Image à la une : vue aérienne de l’avenue de France en 1936. En haut de l’avenue, la gare de la voie de 60 désaffectée. L’objectif était dès 1928 et le lancement de la création de l’avenue, de construire, à la place de l’ancienne gare, l’Hôtel de ville, flanqué, à pans coupés, de deux autres édifices publics. On sait que cet édifice ne fut jamais réalisé.

C’est le 25 novembre 1915 que le général Lyautey au cours d’un de ses voyages à Fès en compagnie de l’architecte Prost, du colonel Simon, commandant la Subdivision de Fès, de l’ingénieur Malégarie et du capitaine Mellier, chef des Services Municipaux, décida de l’emplacement de la Ville européenne.

M. Hourdillé, ingénieur des Travaux publics, fut chargé d’établir le plan en s’inspirant des conceptions du général Lyautey et des directives de M. Prost. Le programme de ce projet était de prévoir une grande avenue partant de la gare de la voie de 60 en direction de la Médina et plus précisément du minaret de la mosquée que l’on peut distinguer dans l’axe de l’avenue.

L’avenue est longue d’environ 1 kilomètre de bout en bout et son site est magnifique à son aboutissement, au seuil du plateau que constitue l’agglomération, elle ouvre une vue incomparable sur le panorama de la Ville ancienne et sur les monts du Riff, plus lointains, mais imposants. C’était avant le Mac Do et le centre commercial Borj Fez !!

En 1916, une seule route, côté sud de l’avenue, est construite. La première adjudication des terrains à bâtir de la Ville-Nouvelle, en août 1916, n’est pas un succès malgré un prix réduit ; l’obligation pour l’acheteur de ne pas spéculer, de valoriser son terrain dans un délai déterminé et l’interdiction de construire sur les deux tiers de la surface achetée sont des servitudes qui découragent un certain nombre de potentiels premiers  bâtisseurs de la ville européenne.

Voir Sur les origines de la ville nouvelle de Fez et son évolution jusqu’en 1930

Les lots bordant cette nouvelle route ne se vendant pas, il est décidé de réserver presque entièrement le côté sud aux administrations : Poste, Tribunal de Paix devenu Cercle des officiers, Palais de Justice, Eaux et Forêts, Domaines, Perception, Trésor, Tabacs, Pompiers, École.

137 Tribunal de Paix

Tribunal de Paix situé à l’intersection de l’avenue de France et du boulevard Poeymirau. Ce tribunal deviendra le tribunal militaire. Après la guerre l’ancien tribunal militaire deviendra le Cercle des Officiers, inauguré en 1947.

140-a Tribunal militaire

Tribunal militaire. en façade sur l’avenue. En arrière-plan les bâtiments du boulevard Poeymirau : commissariat, Galeries de Fès, Hôtel Olympic et au fond le Grand Hôtel

139 Palais de justice

Palais de justice, construit sur un terrain mitoyen au Tribunal de Paix qu’il remplace, date de 1935 environ. Ce bâtiment existe toujours.

140 Palais de Justice

Le Palais de Justice dans les années 1950 … et dans son environnement.

Les terrains du côté sud furent donc dédiés aux administrations dès 1916 et même si l’aménagement de l’avenue de France date de la fin des années 20, à aucun moment la répartition initiale ne fut remise en cause. Cette affectation sans doute justifiée au début  fut critiquée par la suite  car l’avenue manque sur son côté sud de l’animation et de l’éclairage de la partie nord construite en grands immeubles, orientés au midi et où se sont installés les commerçants, hôtels, cafés et restaurants.

Voici ce qu’écrivait le journaliste Michel Kamm, père, en 1945 dans un article du Courrier du Maroc  : la dissymétrie est évidente, elle éclate aux yeux, entre la bordure Nord et ses immeubles imposants sur arcades et la bordure Sud, formée de bâtiments administratifs de formes et de styles hétéroclites, et formant aux heures chômées, une zone déserte. Rien n’a été tenté sérieusement pour y remédier et même pas la construction d’immeubles masquant au moins l’école (École de l’avenue de France) qui est précisément en retrait alors que l’étude en fut faite jadis utilement, mais l’immeuble en discussion glissa sur la peau de banane des obstructions de l’Administration supérieure et rentra dans le néant  » !

On remarquera cependant que du côté nord on a admis des exceptions : en haut de l’avenue c’est la Direction des travaux publics (architecte Marchisio) que l’on peut voir sur la photo ci-dessous et plus bas, la Banque du Maroc, mais dont la façade est sur la place Lyautey.

Dès 1923-1924  213 platanes en bordure des trottoirs extérieurs ont été plantés, 134 mûriers le long des trottoirs de la partie centrale, 44 Phoenix dactylifera et/ou Phoenix canariensis (variété de palmiers-dattiers) en deux rangées commencées à partir de la future place Lyautey (place El Mansour après l’indépendance puis place de Florence en 1961) et une vingtaine de ces mêmes Phoenix sur la place. L’idée de planter des mûriers à Fès était une idée des frères  Mellier, Georges et Albert, premier et second président du Mejless-el-Baladi, qui voulaient développer l’industrie de la soie à Fès. Ces arbres que l’on avait eu la précaution de planter le long de l’avenue avant que les maisons ne fussent bâties, étaient irrigués par les abondantes séguias qui descendaient la pente depuis le haut de l’avenue et qui furent plus tard canalisées.

Pour la petite histoire, ces mûriers furent progressivement arrachés et remplacés par des platanes : d’une part l’industrie de la soie n’a pas pris l’essor espéré et les mûres tombant « naturellement » sur les trottoirs et les branches arrachées par les gamins venus récolter les mûres constituaient des nuisances incompatibles avec les « Champs-Élysées » fasis ! De cette époque date l’intérêt des écoliers de Fès pour l’élevage des vers à soie : à l’école et à la maison dans des boites à chaussures ; il y avait encore à Fès beaucoup de mûriers dans des rues moins prestigieuses pour nourrir nos chenilles !

034 V.A . Av de France

Vue aérienne de l’avenue de France. 21 janvier 1930. 37e RA, 9e Esc. Pilote: Adj. Ciavaldini, Photographe : Adj. Chef : Orihuel. Sur cette photo on peut voir que le côté sud, « administratif » est en 1930 plus développé que le côté nord « habitation et commerce ». Les arbres sont déjà en place. En bas, à gauche un intrus administratif : la Direction des Travaux publics.

Sans vouloir faire une chronologie des constructions de l’avenue de France, notons que les travaux de la Banque d’État du Maroc (architecte Canu) débutent en 1928 et se terminent en octobre 1931, que plusieurs immeubles administratifs datent de 1929, que le plus haut immeuble de Fès (8 étages) « L’Urbaine et la Seine » (architecte Boyer) fut achevé en 1932, et le Palais de Justice est terminé en 1935.

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« L’urbaine et la Seine » en fin de construction, le photographe est, comme le bus en panne, sur le boulevard Poeymirau qui se prolonge avec à droite l’immeuble du Courrier du Maroc avec son  toit caractéristique.

Le 30 juin 1931, l’Administration municipale de Fès lançait un concours d’idées pour parvenir à l’aménagement des places Lyautey (plus tard Yacoub el Mansour) et Galliéni (place Ahmed el Mansour) – haut de l’avenue- et de l’avenue, entre les architectes urbanistes et paysagistes, doté de 20 000 francs de prix. Le projet de l’architecte Charles Boyer fut primé mais ne fut pas suivi d’exécution ! J’en ignore la raison.

124-b Avenue de France

Avenue de France (1930/31) au niveau de l’Hôtel de la Paix. Le cinéma Empire est en construction. Le terre-plein central n’est pas aménagé : ni parterres fleuris, ni séguias, ni bassins. Au fond le Zalagh, avec son profil caractéristique.

128 Avenue de France

Au même endroit vers 1950, les Phoenix canariensis ont grandi … mais l’allée centrale n’est toujours pas aménagée.

Le chef  du service technique des Jardins et plantations du Maroc, M. Zaborsky fit en 1939 un projet de parterres auquel il ne fut pas non plus donné suite. D’autres sujets plus urgents à régler ! Par contre à partir de 1949, sous l’action de M. Warnery, chef des Services municipaux furent commencées l’étude et la réalisation des séguias, bassins, allées, jardins par le Service des Promenades et Plantations des Travaux municipaux, en débutant par le tronçon de la place Lyautey jusqu’à la place Gambetta (devenue place de la Liberté, mais pour tout le monde et toujours « Place de la Fiat » !) en bas de l’avenue de France. Ces aménagements se poursuivront par étape jusque vers 1957.

De son extrémité la plus haute jusqu’à son aboutissement, il y a dix-sept mètres de différence de niveau, mais la pente est inégale ce qui explique que l’avenue descende par gradins vers la médina. Plusieurs milliers de mètres cubes de terre végétale ont dû être apportés à l’emplacement des jardins et plantations.

Les eaux ont un rôle important dans l’avenue de France. Des successions de bassins et une goulotte en cascade dans la partie haute sont alimentées par un bras d’eau dérivé de l’Aïn Chkeff, la Séguia Zouagha, appelée aussi Séguia du Sultan à cause de la servitude de fournir en toute saison, un minimum de 70 litres secondes d’eau destinée au Palais du Sultan à Fès-Jdid.

135 Avenue de France

 

136-a Avenue de France

Les aménagements en chemins d’eau  de l’avenue à l’initiative de M. Warnery par le Service des Promenades et Plantations des Travaux municipaux : séguias, bassins, allées, jardins. C’était un plaisir quand nous étions enfants de venir patauger dans les séguias et bassins, les jours d’été quand la température à Fès dépassait les 45°C.

Des bancs à dossier, en granito rose ont été installés régulièrement tout au long du terre-plein central ; ils sont aujourd’hui remplacés par des bancs sans dossier.

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Un banc d’avant !

La plupart des aménagements structurels étaient terminés à la fin des années 1950, mais la mise en valeur de l’avenue a été depuis une préoccupation permanente de tous les élus, afin que la promenade sur toute la longueur de l’avenue ne soit pas monotone. Les parterres centraux d’une soixantaine de mètres de large sont agrémentés de bassins avec jets d’eau, des cascades, des fleurs vivaces ou annuelles changées en toutes saisons, des rosiers, des gazons, limités par des bordures de romarin ou de lavande assurant la netteté du dessin ; des bouches d’arrosage installées tout au long du parcours permettent de conserver cet axe vert toute l’année.

Une des premières réalisations, en 1960, pour l’embellissement de l’avenue de la Liberté (ex-avenue de France) a été la création d’un éclairage digne de la beauté et de l’ampleur de cette artère. Les sols des chemins de circulation ont été améliorés par des carrelages ou des dallages évitant les binages permanents pour l’enlèvement des mauvais herbes.

Les passages aux extrémités de l’avenue et au centre à l’intersection avec le boulevard Poeymirau/Mohammed V ont toujours été problématiques, en relation avec la circulation importante des véhicules et des piétons … dans toutes les directions et souvent de façon anarchique. Des bassins avec jet d’eau ou fontaine ont été créés dans le haut et le bas de l’avenue Hassan II ; la situation au centre entre la Poste, la Banque d’État et la place de Florence n’est toujours pas satisfaisante.

Progressivement certains petits immeubles administratifs de la zone sud de l’avenue, après la Poste, sont remplacés par de grands immeubles modernes. Il n’est pas certain que ces constructions « au coup par coup » garantissent une transformation esthétique de l’avenue.

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Place Ahmed-el-Mansour : Bassin avec jets d’eau, situé en haut de l’avenue, pratiquement à l’emplacement de l’ancienne gare de la voie de 60.

Le titre de l’article est : de l’avenue de France à l’avenue Hassan II en passant par l’avenue Pétain et l’avenue de la Liberté. Il ne s’agit pas d’un parcours fléché pour se rendre d’un point à un autre mais des changements de nom de l’avenue principale de Fès en un peu plus d’une trentaine d’années entre 1928/29 et 1961 ou 1962.

Depuis 1924/25, le nom « de France » était « disponible » : le boulevard de France était devenu le boulevard Poeymirau et il semblait naturel de donner à la plus belle avenue de la ville le nom d’ « avenue de France », ce qui fut fait. Mais le dimanche 23 mars 1941, innovant parmi les grandes cités marocaines la ville de Fès donne le nom du Maréchal Pétain à sa plus belle artère, l’avenue de France. J’ai retrouvé dans les journaux de l’époque les détails de la cérémonie organisée place Lyautey pour ce changement d’appellation.

Une plaque « Avenue du Maréchal Pétain » est posée à l’angle nord-est de la place Lyautey et l’ex-avenue de France ; sous la plaque voilée aux couleurs françaises une inscription : « Je fais à la France le don de ma personne » et un immense portrait du Maréchal peint par Holbing .

Le Pacha de Fès et le colonel Salanié, chef des services municipaux encadrés des scouts français et musulmans attendent l’arrivée du Général Lascroux, chef de la région de Fès qui est reçu par le médecin-colonel Cristiani, président régional de la Légion Française des Combattants et le colonel Roig, président de la section de Fès de la LFC .
Les corps constitués, les bureaux des associations et sociétés non dissoutes ont pris place dans le dispositif que complètent les mouvements de jeunesse de toutes confessions (sauf les israélites !).
Les enfants des écoles et les élèves des lycées accompagnés de leurs maîtres et professeurs sont également présents à cette cérémonie qualifiée de « grandiose dans sa simplicité » par le correspondant du Courrier du Maroc .
Les musiques de la Légion étrangère et des Tirailleurs avec la chorale des Joyeux Compagnons assurent la partie musicale de la cérémonie et l’accompagnement du défilé des troupes de la garnison, des gymnastes et des jeunes gardes, des scouts de toutes obédiences et des vétérans .
Une foule « imposante » suit la manifestation, « la plus belle qu’ait connue Fès depuis plusieurs années », selon le journal.

Je n’ai jamais rencontré un fasi qui se souvienne (ou qui veuille se souvenir) de ce changement de nom, même parmi ceux qui habitaient autour de la place et dans les immeubles de l’avenue mais des adresses de commerces attestent cette nouvelle dénomination apparemment peu utilisée par la population. Des cartes postales de l’époque, les mêmes qu’avant 1941 ! confirment au verso la nouvelle dénomination.

Avenue de France

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Avenue du maréchal Pétain, … un peu plus brune !

Le 7 avril 1943 , dans la chronique locale du Courrier du Maroc, le journaliste se pose la question du bien fondé de ce changement de nom : « Personne, écrit-il, n’utilise la nouvelle dénomination de l’avenue et la population continue d’appeler cette artère avenue de France ». Il se demande s’il ne serait pas plus judicieux de trouver une autre grande avenue (à débaptiser ?) pour lui donner le nom du Maréchal !

Le 9 août 1943 le général de Gaulle est reçu à Fès . Quel était alors le nom de l’avenue ? À ma connaissance elle ne s’est jamais appelée avenue du général de Gaulle !! nom qui a été donné après guerre à l’ancienne avenue de Sefrou entre le haut de l’avenue de France (place Galliéni) et la place de l’Atlas. L’avenue du général de Gaulle est devenue à l’indépendance l’avenue des Forces Armées Royales.
Je n’ai jamais trouvé la date où l’avenue du maréchal Pétain est redevenue l’avenue de France et je ne sais pas si une autre « cérémonie grandiose » a marqué ce changement . L’avenue maréchal Pétain a « duré » au moins plus de 2 ans (mars 41, inauguration à avril 43, où l’on pose la question du changement de nom) et je pense que le retour à l’avenue de France a dû se faire sans tambour ni trompette, la discrétion étant une façon de faire comme si l’avenue Pétain n’avait jamais existé … ce qui est vrai puisque personne ne s’en souvient !!

Lors de l’indépendance du Maroc, en 1956, l’avenue de France prend le nom d’avenue de la Liberté. Après l’accession au trône de S.M. le roi Hassan II (1961) l’avenue de la Liberté devient l’avenue Hassan II (je n’ai pas la date exacte du changement de nom), nom qu’elle porte toujours. L’avenue de la Liberté est aujourd’hui située entre la nouvelle porte de Bab Jdid (quand on quitte la route de Taza pour aller vers le Batha) et l’avenue de l’Unesco (qui rejoint Jnan Sbil).

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Illuminations  sur l’avenue Hassan II

On peut également consulter l’article Boulevard de France, boulevard Poeymirau, boulevard Mohammed V qui contient quelques informations et documents photographiques relatifs à l’avenue France et à la place Lyautey.