Michel KAMM, père, (le père et le fils, tous deux prénommés Michel étaient journalistes au Courrier du Maroc, quotidien de Fès et de la région), publie en août 1945 une série d’articles intitulés « Mon Village » sur les différents quartiers de Fès.

Il nous donne ici sa vision, assez décapante, sur l’évolution – si l’on peut employer ce terme !- de l’urbanisme à Fès dans la période de guerre. L’image d’un développement harmonieux et linéaire des villes selon les principes « lyautéens » en prend un coup et l’on peut voir que les réalités locales, économiques et politiques modulent la doctrine officielle.
Ce commentaire atypique à une époque où l’on avait tendance à louer l’œuvre de nos urbanistes m’a paru intéressant et je vous le communique in-extenso. (Je l’ai déjà mis en ligne il y a une dizaine d’années, sur un autre site, quelques-uns d’entre vous l’ont peut-être déjà lu …).

Ah certes, ce n’est pas le village de chez nous, avec son cadre ancien, ses vieilles maisons, ses pignons moussus, la vieille paroisse millénaire où nos anciens se succédèrent dans la vie souvent paisible et monotone, quelques fois triste et toujours en grisaille couleur du temps ; ce village d’ici est à vrai dire plutôt une ville « la ville nouvelle » dit-on pompeusement, mais à parler franc, à part certains îlots, au reste inachevés, elle manque de cette harmonie, de cette plénitude qui fait d’un humble bourg de chez nous, quelque chose de solide et de complet.

Car la ville nouvelle de Fès, faubourg vaste et bien découpé de la vrai cité qui est la médina, n’a encore réellement ni sa vie propre, ni sa forme définitive, ni même l’aspect achevé d’une ville.

Il faudrait ici un long développement pour expliquer ce que les plus élémentaires constatations font apparaître : elle a, cette ville nouvelle, le siège des administrations locales, mais que justifie seulement, pour leur importance, la Médina énorme et peuplée à administrer.

000 V. aérienne Médina (1)

La médina, énorme et peuplée. Cliché de 1936

Elle a les garages de transport et la gare ferroviaire, mais ce rôle de plaque tournante, ne vaut que par les commodités d’accès, car la clientèle principale vient de Boujeloud et si un jour des aménagements nouveaux « ouvraient » mieux les abords de la vieille ville, on peut croire qu’il s’en suivra des déplacements commerciaux.

Elle a apparemment l’activité la plus solide, le commerce, l’entrepôt et la vente de la production agricole qui est ici riche et diverse, mais c’est bien pourquoi mon village est surtout un centre rural.

Boutades ! me direz-vous, peut-être car au demeurant j’ai le plus grand espoir dans l’avenir de ce village à gratte-ciels et de l’ensemble de Fès, et il y a ce qu’il faut céans pour faire du beau, du neuf et du solide et faire prospérer la Capitale du Nord de Bab Khoukha jusqu’à la place de l’Atlas.

Mais, à vrai dire, alors que nous voici au jour V, (référence probable à la victoire de mai 1945) on peut faire un tour d’horizon en même temps qu’un examen de conscience et un bilan pour aiguiller des projets de temps de paix et rappeler aux édiles et aux consulaires que le temps est passé où il faisait si bon dormir sous couvert d’impossibilités matérielles : manque de ciment, manque de pneus, manque d’essence etc…

À ce point de vue, il n’est que se promener en médina pour prendre la juste mesure de beaucoup de mollesse et d’abandons : oui, dans ces quatre années où il y eut tant de difficultés, de carences, voire même d’impossibilités, des quartiers entiers se sont construits, en largeur, en hauteur, que l’on est stupéfait de contempler aujourd’hui en bordure des remparts.

Sur ce qui étaient des terrains vagues, des « zébalas », des monceaux de détritus à Ras Kolea, Tamdert, Zenzfour, à l’Emtyine et à Bab Guissa, de hauts immeubles se dressent par rues entières.

Le mystère me direz-vous est inexplicable : où ces bâtisseurs ont-ils eu le ciment et la brique, la vitre et les poignées de portes, la plomberie, la tuyauterie et la charpente ?

Le fait est qu’ils l’ont trouvé, que n’en avons-nous fait autant, au lieu de regarder monter l’unique bâtisse, du reste encore et toujours inachevée au boulevard du 4ème Tirailleurs.

Car, à vrai dire, ce qui fait de notre ville nouvelle un village, c’est qu’arrêtée tout net dans sa croissance à la guerre, elle montre par cent aspects piteux, l’apparence même et la servitude très lourde, de la croissance arrêtée, de l’inachevé, du « boiteux ».

Regardez plutôt son ridicule marché neuf, voyez sur sa place principale, carrefour Clemenceau, tel grand café à simple rez-de-chaussée et sur sa rue du Marché, en plein centre, ses immeubles, par pâtés, sans étage. On se croirait dans un centre des confins militaires : Bou Denib ou Ksar es Souk et l’on cherche dans les boutiques les commerçants qui achètent des dattes et refilent aux légionnaires ou aux tirailleurs des lacets de souliers et du papier à lettres !

061-a Derrière le marché

Autour du Marché central : au premier plan, à gauche, l’enceinte du marché. À droite, la rue du Marché avec une place qui n’a jamais eu de nom ! Au fond les immeubles de l’avenue de France, en construction. Cliché du début des années 1930.

062 Derrière le marché (1)

Même emplacement, début 1940. Peu de changement : les arbres ont poussé, les immeubles de l’avenue de France sont terminés, un marchand de vins a pris la place du marchand de meubles ! la cour du marché est plus propre et les voitures à cheval (fiacres et « carossa ») ont remplacé les véhicules à moteur : c’est la guerre !

Place marché (1)

La place derrière le marché entre la rue du Marché (rue Édouard Escalier après-guerre) et la rue commandant Mellier à droite. Cliché début des années 1950

Remontez le boulevard Poeymirau si animé et si vivant avec sa foule des heures méridiennes, foule affairée, anonyme des grandes cités, remontez ce boulevard et pas beaucoup plus loin que l’horloge (toujours arrêtée !), pas beaucoup plus loin que le Roi de la Bière, ou la CTM, vous tombez dans les rez-de-chaussée aveugles, dans les échoppes de souk ou les villas de style colonial, en tout cas dans le suburbain et la zone de silence.

175-a Grands moulins

Haut du boulevard Poeymirau, après le Roi de la Bière et la CTM

Pour aller d’un quartier à l’autre, par exemple au lotissement de l’hippodrome, vous aurez à faire une promenade agreste dans un vaste champ d’orge et votre admiration pourra rebondir sur les vilaines baraques en bois proches des Travaux Publics. Et je ne parlerai pas des troupeaux qui transhument entre l’Urbaine, la Gare et la Gendarmerie, certes il s’agit ici du « quartier de Résidence » assez coquet mais parfaitement bâtard, mais était-il besoin d’y adjoindre le bucolique ?

On a fait des plans superbes pour l’aménagement des abords du parc de Chambrun, pour l’implantation de l’Hôtel de la région et de l’état-major en haut de l’avenue de France, pour la construction d’un lycée de jeunes filles. Qu’a-t-on réalisé de tout cela ? Rien et nous en sommes toujours au bidonville et les anciens locaux de la voie de 60 demeurent dressés vingt ans après qu’eut circulé la dernière draisine.

Les Administrateurs se suivent tous pleins de bonne volonté, et l’un après l’autre jouent la règle du jeu : plans, projets, entassements de chiffres budgétaires, harmonieuse politique d’égards et de courtoisie avec les trois conseils municipaux, politique de souplesse disciplinée devant les priorités militaires et de résignation méritoire devant le manque de matériaux.

Mais est-ce pour cela que nous payons de si lourds impôts et patentes ? Est-ce pour cela tout cet état-major d’architectes, dessinateurs, juristes, jardiniers, paysagistes et comptables experts ?

150 Panorama VN

Panorama de la ville nouvelle, en arrière de l’avenue Maurial, avec ses constructions disparates, souvent sans étage.

Nous voilà devant la paix et l’on ne peut dire qu’elle a « éclaté » comme les hostilités car nous l’avons attendue assez longtemps et qu’a-t-on prévu pour la plus simple chose du monde, qui est par exemple le retour à la desserte normale des autobus de l’Atlas à Boujeloud ?

Il est pourtant plus que temps de faire quelque chose : je n’irais pas jusqu’à dire qu’il faille lancer tout de suite pour cette année la Foire de l’Artisanat car déjà sur cette matière Rabat, qui n’est pas la capitale des artisans (car cela se saurait) vient de nous ravir l’initiative et puis certains sommeils sont si respectables, si fragiles qu’on a peur en réveillant les dormeurs de les voir tomber en poussière !

Mais de ces gens et de ces choses vétustes et fatiguées, de certains fonctionnaires timorés (père garde-toi à droite ! père garde-toi à gauche !) nous voudrions bien voir la fin, avec l’honorable retraite.

Pour finir ce village, combler les trous, édifier des étages, organiser du neuf, attirer et centraliser la production il ferait besoin d’une nouvelle équipe à la Lyautey, la trouvera-t-on dans la génération de la Résurrection française, du Rhin-Danube ?

Il y aura une suite….dès que j’aurai le temps !! mais que cela ne vous empêche pas de commenter ou de faire part de vos souvenirs d’époque.

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Vue de la ville nouvelle avec ses maisons ou immeubles à l’architecture incertaine. Au fond sur la gauche les deux imposants bâtiments des moulins, au bout de l’avenue Poeymirau.

Cet article de Michel Kamm ayant eu, dit-il, un certain écho bienveillant, il complète deux jours plus tard sa première intervention par ce qu’il appelle un post-scriptum pour préciser son opinion.

Voici donc ce deuxième article :

Il y a dans le caractère inachevé de cette ville nouvelle deux aspects très différents mais qui condamnent tous deux l’indifférence et le laisser-faire de l’administration.

Ce sont d’abord les masures et les ruines, ensuite les avenues et rues « boiteuses » pour n’avoir pas été réalisées suivant un plan rigoureux.

Sur ces masures et ces ruines, qui en plein centre, font une lèpre honteuse pour une cité moderne, point n’est besoin d’insister : allez seulement faire un tour dans l’impasse derrière la poste et à l’angle de l’hôtel des Téléphones et regardez les immeubles aux murs crasseux, ou bien, un peu plus haut, derrière le majestueux palais de Justice, contemplez les ruines (du XXe siècle) de l’immeuble qui ne fut jamais plafonné et sert d’entrepôt à charbon. Je sais bien que nous sommes là rue Léon l’Africain, c’est à dire presque dans l’archéologie, mais je doute fort que le savant Ouazzani, deux fois apostat, eut ajouté en son temps, une nomenclature spéciale sur ces constructions, s’il en avait remarqué le caractère hideux.

Ce même quartier, pour rester dans le site est par ailleurs terriblement disgracié : il y a entre le boulevard du 4ème Tirailleurs et la rue Mellier un véritable petit Mellah et sans déborder bien loin, certaines échoppes de la rue du Marché évoquent le pittoresque de Fès-Djedid, mais en plus sale.

141-a Bd 4è Tirirailleurs

En arrière-plan, les façades des immeubles du boulevard du 4 ème Tirailleurs. Au centre le bouquet d’arbres de la place Moinier. Sur la droite, les toitures du « véritable petit mellah ».

Mais, au-delà de ces laideurs, auxquelles des règlements de voirie et le rappel des clauses de valorisation suffiraient, peut-être même avec un peu de volonté, à porter remède, il y a la disgrâce, bien autrement permanente des boulevards ou des avenues ratés.

On en a assez dit de l’avenue de France splendide dans sa perspective (dessinée par Lyautey), quelle pitié était le ratage, dans sa réalisation en constructions de bordure. La dissymétrie est évidente, elle éclate aux yeux, entre la bordure Nord et ses immeubles imposants sur arcades et la bordure Sud, formée de bâtiments administratifs de formes et de styles hétéroclites, et formant aux heures chômées, une zone déserte. Rien n’a été tenté sérieusement pour y remédier et même pas la construction d’immeubles masquant au moins l’école (qui est précisément en retrait) alors que l’étude en fut faite jadis utilement, mais l’immeuble en discussion glissa sur la peau de banane des obstructions de l’Administration supérieure et rentra dans le néant.

Même dissymétrie boulevard du 4ème Tirailleurs où face à une bordure d’immeubles imposants, toute la façade opposée ou presque se réduit à des rez-de-chaussée aveugles et miteux. Ce pauvre boulevard est bien déshérité, rival malheureux de son confrère parallèle, le boulevard Poeymirau, il n’a même pas un bistro pour lui donner de la vie ; certes, on y débite, en grand, le lait précieux aux nourrissons mais ceci ne remplace pas cela.

Est-t-il possible pourtant que dans cette ville nouvelle, il n’y est vraiment de place que pour une artère vivante ?

Là aussi, peut-être, la Commission de valorisation des lots aurait son mot à dire, ne serait-ce que pour faire monter un étage sur ces platitudes de cubes blancs. La chose mérite que on s’y attache, ce boulevard n’est-il pas la voie directe vers le boulevard Moulay Youssef, la ville ancienne, le grand trafic en somme du charroi et des voyageurs puisque (mais la police semble en ce moment l’avoir oublié) le boulevard Poeymirau ne doit pas être parcouru par les cars et les camions.
L’avenir des implantations sur ce boulevard du 4ème Tirailleurs semble en tous cas bien évident puisque des organismes comme l’Office Chérifien y construisent et puisque, nous dit-on, dans tel terrain nu, comme à l’angle de la rue du lieutenant Juge, on offre déjà deux mille francs le mètre carré, contre demande de quatre mille.

143 Bd 4ème Tirailleurs

Boulevard du 4ème Tirailleurs, axe de circulation, sans commerce susceptible d’attirer les badauds. Sur le côté gauche des immeubles d’habitation ;  à droite des rez-de-chaussée, souvent occupés par des commerces « techniques » : station-service, magasins de pièces détachées.

Sur les quartiers disgraciés et sans trop insister sur la place de l’Atlas qui est harmonieuse (sauf l’angle habous où les PTT ne se pressent pas de construire) et où une vie locale, une sorte de localisation provinciale, assemble déjà dans une ambiance plus européenne qu’ailleurs toute une partie de la population, nous parlerons encore de la rue de Savoie et aussi de l’angle de la rue Cuny.

193-a Vue aérienne Atlas

Vue aérienne du quartier de l’Atlas, avec au centre du cliché la place de l’Atlas (qui apparaît sous la forme d’un rectangle entouré d’arbres). On distingue l’angle habous non construit et clos d’un mur, en face de la place, à l’angle du boulevard de Dahar Mahrès (en bas, au centre du cliché)

Rue de Savoie s’érigent les hauts murs d’une usine, un vaste atelier plutôt, arrêté en pleine construction par manque de ciment.

À l’angle de la rue Cuny et de l’Atlas, frappé de la même disgrâce, un grand entrepôt à céréales dont les hautes murailles sont presque édifiées, attend toujours le couronnement des fermes et cintres de ferronnerie, qui sont posés là, par terre, à côté, depuis des années.
Là aussi manque de ciment….
Il est navrant de voir invoquer ainsi ce leitmotiv, à deux cents mètres à peine de la rue du Parc, de ces terrains de l’ancien dépôt des isolés où l’administration militaire, patiemment, obstinément, édifie à longueur de temps des villas où ciment et tuiles sont généreusement fournis.
De ces choses : atelier de montage de fer et entrepôt de céréales et des autres : villas et groupes de villas, quelles étaient les plus urgentes, les plus nécessaires?
Le cruel arbitrage des priorités restera-t-il toujours à sens unique?

155 Vue générale VN

Angle rue Cuny (horizontale) et rue Imberdis (verticale) avec les entrepôts de matériaux de construction (Jean Vachon), et les ateliers du Garage central

Et puis, pour en revenir à notre question initiale n’est-il pas à réaliser que de la construction de ciment ?
Qui empêche de faire en terrassement, le site, depuis si longtemps projeté, du         « chemin d’eau » de l’avenue de France, d’en dessiner les jardins, d’y planter des cordons de taillis comme au jardin de Boujeloud ?

L’article se termine par cette mention : (Cinq lignes censurées) Par qui ? Pourquoi ?