.

059 Archiéri

Angle rue Archiéri /boulevard Poeymirau : restaurant-brasserie du Grand Trianon avec les employés devant l’entrée. Dans le même bâtiment les Wagons-Lits Cook ! l’agence de voyages des Fasis.

046 Poeymirau:Olympic

Angle boulevard Poeymirau et rue Bernez-Cambot avec l’Olympic Hôtel

050-b Suavet T

Aux Galeries de Fès ou de Fez à l’angle du boulevard et la rue Bugeaud, qualifiées de grand magasin français

050 Poeymirau:Suavet

Avenue Général Poeymirau et Galeries de Fès / Suavet

147 Commissariat

Le Commissariat (Sureté régionale) de l’architecte Beaufils.L’immeuble est bien situé sur le boulevard Poeymirau malgré la légende erronée (boulevard Maurial !). Au fond l’immeuble du Courrier du Maroc.

089 Place Lyautey

Vers 1928/29. Le boulevard Poeymirau sur la droite. La Poste Centrale à gauche. La future avenue de France est en travaux. Au fond à droite les Moulins

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Intersection boulevard Poeymirau et avenue de France. À droite la Banque d’État du Maroc. Sur le bord  gauche on voit une partie de la Poste Centrale de la ville nouvelle. En face, à l’angle des deux axes de circulation, sur la droite le Tribunal de Paix ; le Palais de Justice n’est pas encore construit mais l’emplacement est réservé. Le boulevard est dans l’axe de la photo et vers le bas, se poursuit encore vers le stade, bien que coupé par l’avenue de France, non terminée et l’aménagement de l’intersection qui interrompra le boulevard n’est pas encore fait.

084-a La Poste

Carrefour boulevard Poeymirau et avenue de France. L’ilot central interrompt le boulevard qui se termine au niveau de la Poste (à gauche). On reconnaît à gauche le commissariat et les Galeries Suavet.

 

Remontons maintenant le boulevard Poeymirau de la place de l’Industrie ou Clemenceau en direction de l’avenue de Sefrou et du quartier de l’Atlas.

Bd P. 1938261

Sur ce plan de Fès de 1938, on voit que la place Lyautey (en bas à gauche) est traversée par le boulevard Poeymirau. Vers le quartier de l’Atlas, le boulevard Poeymirau traverse l’avenue de Sefrou et se prolonge jusqu’au Camp Fellert (à droite).

Bd P. 1953260

Sur un plan de Fès de 1953, la place Lyautey est « fermée » et le boulevard s’arrête au croisement avec l’avenue de France. Dans la direction de l’Atlas on note que le boulevard Poeymirau ne va maintenant que jusqu’à l’intersection des rues Intendant Lory, Decanis et Miagat (trois des victimes françaises des évènements de Fès d’avril 1912) au niveau du cinéma Bijou. Il devient ensuite boulevard du général Leclerc. L’avenue de Sefrou est devenue avenue du général de Gaulle. Ces changements de dénomination sont intervenus après la guerre de 1939/45. Le boulevard Mohammed V reprend le trajet du boulevard Poeymirau d’avant guerre.

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Photographie de 1929 du service photographique de Résidence générale de France, prise de la partie sud du boulevard Poeymirau, qui montre le Grand Hôtel tout juste construit, inauguré en 1929  (propriétaire Pagnon, Architecte Émile Toulon) ; l’étage du café « La Renaissance » est en construction.

035-b Bd Poeymirau

Immeuble du garage Baudrand et de la Boulangerie Parisienne (boulangerie Bertheau), angle Poeymirau et rue Intendant Lory. Le cinéma Bijou sera construit en face de l’autre côté de la rue Intendant Lory. L’immeuble et sa « coquille » au sommet existent toujours.

036 Bd Poeymirau

Vue prise de la place Clemenceau. Sur la gauche, le cinéma Bijou construit  par les frères TOSI en 1928, reconnaissable à sa tourelle.  Au fond à gauche les bâtiments de la S.I.O.M. (Société industrielle de l’Oranie au Maroc, minoterie ), des Moulins Perez et Coudert créés en 1918 et des « Grands Moulins Fasis ». Les moulins avaient été installés près de la « voie de 60 » qui passait à proximité des camps militaires, situés pour certains dans le haut du boulevard Poeymirau.

037 Bd Poeymirau

Le Bijou-Palace, est le deuxième cinéma de la ville nouvelle, après le Régent fondé vers 1923  par Eugène Baudoin ; c’est au Ciné-Régent où fut projeté en 1926 le premier film sonore ou parlant à Fès.

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Le Bijou-Palace, boulevard Poeymirau, en 1931/32 : on projette « Titans du ciel ». Mr Tosi, directeur du Bijou-Palace ouvrira en juillet 1938 un magnifique cinéma d’été, « Le Paris » rue Cuny, « le plus beau jardin d’été de l’Afrique du Nord »!! Un cinéma confortable et moderne, 400 fauteuils berbères ont été commandés, l’écran aura 6,50m x 4,75 m.
La grande innovation de Mr Tosi : permettre aux spectateurs de consommer pendant la projection. Pour cela des tables numérotées sont installées et c’est Mr Guillem de la Renaissance qui commandera le bar.

038 Bd Poeymirau

Fromagerie bretonne (sur la gauche), premier immeuble après le Bijou, à peu près en face de la CTM

171-a Hotel et garage CTM

Immeuble de la C.T.M. (Compagnie de Transports au Maroc) avec son garage et son hôtel

175 Grands moulins fasis

Le haut du boulevard Poeymirau : à droite les « Grands Moulins Fasis », Levy et Soto. Intersection du boulevard et de la route de Sefrou ; le boulevard se termine à peu près au niveau de l’angle droit du bas de la carte.

Avant de laisser aux engins de chantier et de travaux publics le soin de réussir l’objectif affirmé des élus fasis : « l’amélioration et l’embellissement de l’aspect de Fès et la satisfaction des desiderata de la population et partant ses visiteurs et touristes », je terminerai cette évocation de l’histoire du boulevard aux trois noms, avec un article anonyme  de la « Dépêche de Fès » du 19 octobre 1940, intitulé « En remontant le Boul’Poeym » en référence à une relation filmée, de Sacha Guitry, du curriculum vitae de la célèbre promenade des « Champs-Élysées » à Paris qu’il appela « En remontant Les Champs Élysées ».

Les Champs Élysées sont avec le boulevard Saint-Michel deux des plaques tournantes de Paris. Chaque ville a son lieu d’animation, le lieu qui reflète le mieux sa vie et son âme.

Le boul’Poeym’ pourrait être le petit rival berbère du boul’Mich’ parisien.

Un dieu méchant (le dieu des Boulevards à qui on doit consacrer les semelles de chaussures) a rejeté injustement dans l’obscurité de l’oubli le côté « Kiosque » du boulevard Poeymirau. Décision divine ou propension humaine à faire comme certains moutons.

Quoi qu’il en soit le côté « Police » reçoit la vague montante et descendante (ce qui ne va pas sans quelques chocs que la beauté des Fassies rend le plus souvent heureux et désirés) de la foule des « midi » et des « 6 heures ».

Chacun et chacune, sortant de l’atelier, du magasin, du bureau se précipitent dans son bain de promiscuité traditionnelle. Et l’on monte et l’on descend … les beaux messieurs font comme ça, les belles dames font comme ça (le jeu du clin d’oeil). Ah! ce boulevard en a-t-il fait perdre (comme ses grands frères et soeurs de France et d’ailleurs) des vocations virginales ; en a-t-il fait conclure des affaires. Car si Cupidon a sa part dans ces allées et avenues, Mercure n’y perd rien …

Certains d’entre nous ont probablement le souvenir d’un de nos professeurs de mathématiques, excellent professeur par ailleurs, qui faisait le « boul’Poeym' » en voiture le dimanche après-midi pour repérer, sur le côté « Police » parmi la vague montante et descendante, ses élèves : ils étaient alors désignés volontaires pour passer au tableau le lundi matin !